Publicité
Interview
Arvin Boolell : «Produisons ce que nous mangeons»
Par
Partager cet article
Interview
Arvin Boolell : «Produisons ce que nous mangeons»
Arvin Boolell, ministre de l’Agro-industrie, de l’Économie bleue et de la Pêche. (Photos: © Tony Fine)
Notre invité de cette semaine fait un premier bilan de son travail à la tête du ministère de l’Agro-industrie. Optimiste, il parle, entre autres, de l’apport de la technologie à l’agriculture, des opportunités que représente la zone économique exclusive, du dossier de l’exportation des singes et de l’enregistrement des chiens.
? Vous êtes ministre de l’Agro-industrie, de l’Économie bleue et de la Pêche depuis plus de huit mois. Quel premier bilan tirez-vous de votre mandat ?
Je suis à la tête d’un grand ministère : celui de l’Économie bleue, de la Sécurité alimentaire, de l’Agro-industrie et de la Pêche. Nous avons une très bonne équipe — mon collègue Fabrice David et moi-même — avec tout le personnel, ainsi que le soutien des organisations non gouvernementales et des entreprises publiques. Nous avons une politique que j’appelle «destruction constructive»: détruire et reconstruire sans remettre en cause les compétences des personnes capables d’apporter un changement profond. Prenons l’exemple de l’industrie sucrière : pour nous, il s’agit en réalité d’une industrie de la canne à sucre, avec toutes les valeurs ajoutées que cela comporte. Mais pour créer une véritable industrie cannière, il faut tenir compte de sa dimension multifonctionnelle. La première chose à faire est de déterminer la production de sucre. Depuis trop longtemps, on nous impose des engagements, mais quand il s’agit de les appliquer, par exemple en matière d’environnement, les zones côtières où nous devrions planter la canne — qui empêche le ruissellement vers la mer et protège l’environnement marin — sont souvent négligées.
Nous estimons avoir besoin d’une production de 300 000 tonnes de sucre. Pour cela, il faut une communauté de planteurs et nous devons leur donner des incitations. C’est la raison pour laquelle, dans le dernier Budget, nous avons décidé d’accorder Rs 35 000 par tonne de sucre, incluant les revenus de la bagasse et de la mélasse. Même si l’accès au marché n’est pas un problème, le prix dépend des forces du marché. Cela nous donne une forme de sécurité dans un secteur qui a longtemps été le moteur du développement. Le sucre aujourd’hui, ce n’est plus seulement la canne — qui reste reine — mais aussi un ensemble d’activités à forte dimension environnementale. La canne à sucre est le meil- leur purificateur de dioxyde de carbone : elle absorbe le carbone et réduit notre empreinte écologique. Trop longtemps, l’ancien régime a été dominé par la spéculation financière. Et quand on parle de terre, on dit : «valorisez la terre». Aujourd’hui, il y a un retour à la terre, mais que signifie ce retour ?
Nous devons évoluer avec la technologie. Par exemple, nous pratiquons ce que nous appelons l’agriculture de précision : grâce au drone, nous pouvons identifier la nature du sol, la surface, la quantité d’engrais ou d’herbicides nécessaires. C’est ce que nous appelons l’agriculture intelligente.
Elle inclut aussi l’hydroponie et l’agriculture verticale. Aujourd’hui, l’hydroponie ne se limite plus à un simple hangar : elle intègre la technologie et le contrôle informatique. Le secteur privé a des compétences que le petit planteur n’a pas toujours, mais les deux restent complémentaires. Il faut rassembler le public et le privé sans oublier ceux qui sont au cœur du développement : les petits planteurs. Cela passe par la transmission de valeurs, le dialogue et la consultation. Nous avons besoin de toutes les institutions — l’Institut de recherche et de vulgarisation agricole, la Chambre d’agriculture et bien d’autres — pour accompagner ces changements. C’est pourquoi je parle d’une agriculture intelligente avec un nouvel état d’esprit et d’une politique de destruction constructive.
? Dans votre réponse, vous avez mentionné la valeur ajoutée. Comment faire en sorte que les planteurs en bénéficient, et pas seulement les grands groupes ?
D’abord, grâce au protocole sucre, nous avons accès au marché. Quand nous parlons de rhum de canne, il s’agit bien de jus de canne à sucre, ce que nous avions délaissé depuis longtemps.
Ensuite, il faut valoriser la qualité pour obtenir de meilleures primes. Mais comment assurer un meilleur partage ? L’argent que nous accordons par tonne de sucre — comme je l’ai mentionné plus tôt — concerne tous les planteurs.
C’est l’argent de tous, y compris du secteur privé. Et nous le faisons à travers le Sugar Investment Trust (SIT). Malheureusement, le SIT manque aujourd’hui de moyens. Pourtant, c’est un outil important pour investir dans des projets fiables.
Nous encourageons désormais le SIT à participer davantage à des projets d’entreprise, tout en garantissant la transparence et le retour sur investissement. Les planteurs savent que nous avons un gouvernement qui se bat pour eux. Navin Ramgoolam et moi-même examinons actuellement le ratio de répartition afin que les planteurs aient plus à gagner.
Plus de Rs 350 millions ont été allouées à la filière cannière dans le dernier Budget. Nous voulons une situation gagnant-gagnant, sans laisser personne de côté. Cependant, nous faisons face à deux défis : le vieillissement de la population et le manque de main-d’œuvre, qui augmentent les coûts.
Avec mon collègue, le ministre Uteem, nous travaillons avec le gouvernement indien à la mise en place de conditions de travail respectant les normes de l’Organisation internationale du travail pour les travailleurs saisonniers du secteur sucrier.
? Est-il plus facile aujourd’hui d’encourager les jeunes à revenir vers l’agriculture ?
Oui, et c’est encourageant. Beaucoup de jeunes s’intéressent à l’agriculture intelligente, à l’hydroponie et à l’aquaculture. Ils veulent innover, entreprendre, et cela va dans le bon sens.
Notre politique est claire : produire ce que nous mangeons et manger ce que nous produisons.
Nous disposons d’un vaste espace maritime : une zone économique exclusive de 2,3 millions de km² et un plateau continental de près de 400 000 km².
Les jeunes qui s’intéressent à la pêche sont formés au FITEC (NdlR : Fisheries Training and Extension Centre), où nous leur donnons les moyens de réussir. Notre politique — agroindustrie, sécurité alimentaire, économie bleue et pêche — repose sur un principe : ne laisser personne de côté, dans un cadre de développement durable.
? Vous avez mentionné que vous aimez «manger ce que nous produisons»…
Ce n’est pas un mythe, c’est une réalité.
C’est vrai que notre culture ne nous pousse pas naturellement à consommer des fruits de mer ou à pêcher, mais c’est avant tout une question d’histoire.
Aujourd’hui, je veux parler non seulement de nos lagons, mais aussi des eaux profondes, du thon, des poissons pélagiques et de la pêche hauturière.
L’aquaculture est une activité maritime en plein essor. En Europe, par exemple, il existe un marché prometteur, et même ici, certaines personnes fabriquent des produits à base d’algues. Les algues sont incroyables : on peut en faire des plats raffinés, des engrais organiques, des cosmétiques. Mais tout cela nécessite de la recherche. On peut avoir de bonnes idées, mais il faut les développer, innover et leur donner une dimension commerciale.
Protéger la propriété intellectuelle des produits locaux est également essentiel.

Nous vivons dans un pays à fort potentiel : Maurice est un monde miniature, avec Rodrigues, Agaléga et les Chagos. Souvent, nous ne réalisons pas pleinement la richesse et le potentiel de notre République, avec ses valeurs et sa diversité.
? Comment réduire notre dépendance vis-à-vis des importations ?
Quand nous disons : produisons ce que nous mangeons et mangeons ce que nous produisons, cela suppose un pouvoir d’achat suffisant et une politique cohérente.
Lors de la Conférence africaine sur le développement agricole, j’ai souligné que la sécurité alimentaire inclut aussi les produits de la mer. Nous avons besoin d’une agriculture intelligente, qu’elle soit en plein champ ou sous serre.
Nous ne pouvons pas nous contenter de 7 000 hectares de cultures vivrières. Il faut mécaniser la production et investir dans des serres modernes.
Nous devons aussi viser l’autosuffisance, par exemple en pommes de terre. Au Brésil, 35 % de la consommation de poisson provient de l’aquaculture. C’est un exemple à suivre. Tout doit se faire avec audace, imagination, créativité et transparence. L’économie bleue joue un rôle central : biotechnologie, dévelop- pement portuaire, exploration des nodules sous-marins…
Avec le soutien de la Banque mondiale et de l’Union européenne, nous avons élaboré une feuille de route et un cadre juridique pour ce secteur.
Notre port doit être modernisé et plus compétitif. Le Chantier naval de l’océan Indien souhaite augmenter sa capacité de construction et de réparation de navires. Mais il faut des investissements massifs. Le Budget actuel du gouvernement (près de Rs 6 milliards) ne suffit pas.
C’est pourquoi nous avons besoin de partenaires stratégiques, sans pour autant céder la souveraineté : le gouvernement mauricien garde le contrôle sur les secteurs clés. Après la pêche, nous devons aussi structurer la commercialisation, avec un marché aux enchères et un port de pêche performant. L’économie bleue, pour moi, est une politique pour l’éternité, mais tout doit être fait dans un cadre durable.
? Les pêcheurs évoquent souvent la difficulté d’obtenir une carte de pêcheur…
Aujourd’hui, nous avons près de 2 500 pêcheurs. Nous devons veiller à ne pas épuiser nos lagons : la pêche doit être responsable. Nous encourageons les pêcheurs à aller au-delà du lagon. La nouvelle génération a de l’ambition, et nous la soutenons. Le FITEC ne forme pas seulement des pêcheurs occasionnels, c’est une véritable école de professionnalisation. L’Université de Maurice, elle aussi, développe des formations en biologie marine.
En novembre, en présence du Premier ministre, du Premier ministre adjoint et d’experts, nous lancerons un projet structurant pour la pêche, symbole de notre engagement envers ce secteur qui appartient à tous.
? Un thème sensible revient dans l’actualité : celui de l’exportation des singes. Les ONG affirment que la situation n’a pas changé.
Non, ce n’est pas juste de dire cela. Contrairement à la politique du précédent gouvernement, nous avons fixé des normes strictes pour l’exportation des singes, et il est interdit de les dépasser. De plus, les taxes sur ces exportations ont été fortement augmentées.
La recherche est en cours, mais elle ne se fait jamais au détriment du bien-être animal. Avec les progrès de la technologie et de l’intelligence artificielle, la recherche in vitro devient une alternative idéale.
Nous insistons pour que tous les acteurs du secteur respectent les conven- tions internationales.
? Parlons de l’enregistrement des chiens. Êtes-vous satisfait de l’exercice ?
Nous avons une équipe jeune et motivée, composée de vétérinaires engagés. Nous voulons décentraliser les services afin de mieux couvrir le territoire. Lors des campagnes de stérilisation, les services sont gratuits, et la pose de puces électroniques se fait à un prix très abordable. La loi sert de moyen de dissuasion, mais aussi d’éducation : notre culture valorise le respect et l’amour des animaux. Nous travaillons en partenariat avec la société civile, dans un esprit de consensus. Et il faut aussi enregistrer tous les vétérinaires. Maurice est membre de la SADC, de la Commission de l’océan Indien et de l’Union africaine. Nous avons des collègues de Madagascar, des professionnels compétents. Pourquoi ne pas leur accorder un enregistrement provisoire, puis complet ?
Nous avons besoin de main-d’œuvre qualifiée et de compétences pour assurer les services vétérinaires. Changer les mentalités est essentiel : il ne s’agit pas seulement de prendre soin des animaux, mais de garantir leur bien-être.
? Vous avez mentionné un atelier sur le partenariat public-privé. Le Dr Radhakrishna Veerappa président de l’Association vétérinaire de Maurice, a déclaré que vos propos discréditaient les vétérinaires mauriciens et pénalisaient les «fils du sol». Que lui répondez-vous ?
J’ai été ministre depuis 2005. Nous avons déjà fait venir des experts étrangers, notamment de Nouvelle-Zélande. Certains vétérinaires nous rendent la tâche difficile, mais nous devons travailler ensemble.
Nous remercions le gouvernement indien pour son appui en matière de ressources humaines. Nous vivons dans un monde de migration circulaire : les compétences voyagent. Dr Veerappa, avec tout le respect que je vous dois, surveillez votre langage. Vous avez un esprit brillant, mais il faut comprendre qu’il y a de la place pour tout le monde à Maurice. Les vétérinaires malgaches, par exemple, ont fait un excellent travail, et je ne vois aucune raison pour laquelle ils ne devraient pas obtenir un enregistrement provisoire, puis permanent.
? Le Dr Veerappa estime aussi que les vétérinaires malgaches ne devraient pas participer aux campagnes de stérilisation menées par la MSAW…
Je n’ai pas cet esprit de fermeture. C’est triste d’entendre cela. Son collègue, le président du Conseil vétérinaire, a d’ailleurs une opinion différente.
Nous travaillons avec des organismes internationaux, notamment l’Organisation mondiale pour la protection des animaux, et nos partenaires comprennent notre démarche. Regardez les Mauriciens qui travaillent dans le système de santé britannique : c’est aussi de la migration circulaire. Partager le savoir, échan- ger les compétences, c’est grandir ensemble.
Nous devons briser le cercle vicieux du repli et reconnaître la valeur de tous ceux qui ont des compétences.
Maurice doit rester un pays ouvert, juste et respectueux des talents, sans agir de manière arbitraire ou sélective.
Publicité
Publicité
Les plus récents