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«Le financement des partis politiques est à la base de la corruption»
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«Le financement des partis politiques est à la base de la corruption»
● Quelle est votre perception de la corruption à Maurice ? A-t-elle augmenté ?
Je crois que la perception de la corruption est pire parce que la corruption a augmenté. Je parle surtout de la grande corruption qui implique les grosses compagnies. Je prends pour exemple le cas récent d?allégations contre Siddick Chady et une multinationale, il y a eu toute cette affaire autour de Bert Cunningham et ses allégations, il y a eu cette affaire d?octroi de permis de terres situées à St-Félix, il y a eu le méga cas de fraude qui a impliqué la plus grande institution bancaire du pays, la Mauritius Commercial Bank et il y a eu le méga scandale d?Air Mauritius, dans lequel Rogers était impliqué ? une affaire de détournement de fonds pour financer les petits copains, mais surtout pour financer les partis politiques. On peut dire que la corruption s?est globalisée avec la globalisation de l?économie. On a eu tendance à croire que le libéralisme économique allait diminuer la corruption et que la gouvernance allait s?assainir, surtout dans les pays tiers-mondistes, mais c?est le contraire qui s?est passé : il y a eu une exportation de corruption et de pratiques des multinationales dans différents pays du tiers monde.
● Depuis plus d?une dizaine d?années, Maurice a signifié son intention de lutter contre la corruption en créant des institutions comme l?«Economic Crime Office» (ECO) et l?«Independent Commission against Corruption» (ICAC). Mais cela ne semble pas avoir découragé les principaux concernés !
Les solutions institutionnelles et législatives ne suffisent pas, surtout quand il s?agit de la grande corruption. L?ECO est né et a été dissout dans des circonstances politiques assez troublantes. Et l?ICAC a pris naissance dans ce même contexte. Ce qui fait que malgré les bonnes intentions, cette lutte n?a pas vraiment démarré. L?autre problème, c?est qu?ils fonctionnent dans la logique de l?Etat. Et je pense que la corruption n?est que la partie visible de la collusion entre l?Etat et le secteur privé. L?Etat est désormais business friendly. Il y a une inféodation du pouvoir politique au pouvoir économique.
● Et j?imagine que le financement politique est à la base de tout cela ?
Absolument. Il y a tant de corruption parce qu?à la base, il y a eu une corruption de la démocratie. Pourquoi une entreprise va accepter de financer un parti politique ? C?est pour avoir quelque chose en retour. C?est un investissement. Une entreprise est guidée par les dividendes de ses actionnaires et tout investissement, toute donation faite à des partis politiques ? et j?inclus là-dedans le corporate social responsibility - n?est pas anodin. Les entreprises attendent un retour sur leurs investissements et c?est la raison pour laquelle ils font des «donations.» Et après les élections, le parti au pouvoir devra retourn lamone sanze. Et la mone sanze prend plusieurs formes.
● Donnez-nous un exemple.
Il y a quelques jours, le gouvernement a fait voter deux lois qui sont extrêmement importantes et qui concernent 85 % de la population, c?est-à-dire chaque personne qui travaille. Cela alors qu?il n?y avait même pas un mot à ce sujet dans le manifeste de l?Alliance sociale. J?ai vérifié. Ce gouvernement-là n?a pas eu le courage de dire ce qu?il comptait faire parce qu?il sait que le sujet est controversable. Mais à un moment, les bailleurs de fonds, M. de Navacelle de Transparency International, la Mauritius Employers Federation, le Joint Economic Council, Tianli et la Banque mondiale, entre autres, disent qu?il faut changer les lois du travail. Et à Rezistans ek Alternativ, nous pensons qu?il y a eu pression de la part des bailleurs de fonds pour faire voter ces lois.
● Et légaliser le financement des partis politiques n?est pas une solution ?
Non, légaliser serait la bêtise la plus monumentale. Une entreprise est là pour faire des profits et n?est certainement pas une organisation citoyenne. Malgré ce que disent les Tim Taylor et les Jacques de Navacelle?
● Le problème c?est qu?on a un peu l?impression que, quelque part, le public ne s?offusque plus de la corruption, qu?il a intériorisé le fait que les politiciens sont corrompus de toutes les façons et qu?il n?y a rien à y faire. Etes-vous d?accord avec ce commentaire ?
Je pense au contraire que les gens sont très en colère avec ce qui se passe. Mais la corruption a fait partie de notre quotidien depuis tellement longtemps et surtout les gens ont intériorisé le fait qu?il n?y a pas d?alternative. Au niveau des partis politiques la boucle a été bouclée, toutes sortes d?alliances ont été faites.
Mais je pense qu?il y a aussi des mutations importantes qui sont en train de traverser notre société. Le libéralisme économique ? ou l?intégrisme intégral comme j?aime le dire ? est en train de pousser vers une atomisation de la société. Le slogan aujourd?hui est 24/7 ? c?est-à-dire les citoyens doivent être à la disposition de la production et de la consommation tout le temps. C?est cela le but de ces deux lois qui viennent d?être votées. Le citoyen devient donc une extension des machines de production. Cela a des conséquences sociales énormes. Comment voulez-vous que les citoyens aient le temps de se regrouper, de s?organiser dans de telles circonstances ? Les gens n?ont plus le temps parce qu?ils travaillent. Encore une fois, cela nous ramène au libéralisme et c?est une aberration de notre époque. Tout le monde croyait que la technologie allait diminuer le travail des gens mais c?est le contraire qui est vrai.
● Le libéralisme, pour vous, veut donc dire absence d?éthique et de valeurs ?
Le libéralisme a ses propres valeurs ? que chaque chose a un prix et qu?il faut une liberté totale et que les contrôles démocratiques doivent être entièrement éliminés. Eliminer les protections sociales, éliminer au maximum les paramètres qui protègent l?écologie et l?environnement et le libéralisme veut d?un Etat fast-track à sa disposition. Aujourd?hui, l?Etat est comme le courtier du secteur privé ; et autour de l?Etat, il y a d?autres courtiers qui gravitent. Heureusement qu?à Maurice, l?Etat n?a pas complètement abdiqué ses responsabilités.
● Mais pourtant à Maurice, quand nous parlons de corruption, nous avons tendance à nous arrêter à la corruption dans le secteur public. Même l?ICAC qui a été créée pour combattre la corruption s?arrête à la fonction publique alors que le gros de la corruption se trouve dans le secteur privé. Comment expliquez-vous cela ?
C?est cela le système capitaliste. La logique de ce système veut que misie-là lui, n?a pas à s?expliquer. Savez-vous par exemple que jusqu?à maintenant dans l?industrie sucrière, nous ne savons pas combien gagne l?état-major ? Misie-là, lui, n?a pas à s?expliquer. Et cela commence à affecter le secteur public parce que de nos jours, il y a des accords commerciaux secrets. Le Parlement aujourd?hui n?a pas le droit de connaître les détails d?un accord que l?Etat à signé avec une entreprise qui va nous vendre de l?électricité ! Nous parlons de démocratie et de transparence mais même le Parlement ne peut pas connaître les détails de l?accord avec Tianli !
● Et on se concentre sur le «petty corruption» ?
Exactement. Il y a une seule façon de combattre cela et c?est donner plus de pouvoirs aux citoyens et de rémunérer les fonctionnaires correctement.
● Oui, mais les présidents des conseils d?administration des organismes parapublics et leurs présidents ne sont pas particulièrement mal rémunérés!
Oui, et c?est un bon point : les parapublics font partie de l?Etat et la façon dont ils sont gérés représente une sorte de récompense pour ceux qui ont aidé durant la campagne électorale. Je crois que d?une certaine façon c?est normal que le gouvernement en place nomme ses proches, mais quand ces para-publics sont impliqués dans l?allocation de contrats, les choses se compliquent un peu. Le fonctionnement doit définitivement être revu, mais la solution n?est certainement pas la privatisation, mais la démocratisation. Par exemple, au lieu qu?un nominé politique siège au conseil d?administration de la Corporation nationale du transport, ce serait bien qu?un représentant des usagers y siège. C?est cela la démocratisation.
● Et en fait, malgré les grands discours, nous sommes en train de nous éloigner de la démocratisation ?
Avec l?importance que prend le business, certainement. Vous savez, il y a des multinationales dont le chiffre d?affaires peut être 40 fois supérieur au budget d?un Etat. Elles sont en train de devenir des monstres et, face à eux, les Etats ont de moins en moins de bargaining power et donc de pouvoir. Il y a un débalancement entre l?Etat, qui représente la souveraineté d?un peuple, et ces entreprises qui ont une toute autre conception du sens des valeurs. Pour ces entreprises, ce que nous appelons corruption, est classé comme simple «dépense». Voilà la source du mal.
● Mais face à cela que fait-on ? Surtout quand on a une classe politique qui semble avoir abdiqué ses valeurs et son sens de l?éthique ?
On ne fait malheureusement plus de la politique pour défendre un projet de société : c?est désormais devenu une carrière. Nous savons très bien que pour être candidat d?une de ces alliances, il faut au moins Rs 1 million. Et si vous avez dépensé autant d?argent, vous voulez le faire fructifier, non ?
Je pense que la solution est de donner plus de pouvoirs aux citoyens. Sinon, ça va dégénérer.
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