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Chagos deal

L’ONU demande la suspension de l’accord, Maurice réagit, le Royaume-Uni botte en touche

10 décembre 2025, 13:00

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L’ONU demande la suspension de l’accord, Maurice réagit, le Royaume-Uni botte en touche

Nouveau rebondissement au sujet de l’avenir des îles Chagos. Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) demande la suspension immédiate du processus de ratification de l’accord sur les Chagos au RoyaumeUni et à Maurice, estimant que plusieurs clauses du traité bilatéral signé le 22 mai 2025 pourraient prolonger, voire accentuer, les injustices historiques subies par le peuple chagossien. Maurice a immédiatement réagi avec force, rejetant les critiques et défendant sa position.

Pour comprendre l’ampleur de cette controverse, il faut rappeler que les Chagossiens ont été expulsés de force entre 1965 et 1973 pour permettre l’installation d’une base militaire américanobritannique à Diego Garcia, un épisode jugé parmi les plus sombres de la décolonisation dans l’océan Indien. La Cour internationale de justice (CIJ) a conclu en 2019 que la séparation des Chagos de Maurice était illégale, ce qu’a entériné l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), qui a exigé la fin rapide de l’administration britannique. C’est dans ce contexte qu’a été signé, en mai 2025, l’accord Maurice-Royaume-Uni visant à finaliser la décolonisation. Mais pour le CERD, plusieurs dispositions du traité, notamment celles encadrant l’avenir de Diego Garcia, soulèvent de «sérieuses préoccupations» et pourraient porter atteinte aux droits fondamentaux des Chagossiens.

L’impossible retour à Diego Garcia

Le Comité s’inquiète en premier lieu du bail prévu pour Diego Garcia. Le traité organise une location de l’île au Royaume-Uni pour une durée initiale de 99 ans, avec possibilité de prolongation de 40 années supplémentaires. Pour le CERD, une telle disposition revient à maintenir les conditions qui ont rendu impossible le retour des Chagossiens depuis près de 60 ans. Diego Garcia constitue le cœur historique, culturel et identitaire de cette communauté : c’est là qu’étaient situés ses villages, ses lieux de sociabilité, son espace de transmission culturelle. Interdire tout retour sur l’île est interprété par le Comité comme une violation du droit à l’autodétermination reconnu par le droit international et comme un obstacle direct à l’exercice des droits culturels des Chagossiens.

Express.mu (620 x 330) (30).jpg Île Boddam, groupe de Salomon, l’entrée du camp, dans les années 60. (Crédit photos : Arlette de Gersigny/Guy Vielle)

Le CERD relève également que l’accord autorise théoriquement un programme de réinstallation sur d’autres îles de l’archipel, mais interdit explicitement tout retour à Diego Garcia. Cette interdiction prive les Chagossiens d’un accès à leurs lieux de mémoire et à des espaces spirituels essentiels, et compromet la transmission d’un patrimoine immatériel déjà fragilisé par des décennies d’exil. Selon le Comité, cette disposition va à l’encontre de la résolution 73/295 de l’Assemblée générale de l’ONU, qui demande aux États de faciliter la réinstallation des Chagossiens dans l’ensemble de l’archipel, sans obstacles ni restrictions.

La non-inclusion des chagossiens

L’absence de consultation significative constitue un autre point d’inquiétude majeur. Le CERD se dit «gravement préoccupé» par le fait que les Chagossiens n’aient pas été consultés de manière systématique lors des négociations de l’accord. Pour le Comité, un processus de réparation ou de restitution doit être mené avec le consentement libre, préalable et éclairé des populations concernées. Ne pas inclure les Chagossiens dans les discussions revient, selon l’instance onusienne, à restreindre l’exercice de leur autodétermination. Cette critique fait écho aux interventions récentes de plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies, qui avaient déjà insisté sur la nécessité d’une participation pleine et entière de la communauté dans toute discussion la concernant.

Le Comité juge aussi insuffisantes les dispositions du traité concernant la réparation des préjudices historiques. Aucun mécanisme de compensation, de restitution ou de réhabilitation n’est prévu et aucune reconnaissance formelle des injustices passées – expulsions forcées, destruction de villages, perte de moyens d’existence – n’est inscrite dans le texte. Le CERD estime que cette omission s’écarte des principes adoptés par l’Assemblée générale de l’ONU en 2005 concernant le droit à un recours et à réparation pour les victimes de violations graves des droits humains.

En outre, l’accord pourrait, selon l’évaluation du Comité, être en contradiction avec plusieurs obligations internationales auxquelles Maurice et le Royaume-Uni sont soumis, notamment la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Le CERD demande donc une suspension immédiate du processus de ratification, et appelle les deux États à engager un dialogue significatif avec la communauté chagossienne afin de garantir le respect de leurs droits territoriaux, culturels et politiques.

La réponse ferme de Maurice

Maurice n’a pas tardé à réagir. Selon des sources proches du Prime Minister’s Office et de l’Attorney General’s Office, Maurice a transmis au Hautcommissariat aux droits de l’homme un document réfutant point par point les préoccupations exprimées par plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU. Le document affirme que la souffrance historique des Chagossiens est imputable «en premier lieu et avant tout» au Royaume-Uni, responsable de la séparation illégale de l’archipel en 1965, et de l’expulsion forcée de ses habitants dans des «conditions inhumaines et honteuses».

Maurice réaffirme que la position juridique internationale est claire. La CIJ, l’Assemblée générale des Nations unies et le Tribunal international du droit de la mer ont tous reconnu la souveraineté mauricienne sur l’archipel et déclaré illégale l’administration britannique. Le gouvernement souligne que le Royaume-Uni, en maintenant son occupation, empêche toujours le retour des Chagossiens sur leurs îles et doit donc assumer la responsabilité de réparations qui, en vertu du droit international, ne peuvent incomber à Maurice.

Express.mu (620 x 330) (41).jpg Île Boddam, groupe de Salomon, l’entrée du camp, dans les années 60. (Crédit photos : Arlette de Gersigny/Guy Vielle)

Le gouvernement rejette également les allégations selon lesquelles les Chagossiens feraient face à des barrières culturelles ou linguistiques dans le pays. Il rappelle que ces derniers bénéficient des mêmes droits que tous les citoyens mauriciens : accès gratuit à l’éducation, à la santé et aux services publics essentiels, et pleine participation à la vie politique et sociale. L’existence du Chagossian Welfare Fund est citée comme preuve de l’engagement constant de l’État à soutenir la communauté. Le fonds finance des bourses, des aides sociales, des activités culturelles, des programmes pour les enfants et les personnes âgées, ainsi que des réparations domiciliaires pour les familles les plus vulnérables. Pour renforcer cette position, le gouvernement met également en avant l’inscription du séga tambour des Chagos au patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO, preuve selon Maurice que l’État agit pour protéger l’identité culturelle chagossienne.

Le gouvernement souligne qu’il s’agit, par nature, de négociations d’État à État, mais qu’il mène parallèlement des consultations régulières avec des représentants de la communauté chagossienne à Maurice. Il rappelle par ailleurs que des représentants chagossiens ont été inclus dans des processus internationaux, notamment lors des sessions de l’Assemblée générale de l’ONU et lors de la procédure devant la CIJ.

Maurice réitère son intention d’autoriser la réinstallation de tous les Chagossiens dans l’archipel une fois la souveraineté pleinement exercée. Le gouvernement reconnaît l’existence de contraintes pratiques : absence d’infrastructures, problèmes d’accès, nécessité de développer les services essentiels. Une ligne budgétaire annuelle est maintenue pour soutenir les préparatifs de réinstallation, ce qui témoigne selon l’État de son engagement à préparer un retour viable et durable.

Le mémorandum s’achève sur un rappel sans détour : les réparations liées au déplacement forcé des Chagossiens n’incombent pas à Maurice, mais bien au Royaume-Uni, responsable historique de leur expulsion. Le gouvernement affirme «ne ménager aucun effort» pour achever la décolonisation et rétablir les droits de ceux qui ont été déracinés de leur terre natale.

Selon Sky News, en réaction à l’avertissement émis par l’ONU, un porte-parole du Foreign Office a déclaré : «Nous reconnaissons l’importance que revêtent les îles pour les Chagossiens. En vertu du traité, Maurice pourra élaborer un programme de réinstallation sur des îles autres que Diego Garcia et le Royaume-Uni s’est par ailleurs engagé à soutenir des visites patrimoniales dans l’archipel, y compris à Diego Garcia.»

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