African Fact-Checking Awards 2022 – Journalisme d’investigation: faux pas de l’UoM

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(De g. à dr.) Kokeelavani Mauree, Christina Chan-Meetoo et Elizabeth Henri-Héloïse. © PHOTO PRISE SUR LE SITE DE L’UOM

(De g. à dr.) Kokeelavani Mauree, Christina Chan-Meetoo et Elizabeth Henri-Héloïse. © PHOTO PRISE SUR LE SITE DE L’UOM

L’express a pris connaissance d’un papier publié, le 7 novembre 2022, sur le blog des études en communication de la chargée de cours Christina Chan-Meetoo, de l’université de Maurice (UoM). Celui-ci fait état de la sélection de Kokeelavani Mauree, Vidyasharita Bumma et Sachita Gobeen, étudiantes en troisième année, au concours African Fact-Checking Awards 2022.

Leur envoi, intitulé «A Mauritian media organisation published an article containing misleading claims on vaccination for children», s’appuie sur une analyse et une vérification des faits à partir d’un article de notre journaliste Hansa Nancoo. Celui-ci a pour titre «Vaccination des petits : grosse dose d’appréhension» et a été publié dans l’express en date 21 juin 2022.

Selon les propos de la chargée de cours sur son blog, le «Fact-Checking» des trois étudiantes a été produit pour une partie du module «Investigative and Data-driven journalism», enseigné par elle-même au deuxième semestre. Les étudiantes focalisent sur trois extraits de l’article d’Hansa Nancoo qu’elles affirment avoir contre-vérifiés:

«Le Dr Robert Malone, un des experts qui a travaillé sur l’ARN messager, est opposé à la vaccination des enfants. Il a déclaré que‘‘cela risque de produire des protéines toxiques. Et les effets sont irréversibles.’’»

«Il a même dit que les enfants ont une immunité assez forte et qu’ils n’ont pas besoin de ce vaccin.»

«Le vaccin proposé par le gouvernement est encore ‘‘au stade expérimental et n’a pas franchi toutes les étapes des essais cliniques’’.»

Dans leur «verdict», les trois étudiantes parlent d’information qu’elles qualifient de «misleading» et d’«incorrecte» du Dr Robert Malone, car il a «été prouvé que les vaccins ne produisent pas de protéines toxiques». Or, ici, l’extrait du texte d’Hansa Nancoo évoque clairement le mot «risque». Il ne s’agit nullement d’une affirmation. Par définition, le mot «risque» veut dire l’éventualité d’un événement qui peut causer un dommage (ou pas) ou d’un danger possible, selon le dictionnaire Le Robert. Donc, il peut tout aussi bien ne pas se produire.

Quant à la deuxième observation, les étudiantes font mention de «partially correct» puisque la forte immunité des enfants a été prouvée par la recherche. Et, pour la troisième observation, elles la qualifient de «partially incorrect» puisque «Pfizer a complété les essais cliniques des SARS-CoV-2 variants de 2021».

Ce texte des étudiantes a été soumis au concours africain de «Fact-Checking» dont la date limite était fixée à juillet 2022. Selon un nouveau texte publié le 11 novembre sur le blog animé par Christina Chan-Meetoo, les étudiantes viennent de remporter le concours, soit un prix de 2 000 dollars. À la même date, ceci a fait l’objet d’un reportage, en long et en large, au journal télévisé de la MBC.

Nos observations

Puisque les étudiantes de l’UoM se prévalent d’un rôle de «Fact-Checking», le point de départ de leur projet aurait dû être une prise de contact avec la journaliste et la rédaction en chef de l’express.

À aucun moment, Hansa Nancoo n’a été sollicitée pour des compléments d’informations par rapport à son texte publié en juin 2022. Il en va de même pour la direction de l’express, qui n’a jamais été contactée ni informée d’un tel exercice de ces étudiantes qui sont pourtant inscrites en communication (alors qu’elles nous contactent régulièrement pour leurs besoins en stages). «Aucune d’entre elles n’a pris contact avec le journal, encore moins avec la journaliste en question. Elles n’ont même pas jugé bon de s’entretenir avec Alain Sheraton, un autre intervenant dans l’article, disponible localement, alors qu’elles font mention de son nom dans leur dossier. Ce dernier intervient sur les ondes de Top FM, le jeudi 16 novembre 2022, pour parler du combat des parents qui continue autour de la vaccination des jeunes. Et il compte à nouveau prendre comme exemple ce que le Dr Robert Malone a déclaré lors de ses récentes sorties», explique Hansa Nancoo.

Sollicitée, Christina Chan-Meetoo avance que les étudiantes ont contacté notre journaliste par messagerie, mais qu’elles n’ont eu aucun retour et affirme qu’elle a vu les messages. Elle ajoute que la catégorie dans laquelle elles ont participé est la catégorie étudiante et non professionnelle. Pour rappel, les numéros et adresses électroniques de La Sentinelle sont publics et aucun journaliste, ni le directeur, n’a reçu d’appels de la part des étudiantes avant qu’elles ne soumettent leur article au concours.

Effectivement, en fouillant dans les messages envoyés sur Messenger, Hansa Nancoo a découvert qu’une étudiante a envoyé des questions. Mais comme Messenger est d’ordre privé et non professionnel, elle n’a pas eu le temps de revenir vers cette dernière. D’autant que l’étudiante en question, Vidya Bumma, demande des détails pour un assignment et, qu’à aucun moment, il n’est précisé que c’est dans le but d’une publication qui sera utilisée pour un concours international. La question qui se pose est la suivante : doit-on répondre à toute personne que l’on ne connaît pas et qui ne fait pas partie de nos «amis» sur Facebook, surtout quand le réseau social est d’ordre privé ? Ces étudiantes, constatant que leur dossier était aussi important, n’auraient-elles pas mieux fait d’appeler La Sentinelle dont le numéro est accessible et visible de tous ?

Problème éthique

Contactés, plusieurs responsables d’universités mauriciennes nous ont déclaré qu’une telle pratique constitue un «problème éthique aussi bien de la chargée de cours que des étudiantes en question». L’un d’eux nous a déclaré que ses propres étudiants n’auraient jamais été autorisés à procéder de la sorte et encore moins à présenter un texte basé sur le travail d’autrui à un concours international.

Un autre responsable d’université explique que pour des besoins académiques, les standards internationaux permettent la reproduction d’un texte à 20 %. Toutefois, ici, il est question d’en faire un usage pédagogique. Or, le texte a été présenté à un concours avec une récompense en espèce, ce qui change la donne. Un cadre de l’UoM confie qu’il s’agit d’une première à son avis. «Jamais, n’ai-je entendu un étudiant procéder ainsi. Par exemple, pour une dissertation, les étudiants peuvent utiliser un texte et l’inclure en référence. Mais concernant l’usage pour un crossexamination,c’est la première fois que je vois cela», avoue-t-il.

Pour lui, le principe de base aurait été de contacter l’express pour obtenir une autorisation mais aussi pour obtenir la version de la publication. Clairement, avance-t-il, «ce n’est pas correct que les étudiants et leur superviseur agissent ainsi». Nous avons sollicité Roukaya Kasenally, professeure associée à la faculté de communication, mais cette dernière nous a informés être en déplacement. Arnaud Carpooran, doyen de la Faculté de sciences humaines et sociales de l’UoM, nous a déclaré devoir se renseigner sur le mode opératoire des étudiantes afin de se prononcer.

Usage à but lucratif ?

Comme l’indique l’avocat Kris Valaydon, il est tout à fait possible d’utiliser un article paru dans la presse comme sujet d’analyse par des étudiants à des fins éducatives, c’est-à-dire pour promouvoir la connaissance. Néanmoins, poursuit-il, «la question reste de savoir si l’utilisation de votre article journalistique, tel qu’il a été publié dans le journal, a permis au candidat d’en faire usage pour gagner un prix ou pour avoir une récompense». C’est là où le bât blesse, puisque la rédaction de l’express n’a pas été informée d’une telle utilisation. Parallèlement, fait-il ressortir, le droit sur le copyright peut être évoqué lorsqu’un article a été utilisé à des fins commerciales. Et puisqu’il y a eu un prix en argent à la clé, ceci ne constitue-t-il pas un usage à but lucratif justement ? Il ajoute que le cas nécessite une étude approfondie pour établir les liens, fautes et préjudices causés.

Dossier à charge contre le Dr Malone

Puisque mention est faite du Dr Robert Malone comme «Misinformation star» dans leur «Fact-Cheking», nous estimons que les étudiantes auraient pu contacter justement le principal concerné. De plus, elles stipulent que ce dernier a été banni de Twitter pour ses prises de position sur le Covid-19. Or, si elles avaient fait un véritable «Fact-Checking», elles auraient découvert et publié que ce dernier a intenté des poursuites contre Twitter à cet effet. De plus, elles contestent son profil. Pourtant, le Dr Robert Malone est qualifié de biologiste moléculaire américain travaillant sur l’ARN messager depuis les années 1980. Il a notamment démontré que celui-ci peut pénétrer des cellules humaines et les conduire à produire des protéines, une découverte liée au développement ultérieur des vaccins à ARN. D’autres détails sur son profil sont disponibles sur le site :https://www.rwmalonemd.com/.

Ci-dessous, un article de l’africa.businessinsider, qui ne tarit pas d’éloges sur le docteur :

https://africa.businessinsider.com/science/the-rise-of-robertmalone-the-mrna-scientist-turned-vaccine-skeptic-who-shot-tofame/yvbegmz.

Ce médecin a également animé plusieurs émissions sur les chaînes de Fox News. Twitter a, certes, suspendu le compte du docteur, mais il n’est pas le seul à avoir subi cette suspension. D’autres scientifiques ont aussi été suspendus de ce réseau, notamment le Dr Peter McCullough et le Dr Brian Tyson. Un élément qui a certainement dû échapper à la vigilance des «factcheckers» en herbe. Et, justement, ils poursuivent la plateforme et attendent une réponse du nouveau propriétaire du groupe, Elon Musk, pour savoir s’ils pourront récupérer leur compte.

Pour en revenir au Dr Robert Malone, il ne compte pas baisser les bras. Il continue à faire entendre sa voix et compte même poursuivre le Washington Post ainsi que d’autres journaux qui «ont mal rapporté ses propos» et les ont déformés. L’article suivant en atteste : https://childrenshealthdefense.org/defender/exclusif-le-dr-robert-malone-explique-pourquoi-il-poursuit-le-wapo-ainsi-que-lavenir-des-medias-dentrepris...

Si ce que le médecin en question, qui, soit dit en passant, n’a pas été banni de l’Ordre des médecins à ce jour, dit n’est que faussetés, pourquoi est-il aussi sollicité par des journaux pour des entrevues ? À titre d’exemple : https://www.epochtimes.fr/les-vaccins-covid-entravent-le-systeme-immunitaire-et-entrainentune-forme-plus-grave-de-la-maladie-declare-le-dr-robertmalon...

Si le point de discorde vient du fait que le Dr Robert Malone soit un personnage controversé (comme tant d’autres ici et ailleurs), nous pouvons rappeler aux trois étudiantes que les intervenants de santé publique et médecins locaux ont eux-mêmes été sujets à des propos controversés sur le Covid-19. De plus, la citation de l’article d’Hansa Nancoo fait état de «risque» pour les protéines toxiques. Donc, il ne s’agit pas, à notre sens, d’un élément «misleading».

Ce que disent d’autres médecins

Pour ce qui est de la vaccination des enfants, nous avons pris contact avec un pédiatre, le Dr Mansoor Takun. Ce dernier, d’emblée, dit ne pas avoir été pour la vaccination des enfants contre le Covid-19. «C’est mon avis personnel. Mais comme vous l’avez vu, peu d’enfants se sont fait vacciner.» Toutefois, il reconnaît que ceux qui se sont fait vacciner n’ont fort heureusement eu aucun effet secondaire, du moins pour les cas qu’il connaît. «Toutefois, en 25 ans de carrière, je n’ai pas rencontré d’enfants qui fassent une réaction contre un vaccin. Les enfants tolèrent les vaccins très bien. Les corps sont plus flexibles. Ils ont une meilleure plasticité et donc, ils ont une petite fièvre d’un jour, quelques douleurs mais après ils vont bien.» À savoir que ce pédiatre a travaillé durant de nombreuses années au service des hôpitaux publics.

De son côté, le Dr Shameem Jaumdally, virologue de l’université de Cape Town, affirme que le vaccin produit des spicules du virus dans le corps mais elles ne sont pas normalement toxiques pour l’humain. «Ils peuvent être toxiques dans le cas d’une infection naturelle bien sûr parce que dans ce cas précis, le virus se propage et se réplique sans qu’il y ait vraiment un mécanisme d’action qui empêche ou arrête cela sur le temps. En somme, ici le virus n’est pas contrôlé dans sa réplication», nous a-t-il déclaré. Pour le vaccin, poursuit-il, une certaine quantité d’ARN messager y est présente et qui comprend aussi la durée de vie dans le corps humain. Avec le temps, ces ARN messagers vont se dégrader. De ce fait, de moins en moins de spicules seront produits.

En ce qui concerne la vaccination pour les enfants, il avoue s’être toujours basé sur le mécanisme de sélection sur les risques et bénéfices. «Quand on pense aux besoins de la vaccination pour les enfants, au moment où le Covid-19 constituait un gros problème, on avait déjà assez d’informations surtout au sujet des risques de développer une maladie sévère. Les enfants, avec leur très jeune âge et un manque de comorbidités, ne sont pas à risque de développer une maladie sévère. Ces vaccins, peu importe, qu’ils soient de Pfizer, Astra Zeneca ou Johnson and Johnson, n’empêchent pas les cas d’infection et la transmission. On comprend aussi qu’il y a des risques de développer des effets néfastes et adverses après la vaccination.»

En comparant bénéfices et risques comme ceux d’inflammation d’ordre cardiaque avec des vaccins à base d’ARN messager, la balance est en équilibre, estime-t-il. Certaines études démontrent que le risque d’effets néfastes était plus grand que les bénéfices pour les enfants, précise-t-il. Il ajoute que les petits ayant des problèmes de santé chroniques et aigus, peuvent développer une maladie sévère. Aussi, ici, le vaccin avait été préconisé.

Finalement, concernant l’homologation des vaccins, cela a déjà été fait en mode d’urgence. La raison, pour cela, est qu’on avait besoin d’un «roll-out» assez rapide pour reprendre une certaine normalité de vie. Le risque était grand avec la forte et rapide propagation du virus ainsi que sa mutation, explique le Dr Shameem Jaumdally. «La vitesse de production des vaccins et leur disposition étaient dans la logique des choses. Avec le temps, on commence à développer des vaccins à ARN messager pour essayer de voir si on aura une plus grande efficacité contre des infections telles que le VIH, la tuberculose, etc. En fait, il y a une certaine stagnation pour le développement de vaccins efficaces contre ces maladies», souligne-t-il.

Il précise aussi que les vaccins à ARN messager ne datent pas d’hier. Ils étaient utilisés depuis une dizaine d’années mais pas si régulièrement comme ils coûtaient cher à la production. «C’étaient surtout des vaccins personnalisés contre différents types de cancer. Ils peuvent avoisiner plus d’un million de dollars pour une thérapie complète», déclare-t-il.

Concours international : critère non respecté

Le 14 novembre 2022, des emails ont été envoyés aux responsables du concours African Fact-Check 2022 pour leur faire part de la manière dont ce dossier a été traité par ces étudiantes de l’université. D’autant plus qu’à aucun moment, elles n’ont eu la permission de rapporter les faits produits dans le journal et que cela dépasse le cadre d’un travail à titre éducatif vu qu’elles l’ont envoyé à un concours avec à la clé, une récompense monétaire.

D’autant que si l’on s’en tient aux critères de participation, nous notons avec attention une certaine anomalie. En effet, mention est faite sur le site de l’African Fact-Checking 2022 que le travail présenté au concours «doit être fait de manière équitable envers la personne ou l’institution qui a fait l’affirmation et de manière stricte dans l’évaluation des preuves». Puisque la journaliste Hansa Nancoo (l’auteure de l’article) ou l’institution (la direction de l’express) n’a jamais été sollicitée, quelle approche équitable a donc été prônée par les trois participantes ? D’ailleurs, en tant que «fact-checkers», elles devraient savoir que pour constituer un dossier équilibré, il importe de contacter toutes les parties concernées, ce à quoi elles ont failli puisqu’il fallait commencer par les contacts au premier niveau, soit l’auteure et la publication, et avoir leur accord.

Conclusion

Fondée en 1965, l’UoM a fait de la recherche scientifique une de ses priorités. Et elle maximise les initiatives en ce sens. Toutefois, une dimension indissociable à toute étude entreprise demeure l’éthique. Un principe que tout enseignant prône et doit prôner envers ses étudiants pour les répercuter tout au long de leurs travaux. Néanmoins, l’approche adoptée par ces étudiantes, soit d’utiliser le travail d’autrui pour remporter un concours en vérifiant certains éléments qui les arrangent, est déplorable. Selon l’article d’Hansa Nancoo, Alain Sheraton indique clairement qu’il «fallait attendre avant que le vaccin ne soit mis sur le marché». Élément qui n’est pas mentionné par les investigatrices de l’UOM.

Puisque le Covid-19 est une maladie récente, voire un «ennemi invisible», tel que qualifié par le Premier ministre mauricien, la recherche est toujours en gestation. Les effets secondaires de la pandémie et ceux qui se manifestent en post-vaccination peuvent évoluer à tout moment. L’ouvrage de Juliette Perchais, publié en 2019, pourrait aiguiller les étudiantes en question : «L’éducation n’est pas une science exacte». En dernier lieu, nous constatons qu’utiliser l’axe UoM-MBC pour tenter de discréditer l’express est une manœuvre nouvelle et déplorable.

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