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Un an après le 60–0

Deuil ou redressement ?

3 novembre 2025, 08:00

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Chacun voit le bilan qu’il veut. Pour Pravind Jugnauth, c’est «un an de deuil». Pour Navin Ramgoolam, c’est l’année du «changement» et du «redressement». Entre le pessimisme rageur du MSM et l’optimisme programmatique du PTr, qui balise vraiment Maurice, douze mois après le tsunami électoral de novembre 2024 ?

Commençons par l’accusation majeure. L’ex-Premier ministre parle d’un «scandale sans précédent» autour du dossier Ravatomanga, d’un avion «autorisé» par le Secretary for Home Affairs, dans le dos d’un Paul Bérenger «pas au courant», et de têtes qui devraient tomber. Il fustige aussi Air Mauritius – «sauvée par nous, bradée par eux» – et la Banque de Maurice – «le plus grand scandale de l’histoire», affirme-t-il, où ni Rama Sithanen ni son fils n’auraient été interrogés. À l’entendre, «en l’espace de quelques mois, tout se délite». L’argumentaire est carré : l’alliance Ramgoolam-Bérenger gouvernerait à vue, entre nominations discutables et dérives institutionnelles. Et la cassure entre les deux ne serait qu’une question de temps.

Face à cela, le gouvernement oppose des chantiers ouverts et des arbitrages difficiles. Oui, la cohabitation Ramgoolam-Bérenger est une mécanique complexe : deux styles, deux méthodes, une seule responsabilité. Quand il s’assoit quelques jours au PMO, Paul Bérenger ne fait pas l’intérim ; il déplace, comme nous l’avons souvent écrit ici, l’axe du pouvoir. L’épisode Beegoo à Air Mauritius l’a montré : démission fracassante, accusations directes – après les flèches décochées vers la BoM et la MIC. Là où Ramgoolam absorbe, temporise, verrouille, Bérenger nomme, expose, recadre. Résultat : chaque déplacement du Premier ministre révèle la dyarchie d’un régime qui clame l’unité tout en exhibant ses nervures.

Mais réduire 2025 à un théâtre d’ego serait un contresens. Le pays a vu des gestes de gouvernement – parfois impopulaires, souvent nécessaires. La réforme des retraites a brisé le tabou : repousser l’âge de la pension universelle à 65 ans n’est pas une fête d’anniversaire, c’est une opération à cœur ouvert sur un modèle devenu insoutenable. On peut contester la méthode ; on ne peut nier le courage budgétaire. Sauf que la justice symbolique n’a pas suivi : tant que les élus ne réformeront pas leurs propres régimes dorés, l’adhésion restera fracturée. Un pays n’accepte pas l’effort si l’exemplarité ne précède pas l’exigence.

Sur l’économie réelle, l’Alliance du changement n’a pas encore livré la bascule promise. Des mesures visibles – stabilisation de quelques prix clés, décisions ponctuelles en santé, relance d’in- vestissements ciblés – mais trop peu de transformations structurelles. Air Mauritius change de pilotes, AHL change de cap, mais le ciel reste turbulent : la compagnie n’est pas un pas de tir pour règlements de comptes. La Banque de Maurice n’est pas non plus une estrade de meeting : il fallait trancher, vite, la querelle de gouvernance et de périmètre entre BoM et FSC – non au gré des humeurs politiques, mais au nom de la cohérence régulatrice.

La politique, justement. La réforme électorale revient à l’agenda, avec deux pistes sur la table du numéro deux : proportionnelle additionnelle et, selon les versions, maintien «pour une dernière fois» ou abolition du Best Loser System… sur la base de 1972. C’est là que l’alliance joue sa crédibilité. À quoi bon grossir (d’une vingtaine de députés) le Parlement si l’on ne grandit pas la démocratie ? Sans financement politique propre, sans seuil clair, sans liste nationale paritaire ni calendrier constitutionnel contraignant, la proportionnelle devient un instrument pour «replacer» des proches, non pour mieux représenter les citoyens.

Et le MSM, dans tout cela ? Sa stratégie du pire – «tout va s’effondrer» – est un pari risqué. Reconquérir après une déroute 60–0 exige autre chose qu’un chapelet de catastrophes annoncées. Il faudra expier, clarifier, tourner la page des affaires, reconnaître ses fautes – pas seulement les attribuer à la malveillance de l’adversaire. On ne reconstruit pas la confiance en déclinant le pays au registre des deuils. La critique n’est crédible que si elle s’accompagne d’une offre : quelle réforme fiscale ? Quel cap industriel ? Quelle politique des talents ? Quelle stratégie énergie-transport-logement dans une décennie d’inflation structurelle et de transition climatique ?

Alors, deuil ou redressement ? Ni l’un ni l’autre, pas encore. Nous sommes dans l’entre-deux : le temps des aiguillages. Si Ramgoolam veut être l’architecte du redressement, il doit coupler rigueur budgétaire et justice symbolique – en commençant par réformer les privilèges des élus et de son cercle de conseillers et de nominés. S’il veut pacifier la dyarchie, qu’il publie la chaîne de commandement en cas d’intérim : l’État n’est pas un laboratoire. À Bérenger, l’obligation de convertir son franc-parler en gains institutionnels mesurables – textes, dates, votes – et non en secousses médiatiques.

Quant à nous, citoyens, cessons de regarder le match comme un duel d’humeurs. Exigeons des tableaux de bord : promesses, jalons, échéances. Un an après, la vraie question n’est pas «qui a le meilleur récit», mais «qui tient parole». Le pays a besoin de gouvernement – pas de théâtre. Le bilan se mesure loin des micros : dans les salles de classe, aux comptoirs des PME, dans les centres de santé, au cœur des institutions. Là où la posture s’efface.

Avec une croissance maintenue à 3,2 % en 2025, l’économie mauricienne avance à contre-courant d’un monde fragmenté : commerce ralenti, incertitude tarifaire et vieillissement démographique. Les moteurs traditionnels – tourisme, services financiers, TIC – tiennent bon, mais les exportations industrielles déclinent, la construction s’essouffle et l’investissement repasse sous la barre des 20 % du PIB. La dette publique, elle, flirte avec les 86 %, tandis que le déficit budgétaire dépasse 9 %.

«In a context of sustained, complex and multi-layered global headwinds, the Mauritian economy has performed encouragingly well so far this year…» Le dernier SBM Insights, signé Nuvin Balloo, salue la résilience du pays mais alerte sur les fissures: vieillissement accéléré, pension insoutenable, productivité stagnante et balance commerciale abyssale. La réforme est inévitable : fiscalité repensée, dépenses sociales mieux ciblées et cap sur la consolidation budgétaire sans casser la croissance. L’enjeu? Préserver la note d’investissement et restaurer la confiance, en gérant l’affaire Ravatomanga comme un État de droit qui ne vacille pas face à la puissance des milliards. L’économie devient le révélateur d’un choix politique : continuer à colmater ou oser transformer. Entre dettes à contenir et espoirs à entretenir, Maurice joue sa crédibilité, sa cohésion et son avenir.

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