Publicité

Affaire Ravatomanga

Campagne de déstabilisation visant le directeur par intérim de la FCC

29 octobre 2025, 08:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Campagne de déstabilisation visant le directeur par intérim de la FCC

En Afrique du Sud, l’un des exemples les plus marquants de dérive institutionnelle demeure celui de state capture, survenu durant la présidence de Jacob Zuma. Ce scandale, au cœur duquel figuraient les frères Gupta, hommes d’affaires d’origine indienne, illustre comment des intérêts privés peuvent exercer une influence démesurée sur des décisions gouvernementales, nominations politiques et contrats publics.

À Maurice, on redoute aujourd’hui un scénario similaire. L’arrivée du milliardaire malgache Mamy Ravatomanga, figure aussi influente que controversée, a ravivé les tensions. Son jet privé s’est posé à Plaisance le dimanche 12 octobre et, en l’espace d’une semaine, un climat d’incertitude s’est installé dans le pays. Plusieurs sources avancent que l’homme d’affaires aurait tenté le tout pour le tout afin de déstabiliser le gouvernement mauricien et d’affaiblir la Financial Crimes Commission (FCC), institution en première ligne dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent.

Orchestration savante

Pas plus tard que le lundi 27 octobre, une tentative de déstabilisation visant directement le directeur général par intérim de la FCC, Sanjay Dawoodarry, aurait été enclenchée. Selon des recoupements, une campagne de désinformation aurait été montée via Nasser Bheeky pour entacher la réputation de Dawoodarry et semer le doute sur son intégrité. Afin d’échapper à la justice mauricienne, Mamy Ravatomanga aurait lancé une première contreoffensive par un affidavit visant à fragiliser la FCC et contestant le gel de ses comptes bancaires. En même temps, il aurait mobilisé ses connexions à Maurice, usant de son réseau d’influence malgache et du soutien de deux personnalités proches du régime du président Rajoelina. Le milliardaire s’est également entouré d’une armada d’hommes de loi mauriciens – Mᵉˢ Khushal Lobine, Siddhartha Hawoldar, Joy Beeharry et Gilbert Noël – pour défendre ses intérêts sur le plan local.

Sanjay Dawoodarry sous le feu des attaques

Depuis qu’il a pris les rênes de la FCC, Sanjay Dawoodarry a hérité de plusieurs dossiers brûlants, parmi lesquels figurent des enquêtes sensibles, voire l’arrestation de l’ancien Premier ministre, Pravind Jugnauth. Face à la campagne de déstabilisation, il s’est exprimé publiquement : «Mo fer mo travay kouma bizin, ek mo pou kontinie fer mo travay kouma bizin.» Dans l’affaire Ravatomanga, Nasser Bheeky aurait joué le rôle de «joker», instrumentalisé pour détourner l’attention de l’enquête et impliquer faussement le directeur général suppléant dans une supposée collusion.

Depuis le début de l’année, Sanjay Dawoodarry affirme avoir traité plus de 100 grands dossiers, dont une vingtaine hautement sensibles. Son approche, directe et transparente, dérange. Certains craignent que la profondeur de ses enquêtes ne mène à la chute de personnalités influentes. «Nous avons tiré la sonnette d’alarme dès que le cas Fakim a été évoqué. S’il s’agissait de protéger un membre de la commission, nous aurions étouffé l’affaire. Au contraire, nous avons réuni le board d’urgence pour enclencher les procédures nécessaires.»

Des rumeurs laissent entendre que certaines forces chercheraient à écarter Dawoodarry, craignant que ses hommes procèdent à des descente-surprises ou des arrestations ciblant des réseaux puissants. Le directeur général par intérim, lui, reste inflexible : «La FCC, avant tout, est une institution intègre. Nous n’avons pas peur de toucher à de grosses affaires, ni même à de gros poissons. Ce n’est pas l’ICAC d’avant.» «Depuis que j’ai pris la barre de la FCC, je mène un combat sans relâche contre la corruption et le blanchiment d’argent. C’est l’un des plus gros dossiers auxquels la FCC et le pays font face.»

Pour lui, cette affaire représente un test de résistance : «Nous avons osé faire ce qui n’avait jamais été fait. Certains ne veulent pas que nous allions au bout. On a peur que moi et mon équipe nous leur fassions monter les marches de la FCC.» S’il y avait du cover-up dans cette affaire, Junaid Fakim n’aurait pas démissionné en tant que commissaire à la FCC, Sanjay Dawoodarry n’aurait pas eu l’audace de lancer un report upon departure sur Mamy Ravatomanga, ni même un ordre de saisie sur ses comptes bancaires et ceux des membres de sa famille.

Rencontre à Quatre-Bornes avec des personnes influentes

Selon les enquêteurs, une réunion discrète tenue à Quatre-Bornes, à la mi-octobre, vers 21 heures, aurait joué un rôle clé dans cette affaire. Y participaient Mamy Ravatomanga, Junaid Fakim et deux personnes influentes au gouvernement. C’est au cours de la perquisition menée chez Christian Thomas que les enquêteurs ont découvert dans son téléphone des échanges mentionnant le nom de Junaid Fakim. Ces éléments ont conduit à sa démission, jugée suspecte, en raison de sa proximité présumée à Ravatomanga. Les autorités s’interrogent également sur la présence de Nasser Bheeky lors de la fouille du domicile de Thomas. Présenté comme un lanceur d’alerte, il n’a jamais précisé à qui il aurait transmis ses informations ni s’il avait alerté le Prime Minister’s Office (PMO).

Ramifications régionales

L’affaire Ravatomanga–Bheeky dépasse désormais les frontières mauriciennes. Elle met en lumière un réseau d’intérêts économiques et politiques opérant entre Maurice, Madagascar et l’Afrique australe, avec des ramifications possibles dans le secteur bancaire et des sociétés de gestion offshore. Plusieurs analystes y voient une tentative de capture institutionnelle : déstabiliser les organes de contrôle pour mieux protéger certains flux financiers. La ressemblance avec le modèle sud-africain de state capture n’échappe à personne.

Profil de Junaid Fakim

La FCC avait récemment accueilli un nouveau commissaire, Mᵉ Junaid Fakim. Officiellement nommé le 5 août dernier, ce membre du barreau mauricien est reconnu pour son expertise en droit des affaires et en régulation financière. Titulaire d’un Bachelor of Laws (LLB) et d’un Master of Laws (LLM) en droit commercial international de l’université de Buckingham (Royaume-Uni), il a complété sa formation à l’Institute of Professional Legal Studies en Nouvelle-Zélande avant d’être admis au barreau à Maurice.

Au cours de sa carrière, il a traité des affaires complexes impliquant des trusts, transactions transfrontalières, restructurations d’entreprises, licences financières et questions de conformité réglementaire. Reconnu pour sa maîtrise des modes alternatifs de règlement des différends, Mᵉ Fakim était censé renforcer la crédibilité de la FCC. Mais sa démission soudaine, après son entrée en fonction, soulève aujourd’hui de sérieuses interrogations lors de sa fameuse rencontre avec l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga à la mi-octobre.

L’État de droit à l’épreuve

L’affaire Ravatomanga est révélatrice des tensions qui traversent l’appareil d’État mauricien. Entre pressions politiques, intérêts économiques et luttes d’influence, la FCC se retrouve à la croisée des chemins. Si elle cède à ces attaques, c’est toute la crédibilité de la lutte anticorruption qui s’effondrerait. Mais si elle résiste, Maurice pourrait envoyer un signal fort : celui d’un pays prêt à affronter les dérives du pouvoir et à défendre son indépendance institutionnelle.

Nasser Bheeky : De l’ombre à la tourmente

Discret et souvent en retrait des projecteurs, Nasser Osman Bheeky se retrouve aujourd’hui au centre d’une affaire qui secoue le paysage politique et judiciaire mauricien. Son nom, jusque-là connu de quelques cercles politiques, refait surface brutalement avec le scandale impliquant Mamy Ravatomanga. Ancien pompier et militant travailliste, Bheeky a croisé à plusieurs reprises l’histoire politique de Maurice, laissant derrière lui autant d’interrogations que de controverses.

Originaire de Port-Louis, Nasser Bheeky s’est longtemps défini comme un citoyen engagé, proche de base du Parti travailliste (PTr). Ses interventions lors de réunions publiques et campagnes électorales lui ont permis de se forger une réputation d’homme de terrain. Bien qu’il n’ait jamais occupé de poste officiel, il a agi comme intermédiaire discret, facilitant les contacts et soutenant les initiatives politiques de son parti, souvent aux côtés de personnalités du PTr .

Son nom apparaît pour la première fois sur la scène nationale dans les années 1990, à une période où Maurice connaissait des tensions politiques et sociales fortes. En 1996, la fusillade de la rue Gorah Issac à Port-Louis, qui fait trois victimes, frappe profondément la communauté. Pour Bheeky, le drame est personnel : il perd un frère dans l’attaque, un événement qui marquera durablement sa vie et son engagement politique.

Quelques années plus tard, en 2003, il réapparaît dans le cadre judiciaire, en déposant, avec Raju Mohit, une private prosecution contre Paul Bérenger. Les deux plaignants l’accusaient d’avoir facilité la fuite de Toorab Bissessur vers Madagascar pour échapper à la justice. L’affaire, très médiatisée à l’époque, déclenche un vif débat public avant d’être finalement classée, laissant Bheeky à nouveau dans l’ombre.

Depuis, sa présence médiatique est restée rare. On le voyait principalement lors de manifestations politiques, réunions locales ou événements communautaires. Jusqu’à ce mois d’octobre 2025, où son nom ressurgit avec fracas dans une affaire mêlant finance, pouvoir et influence, qui pourrait bouleverser la scène politique mauricienne.

Cette nouvelle visibilité met en lumière un homme qui, malgré sa discrétion, sait manier les réseaux politiques et comprendre les rouages du pouvoir. Ce qui semblait être un engagement de longue date, souvent discret, pourrait désormais être interprété comme un rôle stratégique dans une affaire aux ramifications nationales et internationales.

Publicité