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«Le mouvement syndical est en désarroi»
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«Le mouvement syndical est en désarroi»
● <B>Quand des employeurs se permettent de licencier et de suspendre des syndicalistes, quel genre d?image cet incident renvoie-t-il du mouvement syndical en général ? </B>
Je crois, en fait, que ce genre d?incident en dit long sur l?attitude du gouvernement car les deux compagnies dont nous parlons sont des compagnies d?Etat. Les syndicalistes en question voulaient introduire des mesures pour améliorer la situation au sein de leurs compagnies et dénoncer des abus. Ils voulaient aussi démontrer les failles en matière d?administration. Ces licenciements abusifs témoignent de la culture de répression, que le Parti travailliste (PTr) a toujours eu tendance à encourager.
● <B>Et les grands discours dans tout ca ?</B>
Cela fait 30 ans que je suis activement impliqué dans le mouvement syndical. J?ai pu observer le même genre de mentalité sous l?ancien régime travailliste. Il est intéressant de noter que cette attitude est encore plus flagrante lorsque le PTr et le Parti mauricien social démocrate s?associent. Il faut par ailleurs souligner que ces licenciements et ces suspensions surviennent quelques jours après que le gouvernement a fait voter deux nouvelles lois : une pour remplacer l?Industrial Relatons Act (IRA) et l?autre le Labour Act.
● <B>Ces législations n?ont cependant pas encore été promulguées?</B>
C?est vrai. Mais je crois, qu?en votant ces deux lois, cela démontre ? et ce malgré tout ce que dit Vasant Bunwaree ? l?attitude de ce gouvernement vis à vis du mouvement syndical. Je crois que c?est inquiétant. J?ai cependant l?impression que le mouvement syndical réagit, de son côté, de manière assez musclée.
● <B>Pour que ces compagnies agissent de la sorte envers des responsables syndicaux, il faut quand même que celles-ci pensent pouvoir le faire en toute impunité. Cela ne démontre-t-il pas quelque faiblesse du côté du mouvement syndical ?</B>
Je suis absolument d?accord. J?ajouterai que le fait que ces deux lois, dont j?ai fait mention plus tôt, ont été votées, reflètent un peu la fragilité des mouvements syndicaux. Le mouvement syndical a toujours demandé qu?on remplace l?IRA. Sous la pression du patronat, cela n?a toutefois pas été fait. L?IRA déplace la détermination des salaires, l?augmentation de ces salaires et les conditions de travail des institutions étatiques et les envoie vers la négociation collective, c?est à dire la négociation entre le patronat et le syndicat. Et la négociation collective se fait à un moment où le mouvement syndical est en position de faiblesse, presque au désarroi. Cela n?augure rien de bon, puisqu?on est en train d?envoyer le travailleur vers l?abattoir.
● <B>Mais comment expliquez-vous ce désarroi, justement ?</B>
Cette situation, nous ne sommes pas les premiers à la vivre. Je crois que cela résulte de l?installation d?une philosophie ultralibérale. Ce système réclame une réduction de la part du gâteau auquel le travail a droit. Et dans ce système-là, le gouvernement et le patronat ont tout intérêt à affaiblir le mouvement syndical. Outre les interêts bureaucratiques internes, L?Etat est ses agents ont contribué à l?affaiblissement du mouvement syndical. Au fil des mois, il semblerait que la stratégie de Bunwaree et de Sithanen se soit avérée payante, dans le sens où ils ont pu diviser les syndicalistes.
● <B>Cela ne reflète-t-il pas un manque de conviction de la part des représentants syndicaux ?</B>
En effet. Il a longtemps été question ? et je crois que cela atteint son apogée ? d?une sorte de «bureaucratisation» du mouvement syndical. Je m?explique. La direction syndicale est scindée à la base. Il y a eu, semble-t-il, un manque de cohésion entre cette base justement, et la direction. Résulat : la direction agit indépendamment et commence à favoriser ses propres intérêts, qui ne sont en général pas ceux des travailleurs.
● <B>Qu?est-ce qui a causé cela ?</B>
Cela a beaucoup à voir avec l?influence de l?IRA, qui est une loi de répression. Elle codifie la répression, alors qu?il y a des dynamiques qui poussent le mouvement syndical dans une certaine direction.
L?IRA a déplacé la lutte syndicale du lieu de travail et l?a amenée devant des commissions et des tribunaux. Ainsi, quel que soit le litige, il n?est jamais réglé sur le lieu du travail, puisque l?IRA vous oblige à aller devant un tribunal.
Une fois là-bas, ce sont des conseillers légaux qui parlent en votre nom; la classe travailleuse n?est aucunement impliquée. Or, la force d?un syndicat ou du travailleur réside généralement sur son lieu de travail. Le rapport de forces est complètement débalancé quand vous l?emmenez dans un bureau à Port-Louis. Là , ils sont face à l?Etat, qui a une philosophie économique bien particulière. Pendant 35 ans, durée de vie de l?IRA, les syndicats ont été ébranlés. C?est ce qui a créé cette cassure entre la base et la direction.
● <B>Et le mouvement syndical n?a ni le soutien du gouvernement, ni de l?opposition ?</B>
Vous avez été au Parlement et vous avez été témoin de la tiédeur avec laquelle l?opposition MMM a accueilli ces deux lois. Des discours sans aucun mordant ont été prononcés. La solution proposée a été le renvoi de l?adoption des celles-ci. Ce n?est que récemment que le contenu de ces lois a été publié dans le journal Le Militant. On se demande pourquoi le Mouvement militant mauricien (MMM) et le Mouvement socialiste mauricien (MSM), qui ont eu à maintes reprises l?occasion de prendre position face à ces lois, ne l?ont pas fait, et donner ainsi, ne serait-ce que l?impression qu?il défendent les droits des travailleurs? En fait c?est tout simplement parce que ces deux lois sont basées à 90 % sur le livre blanc de Showkatally Soodun, alors ministre du Travail sous le précédent régime.
● <B>C?est quand même bizarre. Alors que ces problèmes concernent directement les travailleurs, ceux-ci ne semblent pas vraiment concernés ! Que se passe-t-il ?</B>
Je crois qu?il le sont. Mais il y a une différence entre ceux qui ne peuvent que contenir leur frustration et ceux qui peuvent agir. Et le travailleur n?a pas, selon moi, les moyens d?agir. Ces deux dernières années, la direction du mouvement syndical a réussi à mobiliser pas mal de monde lors des manifestations autour du pain et du budget Sithanen, ce qui est en soi une bonne chose.
Mais cela démontre aussi que la direction du mouvement syndical est devenue prisonnière d?une certaine logique; en d?autres mots, les gens peuvent bien se mobiliser sans que cela ne change quoi que ce soit, comme ce fut le cas pour le pain. Ainsi, ils arrivent à mobiliser les foules dans certains cas seulement, parce que cette action ne remettra pas en question la logique du système.
Les choses se compliquent quand il s?agit de remettre ledit système en question; la foule est éparse. Protester contre les deux projets de loi auraient été une façon de remettre en question ce même système.
● <B> Y aurait-il alors un manque de réflexion au niveau de la direction des syndicats?</B>
Oui, je le pense. Je crois qu?ils n?ont pas le temps de réfléchir sur les choses en profondeur. Il y a aussi, bien sûr, de temps en temps, des actes non réfléchis isolés. Par ailleurs, il faut savoir que le profil type du travailleur a changé. Autrefois, il venait du port et de l?industrie sucrière, les premiers secteurs porteurs du pays et donc ceux qui employaient le plus d?ouvriers. Aujourd?hui dans le port, tout est mécanisé; l?industrie sucrière emploie moins de gens puisqu?elle s?est centralisée; les usines emploient de plus en plus d?étrangers. Ceux qui travaillent dans des centres d?appel ne se considèrent pas vraiment comme des «travailleurs» et dans la construction, la plupart des gens sont des contractuels. Ces mutations assez fondamentales expliquent pourquoi le taux de syndication est bas et pourquoi il est difficile de réunir les travailleurs en un front commun.
● <B>Le mouvement syndical lui-même, a-t-il été crée pour lutter contre le secteur privé ou le gouvernement ?</B>
Le gouvernement, outre sa fonction démocratique, est aussi le plus gros employeur du pays. Il est intéressant de constater que le taux de syndication au sein de la fonction publique est très élevé. Et que le mouvement syndical dans le secteur public est capable d?établir des rapports de forces qui sont en faveur des employés. Le PRB illustre bien cet état des choses.
● <B>La compensation salariale pour les employés du secteur privé symbolise-t-elle la faiblesse des rapports de forces entre les syndicats et le patronat ? </B>
Tout à fait. Et les entreprises parapubliques se retrouvent coincées entre les deux. Elles fonctionnent comme des compagnies privées, sauf que l?État en est l?actionnaire majoritaire. Et ils refusent même de rendre des comptes au Parlement ! Cela donne inévitablement lieu a des comportements comme on en voyait il y a 50 ans au sein du secteur privé !
● <B>Les syndicalistes organisent une manifestation aujourd?hui. Le message envoyé sera-t-il assez fort ? </B>
Je pense que oui. Il y a des clichés qui sont utilisés dans la lutte syndicale comme «injury to one is an injury to all». Ce qui s?est passé chez Mauritius Telecom (MT), par exemple, a provoqué comme un sursaut chez tout un chacun.
● <B> MT et «Air Mauritius» auront-ils, malgré eux, rendu service au mouvement syndical ? </B>
Indirectement, oui. C?est dans l?ordre des choses. Il faut qu?il y ait une attaque pour que la combativité revienne. Et c?est tant mieux. (Sourire?) Mais je sens que le MMM va essayer de faire de la récupération politique de cette affaire. C?est arrivé dans le passé avec la Development Works Corporation et les frais d?examens. Mon petit doigt me dit que l?histoire va se répéter?
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