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Le plus grand risque du mandat...
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Le plus grand risque du mandat...
Quand il s’assoit dans le fauteuil du Premier ministre, même pour quelques jours, Paul Bérenger ne fait pas un simple intérim : il déplace l’axe du pouvoir. Il ne remplace pas Navin Ramgoolam, il gouverne autrement. Et c’est précisément cet autrement, qui fait trembler plus d’un ministre.
L’affaire Kishore Beegoo en est la dernière secousse. Dix mois après sa nomination à la tête du conseil d’administration d’Air Mauritius, l’homme claque la porte. Brutalement. Publiquement. Et en accusant directement le vice-Premier ministre. «Bérenger pa kontan mo figir … Mo pa travay lor l’ordre kit politisien.» Traduction : on m’a demandé d’entrer dans une logique politique, j’ai refusé, je pars.
Derrière l’ego, un aveu plus grave : la compagnie aérienne nationale, colonne vertébrale d’un pays qui vit du ciel, est redevenue un terrain de tir politique. Et le tireur, quand le chef voyage, s’appelle Bérenger.
Ce n’est pas un incident. C’est presque un mode opératoire. Avant Beegoo, il y a eu l’épisode Sithanen, où Bérenger s’est permis – micro ouvert – de dire tout haut ce que d’autres murmuraient : ses doutes sur la Banque de Maurice, la MIC et la porosité entre argent public et intérêts privés.
Du jamais-vu à ce niveau : un numéro deux qui attaque frontalement des piliers financiers de l’État. Là où Ramgoolam temporise, absorbe et gèle le conflit pour mieux le replacer plus tard, Bérenger allume, nomme, accuse. Tant pis pour les secousses : il préfère le fracas à l’ambiguïté.
Voilà le vrai sujet : nous avons, de fait, deux styles de Premier ministre. Le titulaire. Et l’intérimaire.
Ramgoolam est un animal d’équilibre. Il tranche tard, parfois trop tard, mais jamais sans calcul. Il ne montre pas ses colères. Il protège ses alliances comme on protège un cristal fêlé : non par amour mais par instinct de survie. Il a attendu dix ans pour revenir au pouvoir et ne veut pas tout faire exploser sur un mot de travers. Son obsession : durer. Durer assez pour réécrire sa légende, balayer l’humiliation des défaites, imposer l’idée que Maurice reste plus sûre avec lui qu’avec quiconque.
Bérenger, lui, est câblé à l’inverse. Il ne gère pas la pression : il la renvoie. Il ne retient pas ses griefs : il les expose. Il ne séduit pas l’appareil : il le provoque. Il parle comme un chef de l’opposition, mais signe comme s’il était chef du gouvernement. Il veut des résultats visibles, tout de suite. Et si un obstacle se dresse – chairman d’Air Mauritius, gouverneur de la Banque centrale, fonctionnaire trop lent – il pousse, il nomme, il recadre. Quitte à humilier. Quitte à déstabiliser.
Ce décalage n’est pas cosmétique : il fissure le récit officiel d’une alliance soudée. Officiellement, tout va bien : «Pas de cassure.» «Nous sommes d’accord sur tout.» Officieusement, personne n’y croit. Les ministres traînent les pieds pour assister au Conseil quand Bérenger préside.
Des nominations passent mal, très mal, jusque dans la base travailliste, qui s’interroge : comment certains proches ont-ils pu décrocher des postes stratégiques sans avoir fait leurs preuves ? Dans les couloirs, on parle déjà d’«excès de ton», de «manque de respect». Et quand un chairman d’entreprise publique démissionne en direct, accusant des pressions politiques, c’est toute la façade «compétence avant copinage» de l’Alliance du changement qui se lézarde.
C’est là que les choses deviennent dangereuses pour le pays. Parce qu’il ne s’agit plus de divergences de tempérament mais d’une dyarchie bancale où chacun joue sa dernière partition pour l’Histoire.
Ramgoolam veut finir en patriarche apaisé, revenu sauver le pays du désordre.
Bérenger veut finir en homme droit, celui qui aura dit la vérité, même au risque de tout casser.
Les deux veulent sortir par le haut. Les deux savent qu’ils jouent leur dernière carte. Les deux savent que l’autre peut la leur faire perdre.
Et nous, au milieu, nous assistons à un État, qui tangue à chaque déplacement officiel du Premier ministre.
Soyons clairs : la cassure n’est pas déclarée. Mais elle est déjà inscrite dans la manière de gouverner.
Un Premier ministre qui centralise tout, verrouille, consulte peu, garde le tempo. Un vice-Premier ministre qui, dès qu’il s’assoit sur le fauteuil, veut montrer qu’il existe : qu’il n’est pas une potiche, qu’il peut faire plier un board, recadrer un gouverneur, rappeler qu’il n’a peur de personne.
Cet activisme, Bérenger l’appelle «sens du devoir».
D’autres, au sein même du gouvernement, l’appellent autrement : instabilité.
Le pays ne peut pas se permettre qu’un intérim devienne, chaque fois, une crise ouverte.
Air Mauritius n’est pas un jouet. La Banque centrale n’est pas une estrade de meeting. Les nominations publiques ne sont pas des règlements de comptes internes.
Ce gouvernement a été élu sur deux promesses : tourner la page du copinage, redonner du sérieux institutionnel. Pour l’instant, il offre l’inverse : un spectacle.
La vérité, c’est que Ramgoolam a eu besoin de Bérenger pour gagner. Mais il n’a pas besoin de Bérenger pour gouverner. Et la vérité jumelle – plus brutale encore – c’est que Bérenger le sait. Alors, à défaut de tenir le volant, il klaxonne.
Ce n’est pas une anecdote. C’est le risque central du mandat.
Chaque fois que le Premier ministre s’envole, le pays découvre à quel point l’équilibre est artificiel. Chaque fois que Bérenger improvise l’autorité, l’alliance se fissure un peu plus.
Et chaque fois qu’un épisode «Beegoo» ou «Sithanen» éclate, la même question revient, nue, sans filtre : Qui dirige vraiment Maurice quand le chef est dans l’avion ? Et combien de temps un pays peut-il vivre avec deux conceptions du pouvoir, qui cohabitent encore mais ne se parlent déjà plus ?
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