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Politique et travail social pour un art de vivre
Beekrumsing Ramlallah : le journalisme comme un acte de foi
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Politique et travail social pour un art de vivre
Beekrumsing Ramlallah : le journalisme comme un acte de foi
Je crois… … en une Force Suprême et je prie. La prière est un essentiel. J’aime réciter ce mantra sanskrit du Rig-Veda, il est porteur de lumière. “Om bhûr bhuvah swah, tatsavitur varenyam bhargo devasya dhimahi dhio yo nah prachodayat”, ce qui veut dire en substance : OM nous méditons sur la splendeur de ce Dieu adorable qui remplit les trois mondes. Qu’il guide notre intellect.
B.R
J’ai appris de l’Hindouisme son sens de la tolérance de toutes les religions, la loi du Karma (Vous récolterez ce que vous avez semé) la méditation et le Hatha Yoga (pour le développement physique et mental).
J’ai appris du Christianisme, la charité, l’esprit de sacrifice et le service pour les infortunés et les démunis; les révélations du Sermon de la Montagne et cette invitation selon la Bible: “Demandez et on vous donnera. Cherchez et vous trouverez. Frappez et on vous ouvrira”.
J’ai appris de l’Islam la foi inébranlable des Musulmans en le Tout Puissant, leur sens de la discipline et de l’entraide.
J’ai appris du bouddhisme à ne pas accepter aveuglément ce qu’on dit, ce qu’on lit même dans certaines écritures dites saintes et de suivre la voie du juste milieu prêchée par le Bouddha.
B.R.
Beekrumsing Ramlallah a 71 ans. Il nous reçoit au 28, rue Jawaharlal Nehru, à Port-Louis. Maison en bois, de style malgache, dans une cour-oasis. Un coin verdure qui fait penser un peu campagne. Notre hôte l’a voulu ainsi, parait-il. Il est né dans le village de Montagne Longue, où il y a passé une bonne partie de son enfance. Il a toujours voulu habiter dans une région rurale, mais la vie en a décidé autrement. Il a un peu de nostaligie dans les yeux quand il nous en parle.
Il nous invite à partager son petit déjeuner : du «muesli» soja, oatmeal, des grains grillés et moulus, du lait écrémé, le tout battu en un mélange onctueux. Délicieux. Consistant. Agrémenté d’une tasse de café du Kenya (cadeau d’un de ses amis africains).
Nous parlons de journalisme. Il vient de sortir le numéro 1672 de son hebdo de 32 ans, le Mauritius Times. Il a l’air fatigué. Son état de santé le préoccupe. Mais le journalisme est sa passion. Et nous parlerons que de ça pendant un bon moment.
Il nous donne l’impression d’avoir une certaine humilité devant l’écriture. Le journalisme est, un peu pour lui, un art de raconter l’éphémère du quotidien sur un fond de vérités premières, un art de vivre dans «le concret et l’immédiat». Et nous avons pensé à ces mots de Max Favarelli, journaliste et chroniqueur parisien, ex-animateur de l’émission «Des chiffres et des Lettres». Il avait dit un jour : «Ce qu’il y a de passionnant dans le journalisme, c’est qu’il reste un formidable bouclier contre la vanité d’écrire. On sait toujours que ce qu’on rédige le matin, avec conscience, accueillera à l’aube suivante, un sac destiné à accueillir les épluchures de pommes de terre.»
Mais B. Ramlallah croit, quand même, à un journalisme qui fait bouger les idées et les hommes.
Il croit aussi, d’ailleurs, en corollaires :
-
au travail social bien fait. Pour qu’une nation soit;
-
en une philosophie que reflète bien ce pamphlet How to succeed in life – Some Hints dont il a distribué 50 000 exemplaires pendant ces trente dernières années. Les deux lignes se lisent ainsi :
Travaille comme si tu as à vivre pour toujours
Prie comme si tu as à mourir demain;
- à ce mantra du Rig-Veda, (voir plus haut) dont il a expliqué les effets bénéfiques dans un article publié dans le Mauritius Times, le 24.5.85. Il a distribué gratuitement, par la suite, des milliers de copies de cet article.
Du Rig-Veda, il a traduit et adapté pour nos ministres et députés, le serment vieux de 3 000 ans.
Malgré un horaire très chargé, il a bienveillamment accepté de nous accorder un entretien. Voici l’essentiel des propos que nous avons recueillis.
Nous avons parlé, d’abord, à chaud, du journalisme (nous avons repris la question plus calmement après) et nous avons abordé ensuite ses débuts de travailleur social.
Il faut remonter au 7 février 1942. J’avais 27 ans. Il y avait là, en moi, comme un appel à servir. Je ne pouvais pas faire de la politique active. J’étais alors instituteur, travaillant dans une école subventionnée, la Maheshwarnath Primary School de Triolet. Je m’orientais donc vers l’action sociale. J’ai oeuvré comme cela pendant des années, puis la politique est venue, le journalisme a suivi. Il y a dix ans que je me suis retiré de la scène politique, mais les gens continuent à venir me voir pour des doléances, un service ou une injustice. Je pratique, si vous le voulez, une forme de politique non parlementaire. Elle ne vous lâche pas vraiment la politique !
Votre action sociale s’est-elle limitée aux villages de Montagne Longue et de Triolet ?
- A l’ile Maurice, toute entière. Nous disons travail social, mais la démarche est plutôt socio-religieuse. Dans la communauté hindoue, le travail social est lié à la religion. On ne peut les séparer.
Ce besoin de servir, il le tient un peu de la famille : d’un grand-père paternel à la piété exemplaire qui, dans ses vieux jours, fut connu comme un “sadhou” (religieux) et d’un père qui consacra toute sa vie au travail social. B. Ramlallah a un tempérament accrocheur. Il essaie toujours d’aller jusqu’au bout de ce qu’il entreprend. Trente-deux ans à faire sortir un hebdo contre vents et marées. Il faut le faire n’est-ce pas ? Cette opiniâtreté, il le doit probablement au père de son grand-père, officier dans l’armée britannique des Indes à l’époque. Il prit part à une mutinerie des Cipayes, en 1857, et combattit les Anglais. B. Ramlallah nous a montré un souvenir de ce bisaïeul : un bâtonnet (une baïonnette). Il nous confié qu’il doit aussi sa vocation de travailleur social à Siméon Varié, ancien maître d’école à Ruisseau Rose (Montagne Longue), à l’influence de l’Arya Samaj, aux frères Bissoondoyal, à Seewoosagur Ramgoolam, J. Surnam, Ramlall Bhagat et G. Chuttur.
Certains livres lui ont été utiles : «Character Self help» de Samuel Smiles, «How to win friends and influence people» de D. Carnégie, «La lumière de la Vérité» par le Swami Dayanand, les oeuvres de Gandhi, Nehru, la «Bhagavad Gita» et «Grammar of Politics» du professeur Laski.
FLASH-BACK
Les années 1920-30. C’est l’ère des missionnaires pour la communauté indo-mauricienne. L’avenir se prépare comme un acte de foi. La bonne parole est portée par l’«Arya Samaj», la «Ramakrishna Mission», le «Gita Pracharak Mandal» et les animateurs d’autres mouvements socioculturel hindous. C’est l’éveil pour la communauté. Elle se met à espérer. Il y a les célébrations du centenaire de l’arrivée des immigrants indiens, l’avènement du syndicalisme et du Parti Travailliste et d’autres évènements qui viennent alimenter cet espoir en des lendemains meilleurs. Il y a des injustices à combattre, des droits à retrouver. Le jeune Ramlallah va vivre intensément ces moments d’une renaissance. Il est bien motivé pour se mettre au service des autres. Il est au Champ de Mars ce dimache 23 février 1936. À trois heures de l’après-midi, pour la grande manifestation de Maurice Curé. Il va à bicyclette assister aux meetings de ce dernier et du Pandit Sahadeo, et plus tard, ceux d’Anquetil. Il guigne ferme vers la politique. Mais il est instituteur. Eh bien, tant pis ! Le voilà en 1948, sur le terrain de cette circonscription du Nord, avec son ami Ramnarain, à prêter main forte à Vaghjee, Ramgoolam et Beejadhur. Ces derniers sont élus. En 1959, c’est à son tour de se faire élire en tête de liste à Poudre d’Or. Notre Parlement comptait alors 40 députés.
LA GENESE D’UN JOURNAL
B. Ramlallah, le travailleur social, touche de près les problèmes et les cas d’injustice. Il les rapporte dans l’Oeuvre du Dr Millien. Les papiers ne sont pas signés, mais il fait là, bel et bien, ses débuts en journalisme.
Début 1950 : Le gouvernement accepte de traiter sur le même pied ses écoles et les subventionnées.
B. Ramlallah : Je profite de cette occasion pour prendre quelques mois de congé (Overseas leave) et je pars avec une délégation pour assister à l’“Overseas Indian Conference”, qui se tient à Londres. Le chef de la délégation est Seeneevassen. Je vais passer sept mois en Angleterre. J’entre en contact avec les responsables du “British Labour Party”, des leaders des pays africains en voie d’indépendance et des Mauriciens, étudiants de passage et aussi ceux qui y sont établis. Je rencontre Jawaharlal Nehru et sa fille Indira Gandhi. Je donne à Nehru le livre «Indians in Mauritius» de K. Hazareesingh. Je l’invite, au nom des Mauriciens, à venir chez nous. Il me répond : «I will come to Mauritius when you become independent». Il va trouver pendant ce séjour en Grande-Bretagne, les motivations pour une carrière politique et la genèse d’un journal : le «Mauritius Times», qui aujourd’hui, compte 32 ans, et 1672 numéros. C’est un peu, peut-être, la part privilégiée de la vie de Beekrumsing Ramlallah. Il nous a expliqué :
«L’idée d’un journal pour les jeunes, dynamique et de langue anglaise, pour que les Anglais, en poste à Maurice, puissent savoir ce qui s’y passe avait pris forme à Londres, au cours de discussions avec des amis Mauriciens. À mon retour à Maurice, onze jeunes se réunirent dans mon bureau chez Nalanda (La compagnie Nalanda fut fondée en 1947). On blague. Plus de blagues que de faits. Ou bien, on n’a pas d’argent ou bien on est fonctionnaire. On est d’accord quand même pour le journal. Mais qui va le signer ? Il faut quelqu’un qui soit indépendant pour le faire. Qui va l’imprimer ? Je pris sur moi pour convaincre les actionnaires de Nalanda pour imprimer le journal à titre gratuit. Mais, restait l’épineuse signature. Qui signe ? Tout le monde : «Nous sommes des fonctionnaires». Je dis : «Bon, s’il n’y a personne pour le faire, je signe». Je donnai ma démission comme instituteur et le premier numéro parut le 14 août 1954. La bataille commençait».
Un journal d’orientation “Labour” ?
Socialiste. Le Mauritius Times a combattu le gouvernement travailliste sur certains principes, plus, peut-être, que n’importe quel autre journal, par exemple à propos du certificat de développement favorisant le monopole, des travailleurs de relève qui ne faisaient pas grand-chose à l’époque, la corruption, les passe-droits. Quand il a été question d’appuyer l’action du Labour on le faisait, mais quand il fallait la critiquer, on le faisait aussi.
Le Mauritius Times a toujours eu une vocation de journal-école, si on peut s’exprimer ainsi ?
Nous avons, en fait, formé plusieurs journalistes, qui font aujourd’hui, très bien dans la profession. Philippe Forget avait collaboré, dans le temps, à notre feuille. Nous avons donné la chance à plusieurs jeunes de se faire la main, même si certains écrits n’étaient pas toujours au point. On les corrigeait. On les publiait. Au Mauritius Times, on avait une bibliothèque de référence, et c’était un outil très utile pour ces débutants. L’année dernière trois reporters, qui ont été formés au journal, nous ont quittés pour prendre de l’emploi dans d’autres journaux.
Cela doit être frustrant de former ainsi les jeunes pour les voir partir et porter leur savoir-faire ailleurs. Puis, recommencer avec d’autres, Et vous avez fait cela pendant 32 ans ?
Le journalisme, c’est si beau à vivre pour et avec les autres. Le Mauritius Times ne s’est pas limité à l’information et la formation. Nous avons aussi, bien des fois, mené campagne sur le terrain. Vous vous souvenez de notre campagne “Admit our Children”, lorsque Kynaston-Snell, le directeur de l’Éducation de l’époque, avait déclaré qu’il n’y avait plus de places dans les écoles primaires. Nous avons réagi. Le gouvernement a bougé. Il a fait un plan de 10 ans pour mettre à l’heure l’éducation primaire. Il y a eu aussi notre campagne contre la proportionnelle. “Down with P.R” et j’en passe.
Il y a eu aussi la participation du journal à la lutte pour l’indépendance ?
Nous avons aidé, dans la mesure de nos moyens, par nos articles, nos caricatures, et une action sur le terrain, à maintenir un climat favorable dans le pays.
LES SERVICE COMMISSIONS
Parmi ses nombreuses interventions comme député, on relève des discussions que son ami Vėle Govinden et lui eurent avec Robert Newton, le secrétaire colonial d’alors, pour la mise sur pied d’une Police Service Commission. Ce dernier était réfractaire à l’idée. Il y eut aussi cette motion présentée au Parlement (et acceptée) pour la création d’une Local Government Service Commission.
Il est d’avis qu’on devait avoir aussi, et au plus vite, une Para-Statal Service Commission (PSSC).
Il a évoqué brièvement, pour nous, quelques-unes de ses réalisations comme Secrétaire Parlementaire. Les responsabilités d’un S.P n’étaient pas définies. Il visita les hôpitaux pour voir ce qu’il s’y passait, et oeuvra au renforcement de la Health Education et Nutritional Unit. Mais il essuya un refus quand il voulut faire inclure dans les dépenses du ministère, qui plafonnaient alors à 42 millions de roupies, la somme de 75 000 roupies pour la création d’un Health Education Centre. Il donna sa démission. Le Dr Ramgoolam intervint, lui demanda de reprendre sa lettre. Il fut muté au ministère du Commerce. Fidèle à sa vocation de service, il se remit à l’œuvre. Il prit vite à coeur la protection du consommateur.
Il fit incognito des sorties d’inspection pour vérifier la qualité et le poids des pains et les stocks de ciment. Mais, il eut à nouveau à soumettre sa démission en 1976, parce qu’il n’était pas d’accord avec l’introduction de la formule d’un Development Certificate dans l’industrie. Cela, disait-il, instituait le monopole et permettait aux riches de devenir plus riches aux dépens des petits. Il abandonna la politique et se consacra désormais au journalisme et au travail social.
B. Ramlallah s’est souvenu d’une époque difficile de sa vie. C’était en 1937, il faisait partie de la Mauritius Territorial Force (MTF), un corps de volontaires pour la défense de l’ile Maurice. Lorsque la drôle de guerre éclata, les soldats du MTF furent incorporés dans le Mauritius Regiment pour servir à l’extérieur pour la défense de l’empire britannique. Il refusa. Passa en cour martiale. Fut renvoyé de l’armée.
La conversation, un moment, s’est figée sur une photo accrochée au mur du salon.
-
Vous avez connu Prakash ?
-
Oui.
Il l’avait formé patiemment ce fils pour le journalisme et la politique. Il y eut cet accident. Cette fin tragique. Ce chagrin insupportable.
Un silence.
Puis cette phrase qui tombe en fatalité, en sérénité presque.
- Voyez-vous, je crois que l’homme est né avec une croix et une couronne. Il doit porter la croix, même s’il porte une couronne.
Nous nous remettons à parler d’espoir, d’avenir : «Avec tous nos différends politiques, religieux, idéologiques, nous sommes en train de devenir une nation. Il ne faut pas perdre les acquis gagnés de haute lutte. Ne pas se laisser aller à l’apathie, mais œuvrer ensemble pour apprivoiser l’avenir».
Nous allons nous quitter. Il pense déjà au numéro 1673 du Mauritius Times et à ce beau mantra de Gayatri, qu’on trouve en écho dans cette strophe de l’Ishôpanishad, que nous lui dédions :
O Soleil protecteur, ouvre ta porte
De clarté d’or, qui couvre La Personne
Du Dieu de vérité
Afin que moi, chercheur de vérité
Je le regarde.
Avec la collaboration des autres rédacteurs et journalistes, il combatit le Newspapers and Periodicals (Amendment) Act.
Il a dit aussi
⚫ Pour produire des citoyens paisibles, laborieux, honnêtes et respectueux, trois critères sont requis : l’hérédité, une bonne éducation et un environnement sain. Même l’adulte qui a eu une bonne formation morale et intellectuelle, doit être tout le temps sur ses gardes, et recourir au conseil des sages pour qu’il ne tombe pas dans le déclin par erreur. L’éducation des adultes (même s’ils sont des lettrés et déjà bien éduqués) ne doit pas cesser dans un monde en pleine progression, mutation et compétition.
⚫ Ceux qui ne réagissent pas à l’injustice, mais les subissent docilement font du tort à la société. Il faut combattre ces deux maux sans amertume, sans violence, de manière civilisée, humaine, de façon à ce que celui qui en est le responsible devient conscient du mal qu’il fait et se repent.
⚫ Le jeune qui veut se lancer dans la politique doit d’abord aller servir le peuple sur le terrain. Il faut qu’il ait un bagage intellectuel et moral. Qu’il soit honnête. Qu’il ait, comme le disait le Dr Ramgoolam, la peau dure comme l’hippopotame. Qu’il ne fasse pas de la politique un métier. Il lui faut avoir un pied dans Assemblée et un pied au dehors, pour qu’il puisse s’en aller, quand sur une question de principe, il n’est pas d’accord.
Emmanuel Juste
L’Express 28 janvier 1987
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