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La scène républicaine est-elle «obscène»?

23 juin 2008, 00:00

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L?obscénité démocratique, Régis Debray,

Editions Flammarion, 96 pages.

Régis Debray, philosophe et écrivain, le dit d?emblée dans «L?obscénité démocratique» : ce n?est pas la démocratie qui est obscène, mais c?est la scène républicaine qu?il faut sauver de l?obscénité. Comme la plupart des essais de Régis Debray, «L?obscénité démocratique» peut susciter de nombreuses réserves, mais il a le mérite de provoquer la réflexion.

Qu?entend-il par «obscène» ? «Ob-scenus : ce qui reste d?un homme quand il ne se met plus en scène (ob : à la place, en échange de). Quand s?exhibe ce que l?on doit cacher ou éviter. Tel est le premier sens du mot, dont le second fut, conséquemment, «sinistre» ou «de mauvais augure». Appelons donc obscène, sans esprit polémique et au sens étymologique, une société qui, parce qu?elle ne supporte plus la coupure scénique, confond le surmoi et le moi, le «nous» et le «je», l?ambition collective et l?ambitieux tout court.» Une société est obscène, poursuit-il, lorsqu?elle fait passer la personne de l?écrivain avant son écriture, l?homme d?action avant son action et le musicien devant la musique. Est obscène le forum dont la dramaturgie se met au service de la ?télécratie? et qui transformera bientôt chaque «moment fort» de la vie publique en roue de la fortune ou en loft.

Pour étayer sa thèse, Régis Debray prend deux exemples, l?un dans le monde littéraire et l?autre dans celui du théâtre: «Il suffit d?entrer dans une librairie parisienne au rayon ?ça m?suffit? des romans domestiques, pour savoir qu?au pays de ?Madame Bovary c?est moi?, la Bovary est devenue de trop. Moi c?est moi, et je n?en reviens pas, dit l?écrivain du moment. Déballage, ?coming out?, ?il du peuple. On sait ce qu?il est devenu du secret de l?instruction, du secret de la confession, du secret médical.»

Dans le monde du théâtre, RD évoque l?audace symbolique des élisabéthains à simuler une bataille avec trois épées rouillées comme au théâtre de la Rose, à «représenter» l?océan avec une bassine, pour dire sa perplexité devant la brutalité nue d?une mise en scène récente de Botho Strauss, «Titus Andronicus», où on voyait certains soirs des spectatrices vomir dans la salle, confrontées à un viol perfectionniste. La pièce de Shakespeare, ajoute-t-il, regorge de sauvageries, mais les ignominies, lors de sa création, étaient allusives et mimées. Aussi se demande-t-il si on croit que «the real thing» puisse remplacer l?émotion du «less is more» , si nous sommes devenus trop saturés de sensations, de vécu pour oser encore les oripeaux, trois ficelles et un canevas peinturluré. Plus loin, il cite Julien Gracq qui fait observer que les grands moments de l?art dramatique correspondent aux grands moments politiques de l?histoire occidentale.

RD n?est pas un défenseur acharné des secrets. Il reconnaît l?existence de nombreux régimes de servitude, fondés sur le secret, et l?impunité du secret, qui avaient pour premiers ennemis le journaliste et le juge, et que c?est leur retour en force, en Russie, en Europe de l?Est, qui a traduit et permis l?émancipation de l?autoritarisme : «Mais il n?est pas d?exemple que ce qui a libéré un jour ne puisse le lendemain asservir. Lancés dans la traque à l?opaque, maîtres des légitimités, détenteurs d?un droit d?inquisition quasi illimité, ils peuvent aussi susciter par un réflexe d?autodéfense, chez leurs victimes apeurées, le triomphe du cotonneux correct, du convenu et de l?insignifiant. Chaque siècle son mal du siècle.»

Un gouvernant, écrit RD, est un être de mots et de gestes gouvernés qui, dans l?exercice de son mandat, est au citoyen électeur ce qu?un mythe d?origine est à un acte de naissance : «Sa mission est d?interpréter, de faire physiquement ( par ses tics, son allure, son chapeau ) une fiction, une fable, un poème collectif ? disons au hasard la Révolution, le France éternelle, l?Europe, le socialisme, les droits de l?homme ? fantôme ayant pouvoir de réquisition et qui, le temps de son mandat, le ( ou la ) transfigure. » C?est le jour où l?écart se comble, où la personne perce sous le personnage et l?occulte, que le gouvernant est mort, car il vit, dans notre esprit, de la non-coïncidence des deux. La transcendance du rôle-titre sur le titulaire, ajoute RD, c?est son honneur, son humilité, et notre assurance-vie.

Dans un autre ordre d?idées, RD fait le constat que l?Etat soi-disant «simple et modeste» coûte plus cher: « Plus la formalité s?est allégée, plus la ?com? a pris du poids. La mise en scène de l?absence de mise en scène, c?est le contraire du spectacle qui, lui, ne triche pas, puisqu?on sait que l?acteur n?est pas son rôle et que l?on ne nous accusera pas de non-assistance à personne en danger si on ne se précipite pas sur scène pour arracher à Hamlet son poignard. Plus va la décrispation politique, plus il y a crispation photogénique.»

A force d?en faire l?apologie, on pourrait reprocher à RD d?oublier le culte du spectacle dans les pays totalitaires. Il en est parfaitement conscient et s?en explique: «Les Etats totalitaires n?ont pas résisté à l?overdose spectaculaire. Pensons aux mises en scène de Nuremberg, aux retraites aux flambeaux, aux cathédrales de lumière du nazisme. Avec leurs langues de bois, leurs stades de tableau vivant au sifflet et leurs liturgies aux plastiques, les Partis-Etats du XXe siècle ont en commun d?avoir voulu théâtraliser la vie.» Voilà pourquoi, dit-il, le démocrate s?engage pour «que l?espace public ne soit plus jamais un spectacle» et, échaudé par les foules extatiques, se voudrait un individu du commun, préférant le contractuel au libidinal, le cas par cas à la noyade unanimiste dans l?hystérie.

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