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Pas de politique sans rhétorique
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Pas de politique sans rhétorique
Trois conférences de presse en deux jours — Gérard Sanspeur, Rama Sithanen, puis Paul Bérenger — et une pluie de déclarations «off» dans les couloirs. À écouter ministres et alliés, tout va bien, madame la marquise : «pas de rupture», «même longueur d’onde», «intérêt supérieur du pays». Mais à lire entre les lignes — et surtout entre les silences — on perçoit une mécanique gouvernementale qui grince. Depuis l’Agora, une vérité demeure : il ne peut y avoir de politique sans rhétorique. Mais quand la rhétorique se met à couvrir le bruit de la crise, il faut écouter ce qu’elle cache.
Paul Bérenger a livré hier un exercice maîtrisé : posture d’homme d’État, acceptation des coups, respect affiché des prérogatives — surtout celles du Premier ministre — et une bonne humeur malgré les retards des journalistes. Le leader du MMM annonce qu’il reprendra «dès lundi» les discussions sur la MIC et Silver Bank, car «le problème à la BoM reste entier». Il ne cite plus Sithanen, ce qui vaut toutes les phrases : les arbitrages n’ont pas tenu et il a compris le message du Premier ministre, annoncé avant le Conseil des ministres.
Quand Bérenger concède que «nous avons bien fané» dans l’affaire AFRINIC, sans dire qui est ce «nous», il protège le collectif tout en admettant l’échec. Quand il évoque Air Mauritius, s’oppose à un nominé travailliste, cite Curé puis ajoute Mme Ramlochun-Bunwaree pour ne pas paraître défendre sa famille, il pratique l’équilibrisme : une main tendue, une pique et une pirouette pour brouiller les pistes. C’est habile. C’est surtout l’aveu d’un terrain miné.
Mais le plus révélateur reste ses omissions. Plus d’attaque frontale contre le Gouverneur Sithanen. À la place, une formule sèche : «La suspension de Sanspeur est un événement mineur.» Autrement dit, l’homme parti n’était pas la cause mais le symptôme. Et le vrai problème — la distribution du pouvoir entre BoM, FSC et MIC — reste entier. Derrière les sourires, on se dispute toujours les manettes.
Navin Ramgoolam, lui, ne cultive pas l’équivoque. Sa rhétorique est verticale : il «soutient» Sithanen (jadis son fusible pour séduire les Jugnauth), il «appelle à la responsabilité», il «tranche» et il «nomme». Le message est limpide : pas question de casser le momentum de l’alliance 60-0. Autrement dit, on ne redémarre pas le chantier pour une querelle de personnes.
Dans une coalition, la vérité arithmétique n’est pas celle des colonnes Excel. C’est celle des voix, des ego, des territoires. En contestant le choix du chef, on conteste le chef lui-même. La tension est bien là. Elle s’entend dans ces petits mots — «à ce stade», «pas question de rupture», «on reprendra lundi» — et se lit dans les gestes qui verrouillent le récit. S’il n’y avait pas de tension, il n’y aurait jamais eu de conférence de presse en solo de Bérenger pour commencer.
Ramgoolam, communicant habile malgré ses silences, a en réalité encouragé Sanspeur à laver son honneur après l’avoir invité à quitter la BoM. Mais pas dans l’enceinte de l’institution, haut lieu de l’affrontement : plutôt dans une salle feutrée du Labourdonnais Hotel. Ce déplacement de décor dit tout. Il fallait éviter que la Banque centrale ne devienne scène de règlement de comptes. Le citoyen, lui, n’est pas dupe : quand on empêche un acteur clé de parler là où tout se joue, c’est que le backstage brûle. Les stratèges appellent cela «maîtriser la narration». Le public, lui, y voit surtout une question : que veut-on cacher ?
Faut-il s’en offusquer ? Non. La rhétorique est la grammaire du pouvoir. Aristote l’avait résumé : un discours convainc par le logos (la raison), l’ethos (la crédibilité) et le pathos (l’émotion). Bérenger travaille l’ethos — l’expérience, le respect institutionnel — et joue du pathos — «l’intérêt supérieur du pays», «l’heure grave». Ramgoolam impose l’ethos du chef — «je tranche, je nomme» — et s’appuie sur un logos minimal : continuité, stabilité. Sithanen, enfin, tente le logos macroéconomique — sauver la monnaie, discipliner la dépense — mais il a sous-estimé le pathos d’une base rouge remontée et l’ethos d’un partenaire mauve qui refuse de se dissoudre.
La difficulté naît lorsque la rhétorique prend la place de la politique. Quand «gouvernance» et «transparence» deviennent des mots écrans. Quand «même longueur d’onde» veut dire «on se comprend sans s’accorder». Quand «pas de rupture» masque la renégociation permanente du contrat de coalition.
Le vrai enjeu dépasse pourtant les personnes. C’est la confiance. Les marchés, les investisseurs, les bailleurs de fonds, les agences de notation et les partenaires étrangers ne se fient pas aux communiqués. Ils jugent la cohérence entre les paroles et les actes. Un jour, on suspend. Le lendemain, on minimise. On jure l’unité, puis on multiplie les apartés. À force, la prime de risque politique grimpe. La stabilité n’est pas un slogan. C’est une pratique.
De ces 72 heures de micros et de punchlines, retenons que la coalition n’a pas éclaté, mais qu’elle grince. Que le MMM reste à bord, mais exige des garde-fous visibles sur la MIC et Silver Bank, mais aussi sur Air Mauritius et le respect du judiciaire. Que le Premier ministre a repris la main, mais que le dossier BoM/FSC/MIC ne pourra être réglé par des formules. Et que Rama Sithanen, s’il survit aux attaques promises de Sanspeur, devra désormais compter autant les soutiens que les chiffres.
Quant aux Nouveaux Démocrates et à Rezistans ek Alternativ, ils observent de loin la bataille des éléphants rouges et mauves. Eux savent que, parfois, le silence est aussi une rhétorique.
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