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Chistopher Lam Cham Kee
Un des derniers gardiens de la culture chinoise
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Chistopher Lam Cham Kee
Un des derniers gardiens de la culture chinoise
Photos: © Beekash Roopun
Christopher Lam Cham Kee, qui gère avec sa mère Ah-Lien, le Swatow Store au centre de Chinatown, là où se déroulera le Festival aujourd’hui et demain, a toujours été un fils obéissant, absorbant les valeurs familiales de sa culture sans se poser de questions. Jusqu’à ce qu’un Britannique, qui maîtrise le mandarin, lui fasse remarquer que les Chinois ne parlent pas leur langue. Il est donc parti étudier le mandarin pendant deux ans à Beijing et depuis, conscient de l’héritage culturel reçu, il le met en pratique dans sa manière de vivre et dans son commerce.
L’histoire des Lam Cham Kee est fascinante. Le Swatow Store, situé à l’angle des rues Royale et Emmanuel Anquetil, fait partie d’un bâtiment datant d’au moins 125 ans. L’arrière grand-père de Christopher nommé Lam Cham Kee, a débarqué dans l’île à la fin des années 1800 et a ouvert une boutique à cet emplacement. Il exerçait comme General retailer. Les affaires marchant bien pour lui, il a fait venir à Maurice toute sa famille.
Lam Cham Kee a toujours voulu que ses enfants conservent les traditions ancestrales, même si Ah-wang Lam Cham Kee, le grandpère de Christopher était né à Maurice. Et pour cela, l’arrière-grand-père les a tour à tour envoyés en Chine pour leurs études. C’est ainsi qu’Ah-wang a découvert l’Empire du Milieu où il a étudié. Sa famille l’a fait épouser la jeune Chan Tsui Yin. Le jeune couple a eu trois enfants en Chine. Ah-wang a regagné Maurice pour ses affaires, laissant son épouse et ses enfants encore en bas âge à Meixian. Au moment où ces derniers allaient venir le rejoindre et découvrir l’île, la guerre a éclaté entre le Japon et la Chine et la grand-mère de Chistopher, son père et ses deux tantes sont restés bloqués en Chine pendant une dizaine d’années. «Ma grand-mère a finalement pu rentrer à Maurice avec mon père et la sœur de celui-ci mais faute de moyens, l’autre sœur est restée en Chine.»
? À 15 dans deux pièces
Les souvenirs que Christopher conserve de son enfance sont ceux d’une famille élargie – soit une quinzaine de personnes - vivant dans deux pièces à l’étage du bâtiment abritant le Swatow Store. «Nous étions à 15 partageant les deux chambres. Plusieurs dormaient à terre. Il n’y avait pas d’intimité. Mais cela n’a pas empêché mon grand-père et ma grand-mère d’avoir 11 enfants», raconte-t-il en riant.
Ah-wang qui gérait le Swatow Store d’une main de fer, n’a jamais oublié ses racines, transmettant les traditions familiales et culturelles à ses enfants. Or, le destin est venu remuer le chaudron de la vie et il est malheureusement décédé à l’âge de 59 ans. Son épouse Chan Tsui Yin a alors été contrainte de prendre le relais et de tenir la boutique jusqu’à ce que le père de Christopher, Neaye Fen, puisse reprendre le flambeau, transformant la boutique traditionnelle chinoise en boutique de souvenirs locaux et de décorations chinoises. Lors du partage des biens entre les héritiers du père d’Ah-wang, la grand-mère de Christopher a hérité de la boutique, de l’arrièreboutique et d’un local à l’étage.
Neaye Fen, le père de Christopher, très attaché lui aussi à ses racines, a insisté pour que sa famille respecte les valeurs et les traditions chinoises. Ainsi, à plusieurs reprises lorsqu’ils grandissaient, il les entraînait en Chine, plus particulièrement à Meixian où se trouve la maison familiale. Lors de sa première visite, Christopher, qui n’avait à l’époque que 15 ans, a eu un choc culturel. La ville de Meixian n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui et à ses yeux, c’était un village retiré où la vie n’était rythmée que par le travail dans les rizières.
Même s’il était proche de son père, Christopher a toujours été la prunelle des yeux de sa grand-mère, d’autant plus que son frère Gyn a fini par partir travailler à Madagascar et s’y installer et que sa sœur Lin Gie, qui a épousé le neurologue Dominique Lam, a été vivre sur les Plaines-Wilhems. Toutes les attentions étaient donc sur lui. En grandissant, il aidait sa grandmère et sa mère, Ah-Lien, que ce soit dans la boutique qu’à la cuisine, se familiarisant aux recettes traditionnelles de Meixian, rendant hommage aux aînés défunts à chaque fête chinoise et allumant des bâtonnets d’encens pour eux chaque matin. C’est ainsi qu’inconsciemment, il s’est imprégné des valeurs ancestrales.
? Projet d’émigration
Il a fréquenté le collège St Joseph et à la fin de ses études secondaires, il a tellement entendu dire qu’un certificat de Higher School Certificate ne suffisait pas et que c’est l’expérience professionnelle qui compte, qu’il s’est dit qu’il va travailler pendant deux ans et économiser pour étudier au Canada et y faire sa vie. Recruté par une grande compagnie d’assurances, au lieu des deux ans projetés, il est resté sept ans.
Christopher a finalement démissionné et s’est dit qu’il allait aider son père pendant six mois, le temps pour lui de faire ses démarches et d’aller au Canada. Là encore, la destinée s’en est mêlée. Son papa Neaye Fen est décédé en février 1998 et la donne a changé. Il ne s’est pas senti le courage d’abandonner sa mère Ah-Lien et sa grand-mère. Il a alors repris en main le Swatow Store et aidé de sa sœur Lin Gie, ils ont décidé de ne commercialiser que des objets de décoration chinoise qu’il allait choisir en Chine. «Revoir mes projets était émotionnellement dur mais je ne pouvais faire autrement. J’étais très attaché à ma grand-mère et à ma mère et je ne pouvais les laisser tout faire.»
Voulant comprendre l’art de vivre chinois, qui remonte au philosophe Confucius, Christopher s’est alors intéressé de près au Feng shui. Feng signifie vent et shui l’eau. Il s’est mis à lire des livres sur le sujet mais cela ne lui a pas suffi. Pour pouvoir mieux conseiller ses clients sur les objets qu’ils achètent et en tirer le meilleur parti, il a suivi un cours intensif en Malaisie avec Lillian Too, praticienne indonésienne de Feng shui, mondialement réputée. «Le Feng shui est la base de notre culture. On ne réalise pas toujours que la décoration chinoise, c’est l’art de vivre de Confucius pour être en harmonie avec la nature. En prenant le relais de mon père, je suis passé à une étape supérieure et j’ai davantage développé le Feng shui dans les objets de décoration que j’achetais pour la boutique.»

Avec ses connaissances approfondies en Feng shui, Christopher aurait pu faire du consulting s’il le voulait mais cela ne l’a pas intéressé. «J’ai préféré donner des conseils aux personnes qui achètent des objets au Swatow Store.» Les choses en seraient restées ainsi si un Britannique ayant passé dix ans à Hong-Kong n’était pas venu dans sa boutique et ne l’ait interpellé en mandarin. «Lorsqu’il a vu que je ne comprenais rien, il m’a raconté son histoire et a eu la réflexion suivante: ‘I know that Chinese do not speak chinese.’ Cette phrase m’a fait réfléchir. Cela m’a ramené en arrière et m’a fait penser à des tas de choses, notamment à mon père qui avait régulièrement affaire à des diplomates chinois et qui conversaient en mandarin parfait avec eux. D’ailleurs, il les a aidés à ouvrir l’ambassade de Chine à Maurice et ma mère racontait toujours que j’étais dans son ventre quand elle cousait des rideaux pour l’ambassade de Chine. Mon père faisait aussi des traductions pour l’ambassade et a même aidé à trouver le terrain où se situe le centre culturel chinois à Bell-Village.»
? Une vérité qui fait réfléchir
La vérité énoncée par ce Britannique a fait son chemin dans sa tête, à tel point que Christopher a décidé d’aller passer trois mois à Beijing pour apprendre le mandarin. Il s’est fait inscrire au Beijing Language and Culture University. C’est ainsi qu’il a quitté Maurice à destination de la capitale chinoise. Ses camarades de classe étaient tous des étrangers. Si à 27 ans, cela n’a pas été facile pour lui de retourner sur les bancs de l’université, il s’est vite habitué et a énormément apprécié le mandarin. Et au lieu des trois mois initiaux, il est resté un an à Beijing, étant fasciné par la modernité de cette ville-capitale et profitant de son temps libre pour voir du pays. «C’est ce qui m’a fait davantage aimer la Chine.»
Au bout d’un an, il n’a plus voulu rentrer à Maurice. Il s’en est ouvert à un ami qui lui a annoncé que le patron du Grand Hyatt de Beijing cherchait à recruter un étranger qui parle le mandarin basique pour agir comme Liaison Manager au Club at the Hyatt, département cherchant à fidéliser une riche clientèle. Son ami a arrangé la rencontre, qui a eu lieu dans un café. Christopher a sympathisé avec le patron de cet hôtel d’affaires cinq étoiles et ils ont parlé de tout et de rien, son vis-à-vis ne prenant même pas la peine de regarder son curriculum vitae. S’il a passé un bon moment en compagnie de cet homme, en repartant, Christopher s’est dit que c’était peine perdue. Son visa ayant expiré, il a regagné Maurice.
Sauf qu’une semaine après son retour au pays, son ami l’a recontacté en disant que le patron du Grand Hyatt le cherchait pour lui offrir le poste de Liaison Manager. Christopher n’a pas hésité une seule seconde, même s’il n’avait aucune expérience de l’hôtellerie. Il est donc reparti pour Beijing. Il gérait un département de 35 locaux avec lesquels il pouvait pratiquer le mandarin et était en liaison avec des chefs de départements, tous des expatriés, avec lesquels il s’entretenait en anglais et en français, faisant le point sur les ventes, les problèmes rencontrés, les solutions mises en pratique et les améliorations possibles. Il a eu la belle vie car il vivait à l’hôtel et bénéficiait de tous les avantages qui y sont associés.
? Comme une banane
Son contact avec les employés et les clients chinois lui ont permis de noter les différences de culture. «C’était difficile car je ressemble à un Chinois mais je ne pense pas comme les Chinois. Les Sino-Mauriciens sont plus occidentalisés. Les Chinois ont plus de retenue dans les affaires personnelles alors que professionnellement, ils parlent, par exemple, librement du montant de leurs salaires alors que pour les Mauriciens en général, c’est un sujet tabou. Il y a des tas de différences entre nous. Il y a une fierté chinoise poussée à l’extrême. Par exemple, je n’avais pas honte lorsque je faisais des erreurs en parlant le mandarin. Mais pour eux, c’est une honte. Les Chinois me comparaient souvent à une banane, jaune à l’extérieur comme eux mais blanc à l’intérieur comme les Occidentaux.»
Ce passage au Grand Hyatt a affiné ses connaissances en accueil, en hospitalité et en service. «Même si un client nous demandait la lune, il fallait lui répondre: ‘I’ll see what I can do’, même si l’on savait que c’était impossible. Mais c’était ce que le client voulait entendre.»
Christopher aurait sans doute prolongé ses deux ans à Beijing s’il n’y avait eu l’épidémie du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003, qui a contaminé plus de 8 000 personnes dans le monde et fait 800 morts. Beijing était devenue une ville fantôme et tous les employés expatriés du Grand Hyatt rentraient chez eux. Dans l’optique de rassurer sa grand-mère et sa mère, Christophe a regagné Maurice. Il devait y séjourner trois semaines mais lorsqu’il a vu le magasin, sa grand-mère et sa mère qui commençaient à fatiguer, il s’est dit que comme le veut la tradition chinoise, la famille doit passer avant tout et que c’était son devoir de rester. En janvier 2005, il avait déjà tout remballé et s’était réinstallé à Maurice.
Il ne l’a jamais regretté. «Même si j’avais la belle vie là-bas, j’étais content d’être rentré.» Vu tous les contacts qu’il a noués à Beijing, il a pu diversifier ses objets de décoration et trouver d’autres fournisseurs. «À chaque fois que je pars en Chine, une ou deux fois l’an, je vais fouiner dans les magasins pour voir les nouveautés et dans les restaurants pour découvrir de nouveaux plats car j’aime cuisiner. Je vais dans les marchés et les brocantes voir les objets de décoration et les décors atypiques chinois, qui font partie de ma culture et qui m’attirent. J’évite la foire de Canton, qui est devenue trop commerciale. J’essaie de penser out of the box et de dénicher des choses rares. Et comme je connais les locaux, cela me facilite la vie.»
? Gardien des traditions
Christopher dit avoir pris pleinement conscience de l’importance de se rattacher à sa culture et aux traditions familiales. Ce qui explique qu’en 2016, il a édité un livre illustré de belles photographies sur les quatre générations d’Ah-wang Lam Cham Kee à Maurice et à l’étranger. «Cela m’a pris cinq ans pour collationner ce livre. Chaque famille en a reçu une copie.» La même année, plus d’une centaine de la grande famille des Lam Cham Kee de Maurice et d’ailleurs se sont retrouvés à Meixian pour fêter les 100 ans de la maison de l’arrière-grand-père, avec qui tout a commencé.
Il était dans l’intention de Christopher de transformer le local vide de l’arrière-boutique du Swatow Store en salle d’exposition pour ses objets de décoration. La pandémie du Covid-19 est venue contrecarrer ses plans. À ce moment-là, il a transformé une partie du local pour lui faire ressembler à une salle à manger familiale avec des tables et chaises en bois laqué, plusieurs objets de décoration chinoise sur les étagères, avec au mur du papier peint dépeignant des scènes de préparation de street food.
Et dans une petite aile de la pièce, il a reconstitué l’intérieur d’une boutique chinoise d’antan avec des bonbonnières remplies de friandises, les alcools vendus dans le temps, avec à terre un réchaud à charbon et une lampe à pétrole verte sur lesquels des anciennes marmites ayant appartenu à sa grand-mère ont été posées. Et sur les murs, il a fait encadrer des choses ayant appartenu à ses aïeux et à son père, notamment les lunettes de son grand-père, des photos de ce dernier, des billets de banque du temps de la colonisation britannique, des ‘pins’ à la gloire de Mao Tse-Tung, obtenus par son père, des merveilles à regarder.

Et quand l’envie lui prend, il cuisine les plats traditionnels de Meixian que l’on ne retrouve pas dans les restaurants comme la langue de porc dont la préparation est longue et d’autres spécialités qui mijotent pendant des heures. Il invite alors famille et amis pour un repas gargantuesque. «Les amis qui ont emmené leurs parents âgés ont été surpris de voir ces derniers très émus par le décor qui leur rappelle la boutique chinoise d’antan.»
Il est très conscient que les traditions ancestrales chinoises qu’il essaie de maintenir coûte que coûte et que lui et son épouse Véronique tachent de transmettre à leur fils Matthias, huit ans, se perdent chez toutes les familles sino-mauriciennes. Mais, dit-il, «ce désintérêt est global. L’intégration dans un environnement donné a fait perdre la culture et les traditions.»
S’il loue les efforts de la Chambre de Commerce Chinoise pour raviver les traditions avec le Chinese Food Festival qui commence aujourd’hui, il estime qu’il faudrait un plus grand nombre de manifestations de ce type. «La culture chinoise est riche de signification. Une table ronde, par exemple, est pour que toute la famille se voie, échange et mange ensemble. Mon père, par exemple, attendait que tous les membres de la famille soient rentrés à la maison pour que nous passions à table. Chaque objet et son placement ont une signification. Tout dans la culture chinoise a une signification et du sens. On sert les grands-parents avant par respect pour les aînés et ensuite les enfants sont servis. Ma grand-mère a légué tout ce qu’elle savait à mes oncles et mes tantes ainsi qu’à ma mère. Cette dernière me l’a transmis avec humilité. J’essaie à ma façon d’en faire autant.»
Si par bonheur, vous êtes invités à découvrir le petit musée dans l’arrière-boutique du Swatow Store et de goûter aux spécialités de Meixian préparés par la mère de Christopher et par celui-ci, vous n’allez vraiment pas le regretter…
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