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Père Michel Kubler : «L’IA ne créé pas et se contente de chercher des contenus existants»
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Père Michel Kubler : «L’IA ne créé pas et se contente de chercher des contenus existants»
Père Michel Kubler, procureur et secrétaire général de la congrégation des Augustins de l’Assomption.
Le père Michel Kubler, procureur et secrétaire général de la congrégation des Augustins de l’Assomption, est à Maurice pour animer deux retraites pour les prêtres et diacres et deux conférences publiques sur le thème «Du pape François à Léon XIV : une continuité, des nouveautés». Ce qui nous a intéressé chez lui, c’est qu’il a été rédacteur en chef du service religion du quotidien catholique La Croix pendant 12 ans. Il nous livre son avis sur la presse, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
Qu’est-ce que les Assomptionnistes ?
C’est une congrégation religieuse comme il y en a des centaines d’autres. Nous avons été fondés au 19e siècle par un prêtre de Nimes, ville dans le Sud de la France, qui était vicaire général. Il avait à peine 35 ans. Il était directeur d’une école catholique qui s‘appelait le collège de l’Assomption. Il avait autour de lui une équipe de jeunes gens dégourdis, des professeurs qui voulaient aussi s’engager dans l’Église, suivre le Christ et donner leur vie à Dieu. Ils ont décidé de faire une congrégation et ont pris comme nom celui du collège où ils enseignaient. Il y a deux sortes de congrégations religieuses, celles qui sont vouées à un but apostolique très précis, notamment l’enseignement, la mission d’annoncer l’Evangile dans les pays lointains, les soins aux malades, aux pauvres etc. Puis il y a les autres congrégations qui sont généralistes et c’est les Assomptionnistes. On est polyvalent. Il y a des choses que l’on fait plus que d’autres. Nous sommes très attachés à la spiritualité de St Augustin. Nous sommes 950 religieux dans le monde, soit une congrégation de taille moyenne. On est présent sur tous les continents, dans 33 pays différents, avec une particularité : un tiers des Assomptionnistes dans le monde sont en formation. Ce sont des jeunes qui arrivent et qui se forment. C’est un ratio très important. Cela signifie qu’on est aussi une congrégation, qui après des décennies de décroissance démographique, a inversé la courbe. C’est une légère et fragile augmentation. Mais pour inverser une courbe démographique c’est du boulot. Et là, apparemment depuis cinq à six ans, c’est le cas, grâce aux vocations en Asie et en Afrique principalement. Toujours au niveau de nos activités éducatives, nous avons une université en République démocratique du Congo dans le nord Kivu et une autre aux États-Unis. Une autre activité des Assomptionnistes, c’est l’œcuménisme, l’unité des Chrétiens, c’est quelque chose de très important pour nous. Et ensuite, il y a les médias. Les médias c’est un peu notre vitrine en France avec la maison Bayard, fondée par les Assomptionnistes et elle appartient toujours à notre congrégation. Je suis devenu journaliste par obéissance à mes supérieurs. Je passe ma vie à obéir et ce n’est pas triste du tout.
Pourquoi avez-vous choisi cette congrégation particulière ?
À dix ans, j’ai quitté ma famille pour être interne dans un petit séminaire tenu par les Assomptionnistes. Cet internat vous préparait à devenir prêtre. J’étais heureux là et je suis resté. J’ai continué la proximité avec cette congrégation et quand j’ai passé le bac, j’étais toujours en lien avec cette congrégation et le responsable à Strasbourg où j’allais commencer mes études de mathématiques-physique, m’a demandé si j’avais toujours l’intention d’être prêtre. J’ai dit oui. J’avais 17 ans. Il m’a proposé de rejoindre une communauté de religieux qui étudient la théologie et qui vivaient dans un appartement. C’est ce que j’ai fait. J’ai complètement flashé sur ce choix de vie. Vivre avec des frères, suivre le Christ ensemble avec d’autres, être engagé dans l’Église mais aussi dans la société, avec une vie structurée par des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, j’ai trouvé mon chemin pour être heureux, pour suivre Jésus et être son témoin, être heureux et rendre les gens heureux, autant que possible.
Et vous ne l’avez jamais regretté ?
Ah non. J’ai eu des moments un peu compliqués, j’ai eu des crises de milieu de vie comme tout le monde. Ce que je veux dire par là c’est qu’on a un parcours d’homme derrière, un choix que l’on doit refaire chaque matin et qu’il faut refaire en certaines occasions, en temps de crise. Mais je n’ai jamais eu de doute au niveau de la foi, jamais douté de l’existence de Dieu ou du Christ. L’année prochaine cela fera 50 ans que je suis religieux.
Comment êtes-vous arrivé à entrer à Bayard Presse ?
Quand j’ai terminé ma thèse, mes supérieurs m’ont dit qu’ils voulaient que les religieux à Bayard Presse soient un peu théologiens. J’ai dit okay. J’ai obéi. À l’époque en 1989, Bayard Presse publiait 50 revues dont une quinzaine pour les jeunes, une dizaine de revues de type religieux, La Croix comme quotidien généraliste, un certain nombre de revues aussi pour les seniors et donc, on m’a envoyé à La Croix parce que traditionnellement, à cette époque-là en tout cas, les Assomptionnistes marquaient leur attachement à ce projet, qui n’était pas juste économique mais un enjeu religieux pour l’Église, en nommant des religieux à certains postes un peu stratégiques. Bayard a un directoire et au sein du directoire, il y a forcément un Assomptionniste. Même si le journal est dirigé par un laïc, au sein de la rédaction en chef, il y a forcément un Assomptionniste. C’est un rédacteur en chef comme les autres pour le discernement des choix éditoriaux quotidiens, pour voir la représentation du journal de l’extérieur mais en même temps, il n’est pas un rédacteur en chef comme les autres car il est un rédacteur en chef religieux, désigné et nommé par ses supérieurs. Sur mon contrat de travail, il était écrit que moi et moi seul étais le garant de l’identité catholique de ce canard. Mes collègues étaient pour la plupart des catholiques convaincus et on portait ensemble ce souci d’être un journal catholique mais sur certains sujets, à certains moments, quand il y avait une décision importante à prendre dans l’orientation, un choix éditorial, une prise de position pour ou contre tel sujet, tel document, telle actualité etc., in fine, j’avais le dernier mot. Y compris par rapport au patron du journal.
Vous vous êtes déjà pris la tête avec lui ?
Oui ça a pu arriver. Pas physiquement mais ça a pu fritter. Mais c’est moi qui donnais le point de vue et signait l’édito en conséquence après l’avoir relu avec d’autres.
La Croix est-il un journal comme n’importe quel autre quotidien ?
Oui et non. Je vous ai dit que le rédacteur en chef religieux est comme les autres mais en même temps, pas comme les autres. Au sein du journal La Croix, l’information religieuse est une information comme les autres. Elle doit être rigoureuse, vérifiée et en même temps, ce n’est pas une information comme les autres parce que ça touche à la conviction profonde des gens. C’est hyper sensible. Quand vous touchez aux choses de la religion, vous touchez à quelque chose qui est vitale pour vos lecteurs et donc, il faut faire un peu attention. Et en même temps, vous vous situez dans l’Église et il faut tenir compte de l’opinion de l’Église. Il y a toujours ce jeu à tous les niveaux, à la fois comme les autres et à la fois pas comme les autres, qu’il s’agisse de l’information religieuse au sein de l’ensemble de l’information. La Croix est un journal généraliste car la vie n’est pas faite que de religion. Il a des services d’information politique, économique, culturel, international, sport et un service d’information religieuse. C’est le seul quotidien en France qui a un service dédié à l’information religieuse.
Vous avez été rédacteur en chef pendant 12 ans. Est-ce difficile en tant que prêtre de faire des choix éditoriaux ?
Oui et non. Il y a la difficulté qu’ont tout rédacteur en chef et son équipe de faire des choix. Mais nous avons rarement fait des choix éditoriaux pour vendre le journal. Il y a des sujets qui ne sont pas négociables, par exemple un sujet très sensible, surtout au début des révélations mais même maintenant et c’est le drame, la tragédie des abus sexuels dans l’Église. Je me souviens avoir écrit, dans les années 90, le premier article dans La Croix sur des abus sexuels commis par des prêtres. C’était dans un pays voisin et il y avait donc une certaine distance par rapport à notre lectorat. C’était un petit papier dont le titre était ‘Des enfants victimes de prêtres’. C’était dosé, lu et relu, plutôt informatif. Nous avons essuyé des critiques. On nous a dit qu’on devenait un journal de caniveau. C’était insupportable alors que c’était un tout petit article. On n’imagine pas les répercussions que ça peut avoir dans l’esprit des gens. Il y a des gens qui ont même demandé pourquoi on avait grossi les caractères du titre sur ce sujet. J’ai vérifié et évidemment le titre avait le même corps que les articles à côté.
Donc, vos lecteurs catholiques vous reprochaient d’avoir traité ce sujet ?
Oui parce qu’ils considéraient qu’on lave le linge sale en famille, parce que la réputation de l’Église est en jeu, parce que ça peut compromettre la crédibilité de l’institution etc., etc. Donc, pour eux, il ne fallait pas parler de ce qui fâche, de ce qui est honteux.
Pour vous à La Croix, il fallait le dire ?
Oui, bien sûr. J’avais même imposé une règle à un moment donné et sur laquelle on est revenue par la suite parce qu’à l’usage, ça produisait des effets pervers mais j’avais décidé que l’on parlerait de tous les cas dont on aurait eu connaissance d’abus sexuels commis par des prêtres. Je voulais qu’on ne passe rien sous silence car je ne voulais pas que l’on fasse le reproche à La Croix de taire des crimes de cette gravité commis par des prêtres. Le problème c’est que comme ça a pris de l’ampleur, et vu le nombre de plaintes déposées, ça finissait par remplir des pages du journal et à côté de ça, on ne parlait pas des abus commis par des instituteurs, par des entraîneurs de sport, tous ceux qui avaient de l’autorité. Ce n’était pas juste. L’information était juste car on ne taisait rien de ce qui se passait mais on ne le disait que pour les prêtres et pas pour les autres. Donc, on a décidé de redimensionner les choses. Nous nous sommes mis à dos un certain nombre de lecteurs. Heureusement, les mentalités ont bien évolué depuis, avec une discipline très stricte du Vatican, et plusieurs évêques dans le monde ont dû démissionner pour avoir couvert des prêtres abuseurs.
Vous êtes pour la dénonciation ?
Cela dépend. Si vous avez connaissance d’un abus qui est puni par la loi, vous devez dénoncer le coupable s’il ne veut pas se dénoncer lui-même. Par contre, si vous avez connaissance de cela dans le cadre du sacrement de la confession, en tant que confesseur, vous êtes tenu par le secret absolu et sacré de la confession. Vous n’avez absolument pas le droit et aucune justice, aucun policier, aucun magistrat ne peut vous obliger à lâcher le secret de confession. La seule chose que vous devez faire en tant que confesseur c’est d’exhorter la personne qui confesse un tel crime, d’aller avouer son crime à la police. D’après le droit de l’Église, vous avez le droit en tant que confesseur de refuser l’absolution au pénitent s’il ne s’engage pas à aller se dénoncer.
Êtes-vous pour le «name and shame» des prêtres abuseurs d’enfants ?
Oui, à La Croix nous l’avons fait. Il faut le dire et nommer mais après c’est très compliqué lorsqu’il y a simplement une accusation et aucune preuve d’avancée et qu’une enquête est ouverte. Là, il y a un peu de prudence à être observée. On ne publie pas les noms tant que rien n’est prouvé.
Estimez-vous que les réseaux sociaux ont libéré la parole ?
Ça a libéré la parole mais ça l’a déresponsabilisé aussi. Il n’y a aucune instance de vérification, aucune instance de contrôle, aucune instance de critique. Toute parole en vaut une autre. C’est vraiment la cour de récréation et c’est à celui qui criera le plus fort ou qui aura la parole la plus vulgaire, la plus démagogique. Mais en même temps, c’est un espace où l’on peut trouver, si l’on cherche un peu, des oasis de fraîcheur, de spiritualité, des témoignages d’humanité, des aventures humaines très belles. On n’est pas obligé d’aller au plus bas niveau de la cour de récré. Je peux aussi prendre ce qu’il y a de meilleur. On peut quand même être inquiet de ce que ça donne comme image de l’homme et ce que ça entretient comme comportement entre les personnes. Il ne faut pas juste se dire que ça sent mauvais et on garde ses distances. Il y a quand même une responsabilité collective à avoir par rapport à cela. Et le législateur doit pouvoir aussi parler de cela. C’est pour cela aussi que je suis partisan d’une certaine régularisation de la communication sur les réseaux sociaux. J’ignore jusqu’à quel point techniquement c’est possible mais moralement, il faudrait interdire l’accès aux sites pornographiques pour les jeunes en dessous d’un certain âge. C’est une catastrophe. Quelle image des jeunes de 11-12 ans, voire moins, auront de l’amour entre un homme et une femme ou entre deux personnes en regardant ces sites ? Il y a tout de même une responsabilité à avoir en tant que société.
Que pensez-vous de l’intelligence artificielle qui intègre de plus en plus les médias ?
Je ne la connais pas suffisamment. Je l’utilise quand je traduis un texte et j’apprécie que ça fasse des choses de manière intelligente et de plus en plus intelligente. Je remarque cela dans mon ordi. Au début quand j’introduisais des textes un peu religieux, l’IA traduisait n’importe quoi n’importe comment. Elle n’avait pas les codes. Et puis, elle les a appris. Maintenant quand je mets des textes dans une langue, elle me traduit correctement dans l’autre, avec les termes appropriés. Quand l’IA a commencé en Italie où je vis, c’était interdit. Je suis resté sur cette interdiction. Puis un jour, un copain m’a appris que l’interdiction était levée. En communauté, un jour à Rome, nous avons fait un exercice et on a demandé à l’IA de faire un discours pour le départ de religieuses et cela a donné un truc fabuleux. C’est bien mais mon principe de base par rapport à cela c’est de dire que l’IA ne fait jamais que mettre en forme des choses qui existent, elle le fait de manière remarquable, de manière époustouflante mais elle le fait de manière servile. Elle ne crée rien. L’IA va chercher des contenus existants. Ces derniers existent parce que nous les humains, avec nos ressources naturelles, nous les avons mis à sa disposition. Autrement dit, on peut lui demander d’utiliser intelligemment des choses qui ont été déjà faites, ce sont des services qu’elle peut nous rendre mais ne lui demandons pas de créer quoi que ce soit, de concevoir quoi que ce soit. Cela reste notre tâche fondamentalement. Chaque fois qu’on a recours à l’IA pour ne pas avoir à faire l’effort par nous-mêmes on se trompe et l’IA nous trompe d’une certaine façon. L’IA nous trompe parce que nous voulons être trompés. Cela dit, les défis sont immenses. Il faut suivre les choses de près. On a fait une réunion en Zoom et j’ai découvert assez récemment la possibilité de faire faire un compte-rendu par l’IA. J’ai aussi demandé à un confrère qui a l’habitude de faire le compte rendu de le faire. J’ai lu d’abord le compterendu de l’IA. Et après j’ai vu celui de mon confrère. Entre les deux, c’était le jour et la nuit et en faveur du travail du confrère car il avait l’intelligence de la situation que ne pouvait avoir le système de Zoom. Ce système captait ce qu’on a dit et l’a arrangé à sa façon mais il y avait beaucoup plus de choses en finesse, en nuances etc. dans le compte-rendu de mon confrère. L’IA ne se projette pas en avant. L’Église catholique commence à y réfléchir. Avant de conclure, je voudrais dire que l’Église et les médias c’est toute une histoire. Il ne faut pas oublier que c’est pour imprimer la Bible que l’on a inventé l’imprimerie quand même. La Bonne Presse, qui était le premier nom de Bayard Presse, a publié en France la première revue de vulgarisation scientifique à la fin du 19e . Elle s’appelait Cosmos. Elle a publié la première revue de cinéma appelée La Fascinateur. Bayard a fabriqué et commercialisé des projecteurs, a produit des films avec Georges Méliès et avec d’autres. Il faut que l’Église ne boude pas le progrès de la communication parce qu’elle est fondée sur une mission de communication d’annoncer la Bonne nouvelle de l’Evangile, d’annoncer le Christ au monde et donc, tous les moyens sont bons. Simplement, il faut respecter aussi les médias. Les médias doivent respecter l’Église et l’Église doit respecter la logique des médias et la culture des médias. Souvent, l’Église est tentée d’instrumentaliser les médias. Beaucoup d’évêques, au siècle dernier, disaient que les médias sont les haut-parleurs de l’Église, comme si que c’était un micro que l’on mettait devant la bouche d’un évêque pour qu’il diffuse sa bonne parole. Ça ne marche pas comme ça, on le sait très bien. Cette situation est de plus en plus rare, heureusement.
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