Publicité
L?éthanol en eaux troubles
«Alcodis est disposé à offrir aux petits et moyens planteurs une participation de 40 % dans son unité de production d?éthanol, c?est-à-dire 5 % de plus que ne leur offrirait l?industrie sucrière.» Cette phrase lancée hier par Michel Moreau, directeur général d?Alcodis est en fait une déclaration de guerre face à la nouvelle stratégie de l?industrie sucrière.
Cette guerre pourrait retarder l?adoption de l?éthanol, car l?Etat pourrait hésiter longuement entre Alcodis et les sucriers qui brandissent déjà le Multi Annual Adaptation Strategic Plan (MAAS). Ils parlent également d?une production d?éthanol à moins cher à travers leur excès de vapeur et la formule de flexi factory (voir déclarations de Joseph Vaudin (FUEL) et Jacques d?Unienville (MTMD). Mais l?industrie sucrière ne serait pas en mesure de donner au pays de l?éthanol immédiatement, ayant trop hésité dans le passé et n?ayant jamais pris le risque d?investir dans l?éthanol.
Tel n?est pas le cas avec le groupe Maurel qui, après avoir essuyé le refus de toutes les usines contactées pour une production d?éthanol, s?est lancé seul dans cette production avec un partenaire étranger.
Ainsi, Maurice qui a déjà pris un retard certain, dans l?utilisation de l?éthanol voit aujourd?hui deux différents groupes sucriers s?intéresser à l?installation de deux différentes distilleries d?éthanol. Si ces projets se concrétisent, Alcodis qui a investi gros dans l?éthanol, se retrouverait sans une goutte de mélasse. Cette matière première appartient en grande partie aux petits et moyens planteurs qui sont aujourd?hui en mesure de décider de l?avenir de nouveaux projets.
Fuel et MTMD comptent sur la participation de 35 % des petits et moyens planteurs de l?industrie sucrière pour s?assurer de la mélasse dont ils auront besoin pour faire tourner leur distillerie.
<B>«Une porte de sortie»</B>
«Dans le cadre de l?accord entre la Mauritius Sugar Planters Association (MSPA) et le gouvernement, 35 % de l?actionnariat des raffineries et des distilleries d?éthanol, c?est-à-dire les nouvelles unités des sucreries, reviendront aux petits planteurs et aux travailleurs. Je trouve que cette intention de l?Etat est très correcte. Je crois aussi que ces planteurs auront intérêt à ce qu?il y ait un maximum de valeur ajoutée à la mélasse. Vendre ou transformer, je crois que ce sera une question de compétition, une question de rajouter un maximum de valeur à la canne, produite par les planteurs. C?est aux planteurs de décider», affirme Joseph Vaudin qui dira qu?il est prématuré de parler de fermeture d?Alcodis. C?est également pour s?assurer de la mélasse des petits et moyens planteurs qu?Alcodis leur a fait la proposition d?une participation de 40 % dans sa distillerie.
Salil Roy, président d?une association de petits planteurs, ne dit ni oui, ni non à la proposition d?Alcodis. «Nous allons considérer toutes les options», dit cet homme qui s?emballe déjà pour une participation de 35 % dans toute raffinerie d?éthanol que mettrait sur pied l?industrie sucrière. D?autant plus que ces planteurs n?auront pas à débourser de l?argent pour obtenir cette participation de 35 %.
Quoi qu?il en soit, chaque distillerie qu?envisage de construire l?industrie sucrière nécessiterait un investissement d?environ 20 millions de dollars alors qu?une distillerie, Alcodis, est déjà opérationnelle. Elle est en mesure d?assurer au pays tout l?éthanol nécessaire, même si on passait à l?E20, c?est-à-dire 20 % d?éthanol dans notre essence, affirment Lloyd Coombes, directeur exécutif d?Alcodis et Michel Moreau, le directeur général.
Les responsables d?Alcodis, affirme Michel Moreau, rencontrent des responsables du ministère du Commerce et ceux des Finances de même que la STC la semaine prochaine. Des renseignements glanés de sources sûres indiquent que le groupe Maurel, propriétaire à 50 % d?Alcodis, cherchent en ce moment un rendez-vous avec le Premier ministre.
Alcodis peut nous donner dans un bref délai de l?éthanol déshydraté, alors qu?il nous faut attendre au moins un an si on décidait de confier la production d?éthanol déshydraté aux sucriers. Mas ces derniers ont de solides arguments en leur faveur.
Contrairement à Alcodis, qui utilise de l?huile lourde dans ses chaudières, les sucreries, elles, ont de la mélasse. Elles n?ont pas à passer par un intermédiaire pour acheter leur mélasse, ou pour la transporter à côté de leur usine, et elles ont la faculté de modifier leur production d?éthanol en utilisant non seulement la mélasse, mais également la mélasse enrichie ou directement de jus de canne. (Voir hors texte sur FUEL).
Devant ce dilemme qui pourrait même mettre en cause le plan stratégique de l?industrie sucrière, l?Etat pourrait adopter une porte de sortie en encourageant une participation d?Alcodis dans la production d?éthanol de l?industrie sucrière. Michel Moreau ne dit pas non à une telle participation en ajoutant qu?Alcodis est détenu par le groupe Maurel et Alcogroup, un groupe international qui a une excellente expérience dans la production et la vente d?éthanol à travers le monde.
En effet, 25 % de l?éthanol du monde sont produits par Alcogroup qui a des distilleries au Brésil, en Afrique du Sud et en Europe. Son expérience brésilienne lui permet d?aider à un transfert de technologie, même si le pays passait à l?E85 qui nécessiterait la transformation des moteurs.
Par ailleurs Electricité de France Energie Nouvelle détient 25 % de l?actionnariat d?Alcogroup.
Expérience et partenariat qui pourrait peser lourd quand l?Etat aura à opter pour un producteur d?éthanol.
La part des petits planteurs</B>
■ Umesh Basant Rai, du «Control Board» explique que le pays produit chaque année en moyenne cinq millions de tonnes de cannes dont seules 3 % deviennent de la mélasse. Ainsi, le pays obtient pour chaque récolte 150 tonnes de mélasse. Environ 30 % de ce tonnage reviennent aux petits planteurs qui ont le droit de prendre cette mélasse sous forme d?argent ou alors sous forme de mélasse. Le pays consomme en fait 30 000 tonnes de mélasse (fabrication de rhum et d?aliments pour animaux? et exporte 120 000 tonnes. Le prix payé aux planteurs est déterminé par celui obtenu pour la mélasse sur le marché hollandais. Un différend avait surgi à propos de ce prix et un comité spécial avait été mis sur pied au «Control Board». Résultat, les planteurs ont obtenu Rs 45 millions de plus pour leur mélasse, soit Rs 1 361 par tonne de mélasse au lieu de Rs 1 019 la tonne. Si le pays passe à l?E 20, on aura besoin de 90 000 tonnes de mélasse pour produire l?éthanol nécessaire pour ce type de mélange. L?éthanol se négocie entre 500 à 600 dollars la tonne en ce moment. Maurice pourrait doubler sa capacité de production en adoptant la technique d?utiliser de la mélasse enrichie «qui produit 50 % plus d?éthanol, mais qui réduirait de 8 % notre production sucrière», affirme Joseph Vaudin, CEO de Fuel. Il ajoute que les sucriers seront tenus à produire une forte quantité de sucre blanc de par un accord passé avec un groupe allemand. Ainsi, une forte production d?éthanol au détriment du sucre ne sera pas possible avant 2015.
QUESTIONS À?
Jacques d?Unienville, président de la MSPA
● <B>Quelle sera votre capacité de production et produirez-vous de l?éthanol déshydraté ?</B>
Avant de parler de capacité de production, il convient de restituer la question de production d?éthanol et autres produits de la canne d?abord dans le cadre du Multi Annual Adaptation Strategic Plan (MAAS) et ensuite de l?accord intervenu entre le gouvernement et la MSPA le 5 décembre 2007. Le MAAS avec pour toile de fond la dérégulation des marchés et la baisse des prix garantis pour le sucre, prévoit la transformation de l?industrie sucrière en une industrie de la canne à sucre avec un exercice de centralisation, de productivité, de production d?énergie à partir de la bagasse, de la mise en place de raffineries et d?unités de production d?éthanol. Notre action et nos options se situent dans cette perspective depuis 2002. Nous pensons que toute la question doit être prise dans cet ensemble avec une flexibilité nous permettant de mieux répondre aux besoins du marché. Il est prévu dans l?accord du 5 décembre une participation du SIT et des petits planteurs à hauteur de 35 % du capital. Je vous dirai que dans un premier temps l?unité de distillation sera d?une capacité de 100 000 litres par jour et nous produirons aussi de l?éthanol déshydraté
● <B>Maurice peut-elle se payer le luxe de plus d?une distillerie d?éthanol ?</B>
Nous croyons que nous n?avons pas le droit de refuser de nous engager dans la voie de la flexibilité pour être mieux adaptés aux conditions du marché. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de ne pas nous engager dans la création d?une nouvelle distillerie comme prévu par le MAAS et de la réforme en cours visant à transformer l?industrie sucrière en un cluster cannier. Nous devons saisir les opportunités offertes par la nouvelle dynamique d?un marché ouvert et compétitif. C?est pour cela qu?à notre niveau et ce depuis 2002 nous nous dotons des outils nous garantissant la flexibilité et la résilience nécessaires à travers la création de la Société usinière du Sud (SUDS) et la mise en place de la Compagnie thermique de Savannah (CTSAV) et actuellement avec la construction de la raffinerie et dans un proche avenir celle de la distillerie d?éthanol qui dans le schéma mondial est complémentaire de la raffinerie. Le Projet SUDS CTSAV a d?ailleurs été cité comme référence par l?Union européenne dans la dynamique de la réforme sucrière qui a contribué à ce que le pays bénéficie d?une enveloppe de 302 millions d?euros.
● <B>Produirez-vous à partir de la mélasse ou directement à partir de la canne ?</B>
Nous gardons les options ouvertes mais dans un premier temps la production se fera à base de mélasse produite dans nos unités.
● <B>Quel est, valeur du jour, le coût de production d?un litre d?éthanol fabriqué avec de la mélasse et un litre d?éthanol produit à partir du jus de canne ?</B>
Notre production s?effectuera dans le cadre du concept de flexifactory tel que préconisé au niveau du MAAS, c?est-à-dire que la composante du prix de marché, du sucre ou de l?éthanol devront à terme déterminer l?orientation de la production de ces deux commodités en fonction de la demande et des prix du marché. Par ailleurs nous évoluons dans un marché ouvert et concurrentiel, le coût de production est commercialement sensible.
● <B>Quel est le prix d?un litre d?éthanol sur le marché mondial ?</B>
Les cours sont extrêmement volatiles et dans le court, moyen ou long termes, les conditions commerciales varient en fonction de plusieurs facteurs, d?où l?intérêt de fonctionner dans le cadre du flexi factory concept pour une plus grande flexibilité.
● <B>Combien d?éthanol et de sucre pourriez-vous produire à partir d?une tonne de canne.</B>
Une tonne de canne équivaut à la production de 80 litres d?éthanol ou 100 kg de sucre
● <B>Valeur du jour, combien rapporteraient ces deux produits sur le marché mondial ?</B>
Les cours du marché mondial sont extrêmement volatiles et notre situation dans le court ou long terme dépend des prix qui varient pour chaque produit. A ce jour, le litre d?éthanol varie en fonction des accords individuels et des ports de livraison et varie dans une fourchette se situant entre 45 et 65 centimes d?euro le litre Avec l?accord conclu entre le Syndicat de sucres et Sudsucker nous avons obtenu un prix qui sera au minimum équivalent au prix référence du marché européen ? soit 404 euros la tonne de sucre raffiné en 2009. Il faut préciser que cet accord implique des investissements conséquents dans une raffinerie pour honorer notre engagement. Sudsucker comme tous les grands groupes sucriers mondiaux est également très présent dans le secteur de l?éthanol.
● <B>Alcodis produira cette année 22 millions de litres d?éthanol avec les 90 000 tonnes de mélasse. Si le pays passait à l?E 20, nous aurons tout l?éthanol nécessaire. Cela signifie que vous n?aurez pas de mélasse pour produire votre éthanol d?une part et d?autre part, si vous produisez à partir du jus de canne, vous n?aurez pas de marché à Maurice. Comptez-vous produire uniquement pour l?exportation, et quel marché visez-vous ?</B>
Encore une fois, il faut situer la mouvance de notre groupe dans la logique du MAAS qui répond aux nouvelles exigences mondiales du secteur sucrier. Pour ce qui est de la production d?éthanol, nous nous approvisionnerons à partir de la mélasse que nous produirons avec la possibilité de produire de la mélasse enrichie. Concernant les marchés nous avons plusieurs options.
● <B>La production d?éthanol fait partie du plan stratégique de l?industrie sucrière. Pouvez-vous nous parler de l?importance de cette production dans la profitabilité de l?industrie sucrière ?</B>
Ce qui est important c?est la flexibilité. Au Brésil, selon les cours des marchés, la production est orientée vers le sucre ou l?éthanol. En pratique les unités produisent à la fois du sucre et de l?éthanol et s?adaptent en fonction des cours pour privilégier une production par rapport à l?autre . Ce n?est jamais du TOUT sucre ou TOUT éthanol ? ne serait-ce que pour assurer les contrats en cours .
● <B>Vous avez participé au Salon des énergies renouvelables à Paris. Pouvez-vous nous dire si cela vous a donné une idée de la place de Maurice dans ce secteur ? Sommes-nous en avance ou en retard ?</B>
Notre participation à ce Salon se situe dans le droit fil de notre ambition au niveau du groupe par rapport à notre volonté d?appliquer notre vision dans ce secteur de développement. Nous avons pu mettre l?emphase sur notre savoir-faire technologique acquis à travers SUDS et CTSAV. Profitant de notre participation à cette manifestation, nous avons étudié les possibilités dans les autres secteurs liés au développement durable et aux énergies renouvelables ? notamment le secteur de la construction. Au plan de la biomasse, nous sommes certainement très en avance et avons encore du potentiel à développer ce secteur à Maurice et dans la région.
<I>Propos recueillis par</I> <B>R. J.</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents