Publicité

Tendance rance

Traqués, leur tête placardée et mise à prix… La chasse aux travailleurs étrangers

15 janvier 2026, 09:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Traqués, leur tête placardée et mise à prix… La chasse aux travailleurs étrangers

■ Syndicats et militants dénoncent une exposition publique qui porte atteinte à la dignité des travailleurs étrangers.

On se croirait dans un western. Des visages affichés, des noms livrés en pâture et une récompense promise à qui «retrouvera» la personne recherchée. Sauf qu’ici, il ne s’agit ni de bandits ni de fugitifs armés, mais de travailleurs étrangers en fuite ou en rupture avec leur employeur. Cette pratique qui se multiplie sur les réseaux sociaux suscite une vive inquiétude parmi les syndicats, les militants des droits humains et même les autorités.

Chasse à l’homme

Ces publications aux accents de chasse aux travailleurs étrangers circulent librement, avec des mises à prix allant jusqu’à Rs 25 000 pour toute information menant à leur «capture» et leur remise à l’employeur. Le plus troublant : ces appels sont souvent lancés par des employeurs eux-mêmes ou relayés par des intermédiaires et influenceurs. Pour le syndicaliste Fayzal Ally Beegun, cette dérive rappelle des pages sombres de l’histoire. «Des personnes font venir ces travailleurs et pensent qu’ils leur appartiennent. Lespasseports sont confisqués et les ordres doivent être exécutés sans discussion. Et quand ces travailleurs se sauvent, on met un prix sur leur tête, comme à l’époque de l’esclavage.»

Cette tendance serait particulièrement insidieuse, ajoute-t-il. «Cela peut encourager certaines personnes à se lancer dans une véritable traque humaine, juste pour l’argent.» Il redoute notamment que des individus vulnérables ou dépendants de substances y voient une opportunité. «Ce n’est pas au public de faire la loi. C’est à la police et aux officiers de l’immigration d’agir, pas aux réseaux sociaux.» Au-delà de l’atteinte à la dignité humaine, Fayzal Ally Beegun alerte sur l’image du pays à l’international. «Ces photos circulent à l’échelle mondiale. Maurice a déjà été pointée du doigt par les États-Unis sur l’exploitation de travailleurs. Les ministères du Travail, des Affaires étrangères, jusqu’au Premier ministre, doivent prendre leurs responsabilités et expliquer pourquoi ces travailleurs quittent leurs entreprises.»

Même son de cloche d’Ashvin Gudday, négociateur syndical et militant. S’il reconnaît que l’arrivée massive de travailleurs étrangers pose aussi la question de la concurrence avec la main-d’œuvre locale, il insiste sur les réalités du terrain. «Plusieurs travailleurs étrangers m’ont contacté. Ce qu’ils vivent ici est parfois très loin de ce qui leur a été promis, que ce soit au niveau du salaire ou des conditions de travail.» Il évoque des cas d’intimidation, de langage abusif, de polyvalence forcée où des travailleurs doivent accomplir plusieurs tâches sans compensation. «Beaucoup ont des difficultés d’adaptation, de langue, d’environnement. Et certains employeurs ne savent tout simplement pas gérer l’aspect humain.»

Pour lui, cette chasse avec récompense est une «abomination. On parle d’êtres humains, pas de marchandises. On ne peut pas retourner à une époque où l’on mettait un prix sur la tête des gens.»

Le militant estime qu’il faut s’attaquer aux causes profondes. «Si un travailleur quitte son lieu de travail, c’est qu’il y a un problème. Conditions indécentes, conflits avec l’employeur, menaces, confiscation de passeports… Il faut comprendre avant de condamner.» Il plaide pour des structures d’accompagnement du ministère du Travail, des mécanismes de plainte accessibles et une meilleure information sur les droits des travailleurs étrangers. «Aujourd’hui, beaucoup vivent dans la peur. Ils ne savent pas où dénoncer ce qu’ils endurent.»

Ashvin Gudday rappelle aussi que Maurice ambitionne le statut de High Income Economy. «On parle de progrès, mais on ne respecte pas toujours les conventions internationales des droits humains et de l’Organisation internationale du travail. Et le pays continuera à recruter des travailleurs étrangers. Il faut des garde-fous, des lois claires, plus de moyens pour les inspecteurs et permettre aux travailleurs étrangers d’être syndiqués et intégrés dans des accords collectifs.»

Quid des employeurs dans l’illégalité ?

Le ministre du Travail, Reza Uteem, est catégorique sur un point : «On ne peut pas forcer un travailleur étranger à rester. Il faut toujours se demander pourquoi il a quitté son lieu de travail.» Il reconnaît que certaines situations peuvent être complexes, notamment lorsqu’il y a des engagements financiers ou des avances consenties par l’employeur. Le ministre rappelle que la publication de photos sur les réseaux sociaux constitue une infraction. «C’estcontraire à la Data Protection Act. C’est à la police et au Data Protection Office d’agir contre ceux qui le font.»

La procédure, selon lui, est claire : l’employeur doit faire une déposition pour personne portée manquante. «C’est à la police de mener l’enquête. Mais il faut aussi comprendre pourquoi ces personnes se sont enfuies.» Il souligne que le haut-commissaire du Bangladesh à Maurice a accordé trois mois aux travailleurs en situation illégale pour se manifester et organiser leur retour volontaire. Passé ce délai, ils s’exposent à l’arrestation et à l’emprisonnement.

Un autre point intrigue : alors que les fuyards sont sanctionnés et déportés, aucune mesure n’est prise contre les employeurs qui les recrutent illégalement. L’assistant surintendant de police Suhail Lidialam du Police Press Office va dans le même sens. «Lorsqu’un travailleur est porté manquant, l’employeur doit se rendre à la police.» Il précise qu’il y a de nombreux cas de permis expirés. «Certains préfèrent se cacher pour rester au pays. La police mène régulièrement des opérations pour les retrouver.»

Au final, la question fondamentale est la place que Maurice accorde aux travailleurs étrangers dans son modèle de développement. Entre besoins économiques, respect des droits humains et image internationale, le pays se retrouve face à un miroir dérangeant.

Publicité