Publicité

Suicide en direct sur les réseaux sociaux

Le drame de Petit-Verger rappelle l’urgence d’écouter, de prévenir et de soutenir

3 décembre 2025, 12:10

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Le drame de Petit-Verger rappelle l’urgence d’écouter, de prévenir et de soutenir

La mort d’une jeune femme de 21 ans, retrouvée pendue à son domicile de Petit-Verger après qu’elle a diffusé son acte en direct sur les réseaux sociaux, a bouleversé bien au-delà de son entourage. Cette affaire met en lumière la vulnérabilité de certains jeunes, l’ambivalence des réseaux sociaux et l’importance des dispositifs d’écoute comme la «Life Plus Unit» et Befrienders. Sans céder au sensationnalisme, retour sur les faits.

Il est un peu plus de minuit lorsqu’une alerte parvient au Police Main Command and Control Centre. Une jeune femme affirme avoir vu, en direct sur TikTok, son amie de 21 ans se pendre. Sous le choc, elle peine à donner l’adresse exacte. Les policiers se rendent d’abord à son domicile, où elle précise que la victime habite Caprice Road, à Petit-Verger.

Les forces de l’ordre retrouvent la jeune femme pendue dans la maison qu’elle partageait avec son concubin. Son corps est transporté à la morgue de l’hôpital Dr A. G. Jeetoo. L’autopsie, réalisée le jour même, conclut à une asphyxie par pendaison. Aucun élément suspect n’est relevé et le corps est remis à la famille.

Au-delà des faits, un détail glace : tandis qu’elle commettait son acte, le live continuait et des commentaires défilaient, parfois empreints de légèreté, parfois moqueurs, dont un emoji rieur. Une illustration brutale de l’espace numérique : public, impersonnel… et parfois profondément inhumain.

De l’isolement au désespoir

Pour Vanessa Camatchee, Life Care Officer au sein de la Life Plus Unit (Suicide Prevention Unit) du Brown Séquard Mental Health Care Centre, ce drame rappelle une réalité fondamentale : «On voit à quel point un individu peut être fragile émotionnellement et psychologiquement, et en arriver à envisager le suicide comme un acte de désespoir.»

Express.mu (620 x 330) (7).jpg Vanessa Camatchee, «Life Care Officer» à la «Life Plus Unit (Suicide Prevention Unit)» du «Brown Séquard Mental Health Care Centre».

Face à quelqu’un qui évoque des idées suicidaires, certaines attitudes sont essentielles : écouter réellement, rester calme, éviter de laisser la personne seule et réduire les dangers immédiats dans l’environnement. La priorité est de prendre au sérieux chaque parole.

«À la Life Plus Unit, nous assurons une écoute active, une intervention d’urgence, un counselling et un suivi régulier», poursuit Vanessa Camatchee. L’unité mène de vastes campagnes de sensibilisation aux signes d’alerte et aux bonnes pratiques d’accompagnement. Des services psychiatriques et psychologiques sont disponibles dans chaque hôpital régional et à Brown Séquard. Son appel aux médias et aux plateformes est très clair : «Utilisons les médias et les réseaux sociaux pour éduquer et informer, pas pour créer du sensationnalisme.»

Express.mu (620 x 330) (6).jpg Girisha Dhunnoo, «Clinical Psychologist» au «Brown Sequard Mental Health Care Centre», Beau-Bassin.

La psychologue clinicienne Girisha Dhunnoo, du Brown Séquard Mental Health Care Centre, rappelle que «les suicides résultent presque toujours d’une combinaison complexe de facteurs». Chez les jeunes adultes et les jeunes parents, plusieurs facteurs reviennent fréquemment : épisodes dépressifs sévères, troubles anxieux, bipolarité, antécédents de tentatives de suicide ou d’automutilation, addictions, traumatismes anciens, isolement, difficultés financières, conflits relationnels et perte d’espoir. Souvent, ces facteurs s’additionnent et diminuent les capacités de résilience.

D’où l’importance de renforcer la sensibilisation à la dépression, à la détresse émotionnelle et aux signes de souffrance psychique dans les écoles, les communautés et en ligne. Vanessa Camatchee plaide aussi pour un «mental health screening». Et des programmes de soutien, des groupes de parole et des structures communautaires où chacun peut parler de ses difficultés sans crainte d’être jugés. «L’objectif est que les jeunes femmes n’attendent pas d’être en crise pour demander de l’aide, mais se sentent soutenues dès les premières difficultés, qu’elles soient émotionnelles, financières ou sociales», résume-t-elle.

Selon Girisha Dhunnoo, plusieurs signaux doivent alerter l’entourage : retrait social, perte d’intérêt, troubles alimentaires, sommeil perturbé, propos évoquant la mort ou le fait «d’en finir», augmentation de la consommation de substances, comportements à risque, messages d’adieu ou mise en ordre de ses affaires.

La première étape pour les professionnels consiste à évaluer le risque en posant des questions directes: la personne pense-t-elle à se faire du mal ? A-t-elle un plan ? At-elle déjà réuni des moyens ? Contrairement aux idées reçues, ces questions n’incitent pas au passage à l’acte ; elles permettent de créer une ouverture et de proposer une aide adaptée. L’accès rapide aux soins, des interventions d’urgence, un accompagnement psycholo- gique ou psychiatrique, voire une hospitalisation, peuvent alors s’avérer nécessaires.

Le double visage des réseaux sociaux

Dans le drame de Petit-Verger, les réseaux sociaux ont joué un rôle central. Girisha Dhunnoo précise qu’ils ont un «double visage». Côté pile, ils permettent parfois d’alerter, de repérer des messages inquiétants, de diffuser des contenus de prévention ou d’offrir des espaces d’écoute anonymes. Côté face, ils exposent les plus fragiles à des contenus suicidaires, au cyberharcèlement, à la comparaison sociale permanente, au manque de sommeil ou à la «contagion» lorsque les tragédies sont montrées ou banalisées.

Sheila Cheekhoory, trésorière de Befrienders, décrit les réseaux sociaux comme «un couteau à double tranchant». Beaucoup accumulent des «amis» virtuels tout en restant isolés dans la vie réelle : «On peut avoir des centaines de likes, mais personne à qui parler quand ça ne va pas.» Elle insiste sur la responsabilité collective : plateformes, parents, internautes… chacun doit mesurer l’impact de ses commentaires et éviter toute déshumanisation de la souffrance.

Express.mu (620 x 330) (8).jpg Sheila Cheekhoory, trésorière de Befrienders.

Au-delà des institutions publiques, des ONG comme Befrienders jouent un rôle discret mais crucial. Sheila Cheekhoory rappelle le principe de base : «Même si une personne n’est pas encore dans un projet suicidaire précis, elle peut être en grande détresse et appeler. Nous lui garantissons l’anonymat, la confidentialité et le non-jugement.»

Les écoutants évaluent le risque, identifient les facteurs déclencheurs, les ressources et l’entourage. «Il n’y a pas de mot magique qui efface la souffrance. Ce qui compte, c’est le suivi, l’écoute, la possibilité enfin de déposer la douleur quelque part», insiste-t-elle. L’approche de Befrienders consiste au contraire à accueillir la douleur telle qu’elle est, tout en orientant vers des soins spécialisés si nécessaire.

Erreur n° 1 : Le sensationnalisme

Comment évoquer le suicide dans l’espace public sans aggraver la détresse, ni créer d’effet d’entraînement ? Les professionnels sont unanimes : éviter le sensationnalisme, ne pas détailler les méthodes, ne pas diffuser d’images, ne pas présenter le suicide comme une solution. Il faut au contraire recentrer sur la souffrance, les options d’aide et les ressources disponibles.

Les médias ont un rôle clé : contextualiser, consul- ter des spécialistes, donner de la place à la prévention et mentionner systématiquement les numéros d’urgence. Les réseaux sociaux, eux, exigent une vigilance individuelle : signaler les contenus dangereux, s’abstenir de les partager, et refuser d’alimenter la curiosité morbide.

Cette responsabilité ne s’arrête pas aux professionnels. Elle concerne aussi les proches, les voisins, les collègues : oser poser des questions quand quelqu’un ne va pas bien, prendre au sérieux chaque menace, encourager l’accès aux soins, et créer un climat de sécurité.

Le décès tragique survenu à Petit-Verger choque. Mais, il devrait surtout interpeller. Chaque suicide est un drame intime et collectif.

Les intervenants rappellent qu’il existe des lignes d’écoute, des unités spécialisées, des psychologues, des psychiatres, des ONG, mais aussi des gestes simples à la portée de chacun : écouter, croire la personne, rester à ses côtés, appeler à l’aide.


Si vous traversez une période difficile, si vous avez des idées suicidaires ou si vous vous inquiétez pour quelqu’un :

Hotline 188 – Life Plus Unit (24/7)

Befrienders – Service d’écoute confidentiel

En cas de danger immédiat : police ou services d’urgence

Parler du suicide avec compassion, sans complaisance ni sensationnalisme, c’est reconnaître la gravité du sujet tout en ouvrant une porte : celle de l’aide, de la prévention et parfois d’une seconde chance.

Publicité