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Les zones grises du capitalisme régional
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Les zones grises du capitalisme régional
On a longtemps cru que le crime, à Madagascar, portait le visage des dahalo du Sud – ces voleurs de zébus que la misère pousse à braver la faim et la poussière. L’arrestation à Maurice, vendredi, de l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga, soupçonné de blanchiment à hauteur de Rs 7,3 milliards, vient bouleverser ce récit simpliste. Et si la criminalité, désormais, avait aussi les traits des élites économiques ?
Ce cas interroge moins un individu qu’un système : celui d’une république où l’économie et le politique semblent parfois s’enchevêtrer jusqu’à brouiller la frontière entre l’État et les affaires. Sans préjuger de la culpabilité ou de l’innocence de l’intéressé, l’affaire Ravatomanga met en lumière un mode d’accumulation du pouvoir où la proximité, la loyauté et l’influence tendraient à remplacer le mérite, la compétence et la transparence.
Les travaux de Mireille Razafindrakoto et François Roubaud, chercheurs à l’IRD (Institut de recherche pour le développement, organisme public français), décrivent depuis plusieurs années cette transformation des élites malgaches. Selon eux, «le pouvoir économique, social et politique se reproduit dans un espace restreint où les frontières entre les sphères publique et privée s’effacent». Autrement dit, l’élite n’est plus seulement un groupe dominant : elle devient un mécanisme de reproduction, un système d’intermédiation entre l’État, les marchés et la société.
Cette logique repose sur un triptyque bien connu : acheter pour exister, fidéliser pour durer, donner pour se protéger. Dans les salons de Tananarive comme dans les organisations régionales, les réseaux de pouvoir fonctionnent moins par contrainte que par récompense : parts dans des sociétés, dons caritatifs, sponsoring politique. Ce que d’aucuns appelleraient une «corruption douce» devient ainsi une forme de gouvernance informelle.
L’une des particularités de la situation malgache est que la corruption n’y est plus perçue comme un accident moral, mais comme un mode d’ajustement structurel. Là où l’État faiblit, surgissent les intermédiaires ; là où la loi échoue, prospère la loyauté d’argent. Ce glissement se traduit par un brouillage progressif des frontières entre le public et le privé, entre la légalité et la légitimité.
Les chercheurs de l’Observatoire de la vie publique malgache notent que 75 % des citoyens considèrent la corruption comme une fatalité. Ce fatalisme alimente un cercle vicieux : plus l’État est perçu comme capturé, moins les citoyens attendent de lui la justice. Il en résulte une double fracture – sociale et morale. Les pauvres enfreignent la loi pour survivre ; les riches, pour consolider leur position.
Le Cessna 560XL 5R-HRM qui a amené Mamy Ravatomanga le dimanche 12 octobre.
L’Embraer Legacy 650E, ce même dimanche, qui aurait transporté Andry Rajoelina de La Réunion à Dubaï.
Dans ce contexte, l’arrestation de Mamy Ravatomanga par la FCC ne serait peut-être pas une simple affaire judiciaire, mais le révélateur d’une tension systémique. L’homme, qui a bâti un empire diversifié – immobilier, transport, médias –, a souvent incarné le succès d’une élite entrepreneuriale nationaliste, prônant un capitalisme «patriotique». Mais cette réussite spectaculaire soulève une question : jusqu’où la réussite économique peut-elle s’exercer dans un environnement institutionnel poreux ?
Certains relais invitent à ne pas confondre soupçon et condamnation. Mais l’affaire, en ellemême, éclaire les fragilités d’un modèle économique où la richesse s’accumule plus vite que la confiance. La réaction des autorités mauriciennes et malgaches sera déterminante : la coopération judiciaire, la transparence des procédures et la communication institutionnelle conditionneront la crédibilité de cette lutte contre la criminalité financière
L’océan Indien tout entier se regarde désormais dans ce miroir. Maurice, hub financier et plateforme d’investissement, n’est pas en dehors de l’équation. Ses sociétés offshore et ses régimes fiscaux spéciaux peuvent, malgré les garde-fous existants, servir d’abris à des flux financiers transfrontaliers dont l’origine n’est pas toujours claire. La vigilance des autorités et leur coordination avec les institutions régionales seront donc scrutées.
Au-delà des procédures, c’est un débat moral qui s’ouvre : comment reconstruire la légitimité des élites dans des sociétés où la réussite est souvent confondue avec la connivence ? Comment restaurer la confiance quand l’accumulation du capital social sert parfois de passerelle vers l’immunité ?
La réponse ne viendra sans doute pas d’un procès, mais d’un changement de culture politique. La transparence, la protection des lanceurs d’alerte et l’indépendance réelle de la justice constituent les trois piliers d’un sursaut encore possible. Si l’affaire Ravatomanga est menée dans la rigueur du droit, elle pourrait marquer un tournant au sein de l’espace COI.
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Il ne fait aucun doute que Maurice a su exploiter les interstices de la fiscalité mondiale. Les Mauritius Leaks avaient révélé que la légalité n’équivalait pas à la légitimité : derrière un cadre réglementaire conforme se déployait un modèle d’optimisation fiscale tolérée, dont le but restait d’échapper à l’impôt sans enfreindre la loi. Ce que nous appelions alors des «zones grises»
L’affaire Ravatomanga reprend ce même schéma dans un autre contexte : celui d’une élite malgache telle que décrite par Razafindrakoto et Roubaud. Autrement dit, l’économie et le politique s’y entremêlent jusqu’à devenir un système de reproduction sociale. Ce que l’on observe, ce n’est pas seulement la transgression de la loi, mais l’intériorisation d’une norme.
Maurice et Madagascar se rejoignent ici : deux pays aux trajectoires différentes mais liés par un même dilemme moral. La première a institutionnalisé la respectabilité offshore ; la seconde a tenté de l’imiter sans disposer des garde-fous nécessaires. Dans les deux cas, la frontière entre patriotisme économique et enrichissement personnel devient poreuse.
L’arrestation de Ravatomanga pose dès lors une question qui dépasse les procédures : celle de la crédibilité du modèle insulaire face à la mondialisation de la transparence. Si cette affaire, menée dans le respect du droit, ouvre la voie à une coopération judiciaire sincère entre Maurice et Madagascar, elle pourrait marquer un tournant. Sinon, elle ne sera qu’un épisode de plus dans l’histoire de ces élites qui, au nom du développement, auront confondu la réussite avec l’impunité.
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