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«Le problème, c?est que le jeu n?est pas très transparent entre médias et pouvoir»

26 octobre 2008, 20:00

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Quel regard portez-vous sur le dernier classement de «Reporter Sans Frontières» (RSF), Maurice y ayant enregistré une baisse ?

Sur un plan global, Maurice reste parmi le top 50 au classement mondial sur 173 pays et conserve également sa place dans le groupe des cinq meilleurs élèves africains. Bref, le rang que nous occupons est plutôt bon. Le classement confirme que la liberté de la presse est plutôt bien garantie. C?est aussi un indicateur de la démocratie. Maintenant, si on s?intéresse à l?évolution du classement mauricien, on remarquera sur les dix dernières années une stagnation, voire une régression.

En 1997, l?indice RSF était de 8,5. Cette année, il est monté à 9. La note est donc moins bonne. On en déduit simplement qu?il y a eu une régression. En fait, entre le classement 2007 et celui de 2008, Maurice a perdu 23 places. Clairement, cela suppose qu?il y a eu de nombreuses avancées dans d?autres pays alors qu?à Maurice, certains évènements ont porté atteinte à la perception de la liberté de la presse.

Qu?est-ce qui explique cette chute dans le classement ?

Cette année, les interpellations de journalistes pour diffusion de fausses nouvelles ont été répercutées sur le plan international, notamment par RSF. Cela a été, je pense, le principal facteur. L?association prend aussi en considération l?existence d?un monopole d?Etat sur les médias. Ce n?est pas le cas à Maurice, mais le contrôle qu?exercent les autorités sur la télévision nationale est néanmoins bien pris en compte. L?information ne semble pas totalement indépendante dans ce cas. Il n?y a pas d?évolution positive concernant la Mauritius Broadcasting Corporation.

RSF fait aussi mention des flux d?informations gratuites sur l?internet. Cette composante doit à présent rentrer dans l?évaluation du secteur des médias. Enfin, un dernier aspect, qui ne concerne pas vraiment Maurice, c?est la mainmise d?un groupe, presque monopolistique, sur le secteur de l?information. On parle de pression financière, c?est-à-dire que la force de capitalisation d?un groupe risque de créer une hégémonie de celui-ci sur un secteur dans lequel la diversité des sources d?information est primordiale. Pour progresser, il faut aussi s?assurer qu?on gère bien l?information disponible sur le Net, qui reste un espace de liberté d?expression considérable. Il est aussi nécessaire que ceux qui font et diffusent l?information se conforment à un code d?éthique.

On a beaucoup parlé du «Media Commission Bill». Aurait-ce été une atteinte à la liberté de la presse?

Cela aurait dépendu des clauses spécifiques. Certaines auraient pu porter atteinte arbitrairement à la liberté d?expression. Il n?empêche que le secteur doit être régulé. Mais ce n?est pas à l?Etat de légiférer seul dans ce cas. Les professionnels eux-mêmes doivent mettre des garde-fous. Le Freedom of Information Act (FIA) est une meilleure solution, tel que proposé par l'Anglais, Robertson. Cela existe dans plusieurs pays à travers le monde. Mais ce n?est pas une panacée. Ce type de législation doit être taillé sur mesure afin que ça fonctionne bien dans la pratique.

Il faut prendre les meilleurs exemples, comme le modèle suédois, retenir les succès et l?appliquer en tenant compte des réalités locales. La mise en place d?une telle législation ne peut se faire de manière unilatérale par les autorités. Elle doit faire débat car les professionnels de la presse et les citoyens sont concernés. Il faudrait que les trois parties participent à l?élaboration d?un FIA à la mauricienne. Pour que la liberté de la presse progresse, il faut un dialogue sain. Le problème, c?est que le jeu n?est pas très transparent entre médias et pouvoir.

Donc l?introduction d?un FIA serait meilleure qu?un «Media Commission Bill».

Ce serait positif car beaucoup de lois datent de l?ère coloniale et ne cadrent plus avec les réalités actuelles du métier, tant dans la forme que dans le fond. Il faut donc produire un nouveau cadre légal plus adapté aux enjeux de notre temps. L?information ne se fait plus de la même manière. Ce n?est plus la chasse gardée des professionnels de la presse. Les citoyens aussi s?invitent dans ce secteur, par Internet ou de manière plus personnelle, en tant que simple citoyen qui veut avoir des réponses sur les agissements de ceux qui l?administrent par exemple.

«Il faut que l?AJM dépasse les luttes de pouvoir ou d?influence. Il faudrait même qu?elle puisse rappeler à l?ordre un journaliste. Et pourquoi pas, s?intéresser aux personnes, non professionnelles, qui sont plus ou moins liés aux médias, en proposant des formations, des discussions, et ainsi promouvoir un code d?éthique.

Il faut s?assurer que le FIA vienne faciliter l?accès à l?information et non pas qu?il y ait des clauses spécifiques qui la verrouille. Aussi concernant le FIA, j?insiste qu?il ne faut pas calquer un modèle sans tenir compte des spécificités locales. Dans le meilleur des cas, on pourrait même devenir un exemple pour les Etats de la région.

Vous parliez du manque de transparence dans la relation pouvoir-presse. Pour plus de transparence, il faudrait aussi qu?il y ait, sinon consensus, au moins une forme d?entente et d?organisation au sein du corps des professionnels de la presse. Or, l?Association des journalistes mauriciens (AJM) n?est pas cette structure forte qu?elle aurait pu être?

C?est vrai. Nous aurions dû avoir un Press Council bien structuré, que reconnaîtraient tous les professionnels du secteur mais aussi les autorités, les citoyens, etc. Je ne pense pas que l?AJM remplisse totalement les fonctions définies dans son mandat. L?important est déjà de définir une éthique globale à laquelle tous les journalistes se conformeront. Il faut que l?AJM dépasse les luttes de pouvoir ou d?influence. Il faudrait même qu?elle puisse rappeler à l?ordre un journaliste. Et pourquoi pas s?intéresser aux personnes non professionnelles, qui sont plus ou moins liées aux médias, en proposant des formations, des discussions et ainsi promouvoir un code d?éthique.

D?autant qu?à l?ère de l?internet l?information citoyenne se développe et que les internautes commentent?

Exactement. Les écoliers et les étudiants, les citoyens et les blogueurs, ils participent tous à la diffusion de l?information. Une information plus critique où le citoyen a voix au chapitre. ça va clairement dans le sens de la liberté d?expression. Mais comme je l?ai dit, il serait possible de leur proposer un encadrement, voire des formations, pour certains qui le souhaiteraient. Parce qu?il faut que l?éthique soit préservée et qu?on évite des dérives en matière de diffamation par exemple, sans pour autant tuer l?esprit critique ou la satire.

Comme vous dites, le journalisme citoyen se développe. De plus en plus d?internautes rebondissent sur l?information, font des commentaires ou créent des blogs. Avec une AJM forte et bien structurée, les professionnels des médias trouveraient d?autres voies intéressantes de diffusion de l?information. Dans un contexte plus large, c?est un pas vers une démocratie participative.

Vous disiez que l?un des points obscurs du cas mauricien est la télévision nationale. Faut-il réformer ? Que faire pour qu?elle soit moins à la solde du pouvoir ?

Il y a quelques années, il y avait la volonté d?aller vers plus d?indépendance. Mais on voit bien que ça ne se fait pas. Il faut une volonté politique très forte pour réformer cela avec un cadre légal revu. Cela doit se faire en engageant un dialogue entre tous les acteurs. Je pense qu?il faudrait commencer par la structure elle-même dans le sens où la direction est nommée par les politiques. Dans cette logique, c?est difficile pour eux d?être totalement indépendants.

Par exemple, il faudrait que les nominations passent par un comité complètement indépendant. On éviterait ainsi les nominations politiques, ou au moins celles trop évidentes. En procédant de cette manière, à travers un comité spécial, on pourrait mieux garantir l?indépendance de la télévision nationale. L?absence de filiation politique en haut de la pyramide par un mécanisme transparent devrait être retranscrite plus bas dans la hiérarchie. On pourrait s?inspirer du modèle de nomination à la tête de l?Independent Commission against Corruption.

Les arrestations de plusieurs confrères, durant l?année écoulée, sont pires que les critiques à l?égard de la télévision nationale. C?est aussi un signal négatif dans le jeu démocratique?

Oui, c?est perçu de cette manière. La perception de l?opinion locale et internationale est primordiale dans ce cas. Cela a été une erreur de la part des autorités d?agir de la sorte, c?est-à-dire trop hâtivement. Cela dit, la presse a aussi son rôle à tenir. L?information doit être vérifiée et vérifiable.

Il doit donc y avoir un respect mutuel de même que le respect d?une éthique. En fait, il faut réussir à dépasser les antagonismes qui, pour l?instant, règlent plus ou moins les relations presse-Etat-citoyen. Car l?accès à l?information reste un droit que personne ne peut spolier.

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