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Un demi-siècle comme médecin
Le Dr Ip fait partie de ces êtres dont il est impossible de définir l?âge. Pas cachottier pour un sou, il révèle qu?il a 76 ans et que s?il ne les faits pas, c?est que c?est génétique, point barre. Cette attitude très directe et terre à terre illustre bien la personnalité de ce médecin.
Cet aîné des 12 enfants vivants de Ip Soo Ching et d?Ay Yeung Chuck Pin, tous deux originaires de Chine, est né à Goodlands. La famille s?installe ensuite à Solitude puis à Piton où son père tient un commerce au détail. Après une scolarité primaire à l?école de Poudre-d?Or-Hamlet où il est un des 12 boursiers, il complète son cycle secondaire, filière scientifique, à la School de Port-Louis, soit le collège Royal de Port-Louis. On est alors en 1952.
Son grand-père qui finance ses études supérieures, décide qu?il sera médecin. Ses demandes d?admission dans les universités de Lyon et d?Edimbourg ayant été acceptées, il opte pour une formation en Ecosse. Ses études de médecine durent six ans. Ne sachant pas dans quelle discipline de la médecine il va se spécialiser, il les apprend toutes à fond. «Il me fallait goûter à tout pour savoir que choisir ». Il a d?excellents résultats dans toutes les matières, si bien que sur les 124 étudiants de sa promotion, il figure parmi les quatre qui décrochent leur Bachelor in Medecine et Bachelor in Surgery (MB CHB) avec Honours.
C?est principalement pour des raisons familiales qu?il regagne Maurice le 9 septembre 1959, même s?il a accepté la proposition du service de la Santé d?intégrer la Fonction publique et ainsi obtenir une bourse de spécialisation après quatre ans de service. Il débute comme médecin au lendemain de son retour à l?hôpital Dr Jeetoo. Il est ensuite muté à l?hôpital Poudre-d?Or et exerce aussi dans les dispensaires du Nord. Au bout d?un an, il est muté à l?hôpital Victoria. Son franc-parler lui vaut des représailles. «J?étais agacé car j?étais le perpétuel bouche-trou. On m?envoyait remplacer partout et je quittais souvent l?hôpital à la tombée de la nuit.»
«Quand on étudie le développement d?un embryon, on est émerveillé et cela ne peut être le fruit du hasard. D?où viennent toute la matière, l?énergie de l?univers, les lois de la physique, de la chimie, les lois mathématiques qui dirigent notre monde? Pour moi, il y a définitivement un Créateur</I>
Sachant que peu de médecins se rendent à Rodrigues, il décide de faire une demande pour y aller «et avoir la paix». Mais avant de partir, il effectue un stage à l?hôpital Brown-Séquard. Là, il voit pour la première fois le Dr Alex Vellin traiter une douleur au talon par acupuncture. «Le résultat était tellement impressionnant que j?ai rangé l?acupuncture dans ma mémoire». Lui et son épouse, Jacqueline, passent 14 mois à Rodrigues.
Il doit pistonner ses supérieurs pour pouvoir se prévaloir de sa bourse de spécialisation. C?est à Edimbourg qu?il se spécialise en médecine interne et obtient son Member of the Royal College of Physicians (MRCP). De retour au pays, il est envoyé à l?hôpital Victoria où il exerce dix ans, puis à l?hôpital SSRN où il reste en poste jusqu?à sa retraite. Mais malgré son retrait du secteur public, il continue à pratiquer la médecine dans sa consultation privée qu?il occupe à la rue Desforges depuis 1967.
Plusieurs facteurs concourent à le faire se tourner vers l?acupuncture. «Après avoir exercé pendant des années, j?avais vu les limites de la médecine occidentale que je trouvais incomplète, trop fragmentée, trop spécialisée.» Un de ses patients qui s?est rendu en Chine se voit offrir un livre sur le sujet. Ne sachant quoi en faire, ce dernier lui en fait cadeau. Au départ, le Dr Ip trouve son contenu indigeste.
Toutefois, lorsque l?Organisation mondiale de la santé approuve l?acupuncture comme méthode de traitement et qu?un journaliste américain ayant accompagné le président Richard Nixon en Chine, en fait les éloges à son retour aux Etats-Unis, le Dr Ip se dit qu?il est temps de s?y intéresser de près. Si bien que lorsqu?un professeur d?acupuncture de Pékin vient donner des cours à Maurice, il les suit. Il se documente davantage après lecture de livres qu?il commande sur cette médecine traditionnelle. «Les médecines occidentale et traditionnelle chinoises sont complémentaires.»
Fervent croyant et pratiquant, le Dr Ip est connu pour ses prises de position en faveur de la vie et donc contre l?avortement. Et pourtant, lorsqu?il était à l?hôpital, il a dû effectuer des curetages après des avortements ratés. «Je devais réparer les dégâts faits par d?autres pour sauver des vies.»
La science croit au hasard et pourtant lui qui l?a étudiée, croit en l?existence d?un Créateur. «Quand on étudie le développement d?un embryon, on est émerveillé et cela ne peut être le fruit du hasard. D?où viennent toute la matière, l?énergie de l?univers, les lois de la physique, de la chimie, les lois mathématiques qui dirigent notre monde? Pour moi, il y a définitivement un Créateur.»
Appelé à donner son avis sur la médecine dans le secteur public, le Dr Ip estime qu?elle a évolué. En bien et en mal. «C?est bien d?avoir des équipements sophistiqués mais il y a des abus dans leur utilisation. Beaucoup de jeunes médecins font de la médecine défensive par peur qu?on les accuse de négligence ensuite. On donne des antibiotiques à tour de bras. On n?éduque pas assez la population qui réclame des CT Scan au médecin et s?il n?en fait pas, elle décrète qu?il est mauvais praticien. Or, une publication du Royal College of Physicians révèle qu?un CT Scan équivaut à 500 radiographies et que sur 2 000 personnes ayant subi ce scanner, une développera un cancer qui sera fatal. Il faut éduquer les politiciens, la population, tout le monde.»
Et quid du privé ? «Il y a une tendance à vouloir rentabiliser les équipements dans les cliniques. Même s?il est difficile de résister à la tentation, c?est mauvais pour les patients et les assureurs.»
Par rapport à la formation des médecins, il pense que les médecins doivent demander aux malades d?indiquer avec leur doigt où ils souffrent. «Et cela parce qu?ils peuvent montrer la gorge ou le c?ur en avançant qu?ils ont mal à l?estomac. Ou indiquer le genou en disant qu?ils souffrent du pied. En sus d?être compétents, les médecins doivent comprendre les croyances et coutumes locales, de même que les attentes du public.»
Il trouve aussi que la médecine est devenue un phénomène de mode. «Autrefois, c?était l?extraction des amygdales. Puis, ce furent les antibiotiques. Après cela a été des médicaments aux effets secondaires néfastes. En ce moment, le mal à la mode est le stress. Ce mot est galvaudé. S?il le savait, un de mes professeurs aurait dit que «stress is the refuge of the diagnostically destitute doctor.»
Ce qui a également assis la réputation du Dr Ip est le fait qu?il n?a jamais exagéré au niveau de ses honoraires. A cela, il cite le poète anglais Matthew Arnold qui disait que : ?Nor bring to see me cease to live, Some doctor full of phrase and fame, To shake his sapient head and give, The ill he cannot cure a name? et j?ajouterai : ?and collect his fees all the same?. Je n?ai jamais voulu être ainsi. Ma philosophie a toujours été de guérir les malades si possible, de soulager leurs maux et surtout d?éviter de leur faire plus de mal.» Cela n?élucide pas son secret de jouvence mais explique sans doute sa consultation toujours bien remplie?
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