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Pour une île Maurice anti-fragile

22 avril 2020, 06:24

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Pour une île Maurice anti-fragile

Face à la dangerosité du coronavirus, partout dans le monde, il y a le sentiment que l’élaboration des politiques ne doit plus être la compétence exclusive des gouvernements. En France par exemple, des actions concrètes ont été entreprises par la société civile organisée ou des mouvements citoyens spontanés pour pallier le manque de masques et autres matériels sanitaires. À un moment où nos vies sont en jeu, nous avons tous pris conscience que nous ne pouvons plus nous permettre de confier les rênes de nos destinées à des «élites», aussi surdiplômées et ultraperformantes soient-elles. Car face à cette situation inédite, il faudrait d’autres structures pour réveiller le génie – comment être réactif et novateur quand on est amené à évoluer dans un organigramme de ministères et de silos départementaux ?

Ceux qui suivent les informations internationales sur les différentes chaînes le constatent : indépendamment de l’action gouvernementale, des communautés non institutionnelles voient le jour, des groupes de réflexion émergent hors du système académique, permettant de générer de nouvelles idées. À une époque où tout ce qui est «smart»  est valorisé, il est important de faire ressortir qu’un groupe intelligent n’est pas un groupe formé d’individus intelligents, mais d’individus variés qui interagissent convenablement. C’est ce qu’on appelle communément l’intelligence collective.

Ces dernières années, les progrès des technologies numériques ont grandement facilité cette «réunion de cerveaux». Les plateformes participatives mises en ligne par les différents gouvernements se révèlent particulièrement adaptées pour faire face à ce problème mondial complexe et en évolution rapide qu’est le coronavirus. Ces plateformes sont indispensables afin de comprendre les réelles attentes de la population. À travers des expériences de vie très différentes, il est alors possible de discerner les problématiques les plus pressantes et de trouver des solutions à l’échelle locale. En l’absence de cette plateforme officielle, des voix se font ici entendre sur la page Facebook de nos médias. Des voix tantôt agressives, tantôt résignées, mais qui traduisent toutes une forme de désespérance : à quoi cela sert de parler car une fois au pouvoir, nos élus se moquent totalement de ce que pense le peuple ?  

Cependant, nous ne pouvons nier que le gouvernement fait de réels efforts pour gérer une situation des plus difficiles. Comment pourrait-il s’y prendre pour avoir un réel impact sur la vie de l’individu en ces temps difficiles ? Il faudrait à ce titre faire ressortir l’attitude déconcertante d’un ministre qui, face à des doléances citoyennes légitimes par rapport à l’incapacité de trouver des pommes de terre sur le marché, se contente de répéter : «Il n’y a pas de pénurie», et de dire avec beaucoup de désinvolture que le peuple ne devrait pas s’attendre à en trouver dans la boutique du coin, qu’il devrait donc faire l’effort de s’éloigner davantage de son domicile. Peut-on être coupé du peuple à ce point pour ne pas comprendre la colère des compatriotes qui, pour une raison ou une autre, dépendent totalement des petits commerces de proximité ?

Comment donc nos décideurs pourraient-ils se reconnecter avec le peuple ? Si les médias donnent l’opportunité aux citoyens de se défouler à travers les ondes et leurs pages Facebook, on pourrait s’interroger sur la pertinence de cet exercice : quel en est l’aboutissement ?  Il est souvent dit que les Mauriciens sont très férus de politique. Quel que soit leur niveau social ou intellectuel, les Mauriciens, même en succombant aux bribes électoraux, restent lucides quant aux véritables enjeux qui les guettent. En ces périodes d’incertitudes, nos décideurs devraient entamer une série de consultations franches avec les Mauriciens afin que ces derniers puissent les guider dans les politiques publiques. Nous relevons ici certaines pistes qui pourraient faire l’objet de dialogues entre décideurs et citoyens.

  • Nous réalisons tous, y compris ceux qui étaient trop fiers du bon classement de Maurice dans les différents indices, que la République de Maurice n’est préparée à rien : ni pour le télétravail, ni pour l’E-gouvernement, ni pour la télémédecine, ni pour l’éducation en ligne.
  • Une chose est sûre : ce double choc sanitaire et économique va mettre rudement à l'épreuve nos institutions et notre modèle économique qui avaient déjà perdu toute crédibilité. Il nous faut penser à un nouveau modèle soutenable économiquement, socialement, écologiquement mais aussi démocratiquement, notamment à partir des différentes vulnérabilités que l’épidémie a révélées. Il ne s’agit pas de relancer le système économique mauricien à l’identique. Nous devons être imaginatifs.
  • Le manque de ressources financières va forcer le gouvernement à revoir ses priorités en matière d’investissement infrastructurels. La population trouve-t-elle prioritaire l’extension du Metro Express ainsi que le Safe City aux quatre points cardinaux de l’île ?
  • La crise du coronavirus a mis en évidence la faiblesse de notre système de santé pour faire face à une situation exceptionnelle. D’autres crises peut-être plus graves vont se produire et il faut donc donner les moyens nécessaires pour un système de santé moderne.
  • L’évaluation socioéconomique des investissements publics constitue un élément important de sortie de crise. Soulignons que Maurice n’a pas de système d’évaluation socioéconomique de ses grands projets. Dans toutes les démocraties qui se respectent les décisions concernant les grands projets sont complètement apolitiques et prises en s’appuyant sur des études objectives et indépendantes.
  • Il est inconcevable d’être dépendants à ce point en ce qu’il s’agit de l’alimentation. Comment motiver pour pousser les jeunes à retourner vers la terre ? Comment encourager le recours aux produits locaux ? Comment motiver les jeunes à s’engager dans les métiers manuels ? Le recours à la main-d’œuvre étrangère est-elle inévitable ? 
  • Le niveau de la dette publique franchira très vite un nouveau record, ce qui va nous obliger à poser la question des modalités de financement. Il faudrait trouver un équilibre entre dette, fiscalité, monnaie et intervention de la Banque centrale. Ne faudrait-il pas rationaliser et rendre transparent l’utilisation du plus grand patrimoine de l’État : les pas géométriques ainsi que les State lands ?
  • L’adoption des nouvelles technologies est un changement majeur de la vie à Maurice et ne pourra se produire que si l’infrastructure légale et technique est disponible. Il nous faut créer les conditions techniques pour une solution numérique mauricienne dans les domaines du télétravail, l’enseignement à distance et la téléconsultation et ne pas dépendre des grandes plateformes commerciales telles que Zoom et Microsoft teams
  • Il faudrait aussi se poser la question de l’utilisation des applications sur les téléphones portables afin de gérer la progression du coronavirus. Cependant, cela ne peut se faire sans un véritable débat avec la population autour de la question des libertés publiques.
  • Il faudrait à tout prix œuvrer afin qu’il n’y ait pas de fracture sociale dans le pays. Déjà nous voyons une certaine tranche de la population pointer du doigt ceux qu’ils croient plus lotis. Alors même que cette tranche de salariés, issue de la classe moyenne, fustige le gouvernement pour être tout le temps les «oubliés» de toute politique fiscale ou autre.

Soulignons que face à un tel choc, comme les économistes le disent, il ne suffit plus d’être résilient, il s’agit de sortir de la crise plus fort, d’être anti-fragile, afin d’être à même de résister à d’autres chocs dans ces moments d’incertitude. Partout dans le monde, la destinée de milliards de personnes dépend des décisions prises par les chefs d’État. C’est le moment ou jamais que chacun d’entre eux va laisser une trace indélébile dans l’histoire de leur pays. Ceux empreints de sagesse vont vite comprendre l’absurdité de se laisser guider par des conseillers avides de reconnaissance et trop peureux d’exprimer leur divergence. Afin de sortir gagnant de cette crise, toute la population doit être impliquée dans l’élaboration des politiques publiques et non pas seulement les élus et leur entourage. 

Nous ne sommes qu’au début de la crise et le niveau d’exigences va redoubler. Comment connaître les attentes de la population, comment établir le dialogue sinon à travers une plateforme de consultation publique similaire au portail Mauritiusfinance.com ? Si nous souhaitons atteindre directement les individus, nous devons parler une langue qui résonne avec leurs expériences. Face à la pandémie, tout le monde doit être sur le pont. Nos élus doivent fédérer nos concitoyens en leur faisant sentir qu’ils sont à l’écoute et que chaque effort, aussi petit soit-il, est porteur de sens et d’espoir. Terminons en citant cette légende amérindienne.  

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : «Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu !»  Et le colibri lui répondit : «Je le sais, mais je fais ma part.»

 

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