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Le blues du vainqueur

11 février 2026, 06:00

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Il y a un peu plus d’un an, Navin Ramgoolam célébrait le troisième 60-0 de l’histoire de Maurice, savourant son retour au-devant de la scène après deux défaites électorales consécutives, en 2014 et 2019. Mais dimanche, à Bell-Village, le Premier ministre confiait presque à voix basse qu’il aurait parfois préféré perdre les dernières législatives. Entre ces deux moments, il y a le passage brutal du récit à la réalité. De l’ivresse de la victoire à la lourdeur du pouvoir.

Ce n’est pas un lapsus. C’est un aveu. Car gouverner après un 60-0 n’est pas gouverner plus facilement. C’est gouverner sous microscope. Chaque nomination devient un contentieux. Chaque silence, un soupçon. Chaque arbitrage, une blessure interne. La majorité écrasante ne crée pas la paix politique : elle concentre au contraire toutes les attentes, toutes les frustrations, toutes les rivalités dans un même espace.

Ramgoolam découvre ce que tout chef d’exécutif apprend à ses dépens : le pouvoir réel est toujours plus étroit que le mandat électoral. Déjà en début d’année, visage fermé, il annonçait, dans son discours du Nouvel an, la couleur du sacrifice. Le contexte international n’aide pas. Trump souffle le chaud et le froid sur les Chagos. L’économie mondiale ralentit dans le flou des tarifs punitifs alors que les agences onusiennes sont asphyxiées. Les marges budgétaires se rétrécissent. Maurice se retrouve coincée entre promesses et contraintes, entre ce que les électeurs projettent et ce que les institutions permettent.

C’est l’écart classique entre la campagne et l’État. On peut promettre la lune. On gouverne avec des chiffres. La réforme des pensions en est l’exemple le plus parlant. Repousser l’âge du paiement de la pension universelle à 65 ans n’est pas un choix idéologique. C’est une opération à cœur ouvert sur un modèle devenu insoutenable. On peut contester la méthode. Mais nier la nécessité serait irresponsable surtout quand Moody’s observe. Sauf que l’exemplarité n’a pas suivi. Tant que les élus ne toucheront pas à leurs propres régimes – pires que leurs salaires et dont le nombre risque d’enfler –, la pédagogie restera bancale. Un pays n’accepte pas l’effort quand ceux qui demandent le sacrifice se préservent.

Sur l’économie réelle, les gestes existent, mais la bascule structurelle tarde. Quelques prix stabilisés. Des décisions ponctuelles en santé. Des investissements ciblés. Mais pas encore de vision intégrée. Air Mauritius change de pilotes. AHL change de cap. Mais le partenaire stratégique reste un sujet que l’on évite en public, alors que les spéculations vont bon train dans les coulisses.

À cela s’ajoute la politique, la vraie. Celle des alliances fatiguées, des héritiers impatients et des cercles fermés. Au sommet, le pouvoir est fragmenté. Conseillersgatekeepers, réseaux parallèles, clubs informels : l’information est filtrée, les décisions retardées, les arbitrages repoussés. Le Cabinet de 25 existe sur le papier. La vraie partie se jouerait ailleurs.

Ramgoolam le sait. Bérenger le sait aussi.Deux figures crépusculaires, conscientes que le temps est compté. Trop partir tôt, c’est mourir politiquement. Trop attendre, c’est laisser le venin se répandre.

La réforme électorale pourrait être le moment de vérité. Elle devient un champ de mines : proportionnelle sans financement politique, ambiguïté prolongée sur le Best Loser System, calendrier flou. À quoi bon élargir le Parlement si l’on ne renforce pas la démocratie ? Sans transparence financière, toute réforme devient un simple outil de redistribution entre réseaux existants.

Pendant ce temps, la dette monte. Le déficit s’élargit. L’investissement hésite.

Le «coup de blues» de Ramgoolam dit une chose simple : gagner largement n’a pas simplifié l’exercice du pouvoir. Au contraire.

Car le vrai poids du 60-0, ce n’est pas la domination parlementaire. C’est la responsabilité totale. Plus d’excuses. Plus d’alibi. Plus d’opposition pour absorber la colère.

Il reste une question, brutale : transformer cette fin de cycle en transition ordonnée – ou laisser le pays s’enliser dans un entre-deux stérile…

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