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Taxi : ça ne roule plus

3 août 2008, 20:00

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Taxi : ça ne roule plus

Le front dégarni et recouvert de quelques gouttes de sueur, Dev Mungee contemple les dominos usés éparpillés sur la table de la cabane en tôle en face de l?hôtel Le Canonnier. Un regard furtif de temps en temps sur les touristes qui franchissent le portail de l?hôtel. Il attend là, avec ses autres amis chauffeurs, dans l?espoir qu?un de ces touristes chercherait un taxi. Une longue et difficile attente.

«Depuis trois jours, je n?ai rien obtenu comme ?course? alors que ce matin j?ai pu avoir un ?local? vers Grand-Baie pour Rs 200, confie-t-il. Depuis trois mois, je ne rembourse pas le prêt que j?ai pris pour acheter ma voiture. De kours par mwa, mari dimal sa mo dir ou !»

Ses amis, soit les 23 chauffeurs de l?hôtel Le Canonnier, l?approuvent et pestent contre les «tour-opérateurs et les démarcheurs qui débauchent leurs clients sur les plages en offrant des excursions autour de l?île en voiture ou en minibus». «Souvent ce sont des taxis marrons et certains démarcheurs volent carrément les touristes ou alors ils leur vendent du gandia», affirme Rajesh Sewpaul, un chauffeur de 47 ans, très bien habillé. Un couple de touristes a été récemment arrêté dans l?hôtel d?à côté avec du gandia.

Il est 17 h 15. Le soleil darde ses derniers rayons sur la cabane en tôle que les chauffeurs ont construit pour s?abriter et tuer le temps. «Gete, gete, ou pou trouve la», lance Naser Alladutt. Il indique un minibus contract à la plaque jaune portant le numéro 1001 MR 05. Le fait qu?il n?y a rien d?écrit sur le véhicule, indique qu?il appartient à un petit opérateur. Le minibus débarque deux touristes à l?hôtel Le Canonnier et repart avec une douzaine d?autres.

«Ce sont des clients, qui dans le passé, utilisaient les taxis pour leurs sorties, ajoute Naser. Maintenant, ce sont les démarcheurs qui les leur proposent alors que nous ne pouvons le faire car nous sommes interdits d?accès à l?intérieur de l?hôtel.» Alors que Nasser explique la situation, trois autres minibus contract débarquent des touristes après une journée d?excursion. Rajesh Sewpaul note leurs numéros : 2326 JU 04, 2218 MY 07, 715 FB 08.

Et la valse continue alors que Dev Mungee fait des photos. «Nous nous sommes plaints à la National Transport Authority (NTA) et les inspecteurs sont venus ici un matin pour un constat de visu, explique-t-il. Kan mo dir enn inspekter pran kontravansyon, li dir mwa pa kapav parski si sofer la pran enn avoka e poz li kestyon dan la kour, li pa pou kapav reponn parski la lwa pas kler lor sa zafer la.» Les chauffeurs ont, alors, pris les choses en main et il y a eu une bagarre devant la porte de l?hôtel. Le pare-brise d?un minibus a volé en éclats et un des chauffeurs de taxi sera bientôt traduit en cour pour cela.

Dev Mungee n?est nullement décontenancé quand on lui parle de l?argent que se font les chauffeurs de taxi en transportant des touristes dans les boutiques qui vendent des grandes marques. «Ces boutiques doivent cesser d?offrir de l?argent aux chauffeurs de taxi qui leur apportent des clients parce que c?est cet argent qui favorise les petits opérateurs de minibus ou de taxis marrons qui volent notre clientèle, dit-il. D?ailleurs, combien de fois par mois croyez-vous qu?un chauffeur peut apporter des clients dans une ou plusieurs de ces boutiques ? Une fois tous les trois ou quatre mois et savez-vous que la plupart de ces touristes n?achètent rien car ils estiment que c?est aussi cher qu?en Europe.»

Dev Mungee n?hésite pas à dévoiler les «bons procédés». «Ce sont les propriétaires de ces magasins qui sollicitent les chauffeurs de taxi en leur proposant entre Rs 100 à Rs 300 par client mais pour obtenir cet argent, il faut que le client y passe plus de 15 minutes même s?il n?achète rien. S?il fait des achats, on a une commission sur la vente aussi mais la plupart des touristes n?achètent rien aujourd?hui.»

Les propriétaires de ces boutiques de luxe ne veulent pas être cités mais il pestent tous contre les chauffeurs de taxi. «Nous sommes obligés de les payer sinon ils nous boycottent, affirme un propriétaire. Je peux recevoir jusqu?à une quinzaine par jour mais c?est rare qu?un même chauffeur se présente plus d?une fois par mois.»

Les plaintes de Dev Mungee et de ses amis sont les mêmes à Trou-aux-Biches, Pointe-aux-Piments, Grand-Baie, Belle Mare, etc. Les chauffeurs se rongent les freins en attendant des jours meilleurs. «Quand le memorandum of understanding a été signé entre les chauffeurs de taxi et l?AHRIM, nous avons eu de grands espoirs. Certains chauffeurs ont vendu leurs voitures japonaises et se sont endettés jusqu?au cou pour s?acheter une Mercedes en espérant qu?il obtiendraient des courses des agences et des tour-opérateurs mais malheureusement, certains de ces derniers ont choisi de contester cet accord en Cour suprême», explique Leckrajsing Ramdhony, chauffeur de taxi de l?hôtel Le Victoria et secrétaire de la Taxi Operators Association (TOA).

Malgré ce tableau noir, de nombreux chauffeurs de taxi espèrent pouvoir obtenir une «patant lotel» pour se joindre aux 935 chauffeurs de taxis qui travaillent pour les 59 hôtels du pays. Ceux qui étaient en grève de la faim à Bel-Ombre se joindront au groupe. «Le ministre nous a dit qu?il a déjà trouvé une solution pour nous», explique Antonio Louis, porte-parole des 15 chauffeurs de taxi qui opéraient temporairement auprès de l?hôtel Le Tamassa et qui n?ont pas obtenu de patente. Ils seront casés dans d?autres hôtels de la région car plusieurs ont contracté des dettes pour acheter leurs taxis. Des voitures reconditioned importées du Japon.

Dev Mungee, lui, attend le retour des beaux jours pour rembourser ses dettes. Il a la nostalgie du temps où il travaillait au St Geran, dans les 86 et 87, et où il empochait jusqu?à Rs 10 000 par mois. «Rs 10 000 ti enn bel la mone sa lepok la e lesans ti Rs 2.65 e touris ti mwins. Azordi zot pe koz 1 milyon touris me sofer taxi lotel pe tom lor lapay.»

Il fait référence aussi à la grande manifestation des chauffeurs de taxis des hôtels, organisée le 11 août 2003, qui avait fait fléchir le gouvernement d?alors.

Qui peut devenir chauffeur de taxi ?</B>

■ «N?importe quel Mauricien qui détient un permis de conduire pour voiture, datant de plus de six mois, et qui a un casier judiciaire vierge», explique l?assistant surintendant de police (ASP), Ben Buntipilly. Vérification est faite auprès du «Criminal Record Office» où les empreintes digitales de l?aspirant chauffeur de taxi sont prélevées. Toutefois, indique l?ASP Buntipilly, ce dernier doit subir un examen oral, en créole, concernant les distances entre les différentes régions du pays, les lieux touristiques, les hôtels et les conditions imposées par la NTA. Ces dernières concernent, entre autres, la façon de s?habiller (par exemple, le chauffeur de taxi ne peut pas conduire torse nu ou fumer au volant), les bases d?opération et les lieux où il est interdit de prendre des passagers.

Comment obtenir un permis de taxi d?hôtel ?</B>

■ A l?ouverture d?un nouvel hôtel ou si un détenteur d?un permis de taxi d?un hôtel rend son permis, la NTA fait publier une annonce invitant les intéressés à postuler. Normalement seuls ceux qui sont détenteurs d?un permis de taxi de plus de trois ans peuvent postuler. En 2004, cette condition a été modifiée et ceux, résidant tout près d?un hôtel et dont le permis date de moins de trois ans, peuvent postuler s?ils obtiennent une recommandation de l?hôtel en question. C?est le cas de plusieurs chauffeurs de taxi de Bel-Ombre qui n?ont pas obtenu de «patente» malgré des recommandations et le fait d?habiter à proximité de l?hôtel. Quoi qu?il en soit, la «patente» peut être révoquée par la NTA si jamais il y a une plainte de mauvaise conduite contre le chauffeur. La révocation est aussi possible si le détenteur n?offre pas les services qu?on attend de lui.

<B>Tableau indicatif</B>

■ Signe des temps. Le parc des voitures (privées) du pays a presque quadruplé de 1979 à 2007, soit une croissance de presque 400 %. Idem pour les motocyclettes alors que la croissance des autocyles dépasse les 600 %. Tel n?est pas le cas pour les taxis et les autobus. Le ratio taxi-voiture privée a évolué de 1979 à 2007 au détriment des taxis, mais également des autobus. Ce qui indique que ces deux modes de transport ne suivent pas la croissance industrielle et touristique et que des modes alternatifs sont utilisés. Aucune donnée n?est disponible sur les «contract buses» et les «contract cars». Cela aurait aidé à mieux comprendre la situation et le mode de transport préféré dans le secteur du tourisme. Des 6 885 taxis en 2007, 935 roulaient pour 59 différents hôtels.

QUESTIONS À?

<B>Leckrajsing Ramdhony,</B> <I>secrétaire de la TOA </I>

● <B>La perception veut que les chauffeurs d'hôtels de plage se font beaucoup d?argent. Quels sont vos revenus mensuels ? </B>

Rien n?est plus comme avant. Si j?ai de la chance, j?arrive à faire environ Rs 18 000 par mois mais la moyenne est de Rs 12 000. Certains mois, c?est Rs 6 000 ou moins. Certains n?ont eu que Rs 3 000 pour deux mois de travail.

Quand on prend en compte que nous devons payer une assurance annuelle d?environ Rs 15 000, cela équivaut entre un à deux mois de travail.

● <B>Vous parlez du temps d?avant mais c?était comment dans le passé et cela date de quand ? </B>

Entre1998 et 2000, on gagnait bien sa vie et on pouvait économiser Rs 4 000 mensuellement. Aujourd?hui, notre principal souci, c?est de trouver de l?argent pour rembourser le prêt de notre voiture, soit entre Rs 5 000 et Rs 8 000, et subvenir aux besoins de notre famille. Dans le passé, un chauffeur de taxi pouvait envoyer son enfant étudier en Grande-Bretagne pour devenir médecin ou avocat, entre autres. C?est fini, cette époque-là?

● <B>Qu?est-ce qui s?est passé ? </B>

La faute est aux tour-opérateurs, aux compagnies, aux contract buses et aux taxis marrons qui ont des canvassers (démarcheurs) qui racolent les clients des hôtels. pour des tours. Le pire, c?est que des tour-opérateurs ont aujourd?hui le droit d?envoyer un taxi de leur choix dans un hôtel. Ainsi, des taxis de Vacoas, Rose-Hill etc. viennent chercher des touristes dans des hôtels du Nord. L?Etat permet cela tout en parlant de démocratisation de l?économie. Des bagarres entre chauffeurs sont presque quotidiennes et ce n?est pas bon pour l?image du pays.

● <B>Il y a quand même un «memorandum of understanding» (MoU) entre vous et l?AHRIM sur les agissements des tour-opérateurs ? </B>

L?accord n?est pas respecté et l?affaire est en Cour suprême car certains vested interests ne veulent pas que le MoU entre les chauffeurs et l?AHRIM soit appliqué.

● <B>Revenons à vos revenus. On dit que les chauffeurs d?hôtels se font beaucoup d?argent en transportant les touristes vers des magasins de vêtements de marque... </B>

C?est vrai mais combien de fois par mois un chauffeur a de telles courses ? Avec beaucoup de chance, il peut se faire Rs 1 500 avec le door money et les commissions (qui sont une pratique internationale) mais est-ce que cela compense le manque à gagner des mois où il ne travaille que pour Rs 5 000 à Rs 6 000 ?

● <B>Comment arrivez-vous à tenir et pourquoi ne pas rendre les «patentes» ? </B>

Bon nombre cultivent des légumes, d?autres ont une tabagie ou un petit commerce tenu par leur épouse. Nous sommes pour rendre nos patentes si l?Etat nous propose un emploi ou quelque chose en retour. Mais pourquoi la NTA délivre-t-elle autant de permis de contract car ? Pourquoi ne ne sommes-nous pas concernés dans l?Empowerment Fund car nous sommes aussi une petite entreprise ? Lorsque les hôtels ferment pour rénovation ou après un incendie , rien n?est prévu pour nous. Le Trou-aux-Biches va fermer pendant deux ans et je vais écrire au Premier ministre pour évoquer ce problème.

Il y a des chauffeurs de taxis qui font des études au prix de gros efforts. J?ai déjà, moi-même, un diplôme en Mass communication et je poursuis actuellement des études en management avec spécialisation en ressources humaines.

● <B>Y a-t-il une solution à ce problème ? </B>

Je crois que si les hôtels nous offraient un comptoir à l?intérieur de leur établissement, cela nous aiderait à améliorer notre situation. Beaucoup de touristes ne connaissent même pas l?existence des chauffeurs de taxis devant les hôtels et les services offerts.

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