Publicité

«Maurice peut être un centre d?excellence pour la vaste zone d?Afrique orientale et australe»

24 octobre 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● <B> L?intégration et la coopération économique prônée par le Président tanzanien, Jakaya Kikwete, constituent-elles une démarche nécessaire?</B>

Il faut aller plus loin. La décision lancée à Kampala pour un espace économique plus large vise à mieux répondre aux défis mondiaux. C?est une bonne chose même si on est en retard ! L?étendue de l?espace économique, qui va de la Libye à l?Afrique du Sud en passant par Maurice, ne permet pas d?aller très vite. L?objectif est excellent mais il faut procéder par étape. On est en retard, nous aurions déjà dû être prêts à lancer une telle zone. Mais il ne faut pas oublier que dans cet espace s?imbriquent plusieurs zones de libre-échange (ZLE) en sus de la Southern Africa Customs Union. Il faut travailler de sorte que les États membres n?aient pas le sentiment d?être désavantagés si leur ZLE est démantelée au profit d?une autre. La tâche n?est pas herculéenne, mais de longue haleine et elle doit se faire progressivement.

● <B>Il faudra donc harmoniser le tout avant une éventuelle fusion?</B>

Oui parce que ce ne sont pas tous les membres du COMESA qui font partie de sa ZLE par exemple. Et puis il y a le problème de l?overlapping des membres. Maurice est dans ce cas, car elle appartient à deux blocs, le COMESA et la SADC. Les experts doivent se mettre au travail pour régler ces problèmes. Les différentes ZLE ne sont pas régies par les mêmes règles. Ce ne sont pas les mêmes États ? donc pas les mêmes économies, attentes ou potentiels.

● <B> Serait-on dans le discours alors ? Le problème tiendrait-il à la mise en ?uvre ? </B>

Effectivement, nous prenons bien souvent des décisions sans pouvoir les mettre en ?uvre. Les intentions sont toujours les meilleures, les plus louables. C?est ainsi, en Afrique nous sommes très lents dans l?action. L?action des décideurs politiques dans ce cas fait défaut. À Kampala, il n?y avait que cinq chefs d?État et de gouvernement. Les autres représentants peuvent-ils prendre des décisions concrètes ? Si ce n?est pas le cas, on reste dans l?annonce de v?ux pieux. Je croyais que la question allait faire débat au niveau du secteur privé et des autorités certes, mais aussi de la société civile, notamment les syndicats. N?oubliez pas qu?on ne parle pas que de mouvements de marchandises et de capitaux mais aussi de travailleurs potentiels plus ou moins qualifiés.

● <B> Comment procéder alors ? </B>

D?abord, je me pose une question. Cette décision a-t-elle été prise dans l?euphorie ou en fonction de la conjoncture actuelle ? Quoi qu?il en soit, il faut qu?elle soit accompagnée d?un calendrier précis qui stipule clairement les étapes à franchir. Rappelez-vous du traité d?Abuja de 1991 et ratifié en 1994. Il parlait d?un voyage de 34 ans pour la création d?un espace économique africain. Eh bien, ce n?est qu?un vieux rêve parce que les étapes n?ont pas été respectées ou mêmes franchies. Bref, l?objectif final est bon, mas les discussions ont-elles déjà porté sur un calendrier, les obstacles à relever, les limites d?une telle fusion, les tenants et les aboutissants, les éventuelles dérogations à mettre en place ?

Notre pays, comme tout autre membre, devra être bien préparé à cela. Nous devrons envisager les pertes que cela pourra causer pour nos entreprises. Pourront-elles soutenir la concurrence d?autres pays, tels le Kenya ou l?Egypte, plus performants dans certains secteurs ? Il faudra aussi prévoir des enveloppes de compensation si nécessaire. Au niveau institutionnel, nous devrons rationaliser car chaque entité a ses propres institutions qui la régissent. Lesquelles disparaîtront ? On ne parle pas que d?économie, on touche aussi au politique. Enfin, il faudra travailler sur un organisme régulateur compte tenu des grandes inégalités des avantages comparatifs.

● <B>Comment se fait-il que Maurice appartienne à deux blocs ? Cela est-il plus avantageux ? </B>

Au départ, en Afrique orientale il y avait la Zone d?échanges préférentiels (ZEP) qui est devenue ensuite le COMESA. Maurice avait un avantage économique à intégrer ce groupe d?autant qu?au sein de l?Union africaine le pays a toujours été classé dans l?aire «Afrique orientale». Les raisons étaient donc économiques. Ensuite, il y a eu un glissement du caractère commercial de l?organisation vers le politique. Parallèlement, en 1980 naît la Southern Africa Development Coordination Conference (SADCC) qui regroupait les États de la ligne de front, c?est-à-dire limitrophes de l?Afrique du Sud de l?apartheid. Leur but était de se détacher de l?influence sud-africaine. La thématique était donc celle du développement et de la coopération entre les États de la région. Ce n?est qu?à la chute du régime d?apartheid que la SADCC est devenue SADC. Maurice devait rentrer dans le séga. Dans la logique du développement et de la mouvance politique, il fallait s?agripper à ce groupe fort de la locomotive zimbabwéenne, rejointe par l?Afrique du Sud. Pour le COMESA, le gouvernement avait même donné un préavis pour le quitter. Fort heureusement, nous ne l?avons pas fait. Ces deux entités offrent des perspectives différentes et surtout plus vastes. Le COMESA est davantage orienté vers le commerce alors que la SADC l?est plus vers le développement. Enfin, les deux organismes avaient des bailleurs de fonds extraordinaires. La question est de savoir si nous avons bien bénéficié des fonds régionaux ? Car ces enveloppes d?aide régionale représentent un levier de financement intéressant.

● <B> Malgré tout, n?aurait-il pas mieux valu quitter l?un des deux blocs ? </B>

J?ai toujours prôné une fusion des deux blocs. Mais au moment où l?Afrique du Sud est entrée dans la SADC, elle a ravi le rôle de leadership. Pour autant, je ne crois pas qu?il aurait fallu quitter l?un ou l?autre. La direction stratégique pour Maurice était claire, soutenir notre développement économique par l?intégration régionale.

● <B> Ce grand bloc dont on parle pèse 60 % du Produit intérieur brut du continent et dispose d?un marché de 527 millions de personnes. C?est un avantage, mais les géants sud-africains, égyptien, libyen ou même kenyan, ne vont-ils pas écraser les autres de leur domination commerciale ? </B>

Nous devons y regarder de très près pour définir les obstacles et les pertes que nous risquons de subir. Ainsi, on identifie les secteurs qui seraient les plus vulnérables ; le but étant de trouver les avantages comparatifs. Il faudra, c?est sûr, abandonner certains intérêts et négocier en sus des dérogations pour que les industries locales aient un temps d?adaptation aux nouvelles règles du commerce régional. Il faudra aussi privilégier les délocalisations, profiter des avantages en terme de coût de production et d?écoulement des marchandises dans la région. Aussi, des institutions régulatrices devront veiller au grain pour que les économies plus vulnérables ne pâtissent pas des avantages en termes d?économies d?échelle des poids lourds. Il est bien sûr important que nos industries locales ne soient pas perdantes.

● <B> On a justement tendance à croire que les marchés africains sont peu solvables? </B>

C?est faux. On a toujours minimisé les capacités de l?Afrique. Les pays du continent peuvent très bien être des partenaires économiques viables. Et il n?y a pas que l?Afrique du Sud ou l?Egypte dans ce cas. Alors oui, il faudra par contre maîtriser ces marchés où la demande est différente. Imaginez, on ne va pas produire pour 527 millions de personnes, mais si on le faisait seulement pour plus d?une dizaine de millions d?habitants. Sans conteste, les dimensions du marché africain sont considérables pour les industries locales. On a dû se battre dans le passé pour que des pionniers du secteur privé lorgnent du côté africain. Certains le font aujourd?hui. Mais il faut un certain esprit d?aventurier. Ce ne sont pas les mêmes façons de faire que dans nos marchés traditionnels européens.

● <B> Il y a aussi le facteur d?instabilité politique?</B>

Évidemment. Il faut faire attention à l?endroit où on veut investir. C?est sûr que le sud Soudan, le Darfour ou la Somalie ne se prêtent pas au commerce ou aux investissements. Mais il ne faut pas non plus être pessimiste. Il y a des pays émergents, stables comme le Botswana, la Namibie, la Zambie. Même au-delà de notre région directe, il y a de belles opportunités en Afrique de l?ouest qu?on néglige.

● <B>Si on fusionne les blocs régionaux, les APE devraient-ils être renégociés ? </B>

Une plus large ZLE faciliterait les APE, dit-on. Je n?en suis pas sûr. Déjà, l?Egypte n?est pas concerné par les APE. L?Afrique du Sud non plus puisqu?elle jouit d?accords bilatéraux spéciaux avec l?UE. La Libye non plus. Ces pays-là pourraient mettre des obstacles dans le cadre de la ZLE si les autres pays négocient des décisions collectives dans le cadre des APE. La pagaille au niveau des configurations tient au fait que l?UE a divisé les pays ACP et le bloc africain. Or, le bloc global ACP a été disloqué, et l?Afrique aussi, malgré une décision prise à un sommet de l?UA en 2002. De toute façon les APE n?aident pas vraiment les pays en développement, dont les pays les moins avancés sous le régime «everything but arms». Le volet développement est très flou. Des contestations se font jour.

● <B> Maurice qui veut être un knowledge hub pourrait-elle se placer avantageusement sur ce créneau en sein d?un organisme plus large ? </B>

Le pays a une opportunité dans ce sens. Mais cela aurait pu être fait déjà avec la SADC, le COMESA et même la COI. Nous pouvons aussi exporter nos compétences comme nous l?avons fait par le passé. Pour cela, il faut des infrastructures de pointe avec un campus d?excellence, faire venir des compétences pour servir la sous-région. Il faut attirer les cerveaux du continent et à long terme devenir un centre d?excellence pour l?Afrique. Par ailleurs, on peut regarder du côté de l?Asie sur ce chapitre. La question cruciale reste les capitaux.

● <B>Finalement Maurice a intérêt à défendre cette fusion et à être partie prenante?</B>

Oui bien entendu. C?est essentiel parce que de toute façon nous sommes Africains. Mais il faut aussi que nous regardions plus vers l?Asie, non pas en tant que continent pourvoyeur de biens, mais en tant que marchés aussi. Nous devons jouer des deux côtés sans pour autant négliger notre appartenance au bloc africain. Nous n?avons pas trop le choix en fait.

<I>«On a dû se battre dans le passé pour que des pionniers du secteur privé lorgnent du côté africain. Certains le font aujourd?hui. Mais il faut un certain esprit d?aventurier. Ce ne sont pas les mêmes façons de faire que dans nos marchés traditionnels européens.»</I>

● <B> Justement, les différents gouvernements n?ont eu de cesse de vanter Maurice comme pont entre Afrique et Asie. Cette fusion des blocs pourrait-elle renforcer cela ? </B>

C?est facile de tenir des discours. Mais que fait-on pour être ce pont solide ? Nous connaissons très mal les réalités socio-économiques, les opportunités, en Afrique et même en Asie. On reste en surface et on se contente du beau discours. On capitalise presque uniquement sur notre situation géographique. Depuis 2005, notre Premier ministre n?est pas allé à un seul sommet de l?UA. Comment voulez-vous que les Africains connaissent les décideurs mauriciens ? C?est politique certes, mais il faut faire connaître le pays auprès des pairs, mieux appréhender les réalités et évaluer de visu des potentiels. Cela dit, il y a des possibilités, compte tenu de notre système financier et économique bien régulé et de notre niveau de développement. N?empêche qu?il faudra faire mieux en matière d?infrastructures portuaires car les ports de la région sont très dynamiques.

● <B> Au fond, avec cette idée de fusion, la petite île Maurice a des cartes à jouer dont les valeurs sont inversement proportionnelles à sa taille?</B>

Quand on veut, on peut. On l?a prouvé et les potentialités dans la région sont nombreuses, importantes. Il faudra procéder par étape. Nous devons nous y intéresser de près et faire en sorte que nos entrepreneurs, nos industries se placent avantageusement sans craindre les poids lourds que sont l?Egypte, l?Afrique du Sud ou le Kenya.

<I>Propos recueillis par </I> Gilles RIBOUET</B>

Publicité