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Livres censurés : La grande hypocrisie
La République de Maurice est frileuse, et elle a capitulé. Dix ans après la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie, la polémique autour du livre refait surface chez nous. Précisément dans l?enceinte même du Par-lement, lieu de débats portant sur l?intérêt national. La raison : le livre, dont la vente est bannie à Maurice depuis 1989, se trouve sur les rayons de plusieurs librairies.
Pour comprendre les choses, il faut prendre comme postulat de départ que la société mauricienne est plurireligieuse.
Et pour « protéger » cette sacro-sainte diversité que de nombreux étrangers nous envient, les autorités ont ainsi arrêté, cette semaine, un libraire pour avoir mis le livre en vente sur ses rayons.
Certains voient dans cet acte une réminiscence troublante des pratiques de la Stasi, police secrète de l?ex-Allemagne de l?Est. D?autres hurlent au respect des sensibilités religieuses de chaque composante de la société. Et les juristes martèlent ? « Nemo legem ignorare censetur » ? nul n?est censé ignorer la loi.
Les autorités mauriciennes mettent souvent leur veto et appliquent toutes les formes de censures aux produits culturels ? livres, films et pièces de théâtre ?? uniquement pour la bonne conscience. Aux antipodes des ouvrages littéraires, les « ?uvres » à caractère pornographique, interdites certes par les autorités, sont pourtant accessibles de manière déconcertante. D?ailleurs, le ministre des Arts et de la Culture, Mahen Gowressoo, l?a admis dans sa réponse au Parlement : Les Versets sataniques sont bien interdits. Mais il n?y a pas de Monitoring Unit pour faire le suivi de cette interdiction.
Pères-la-pudeur et ciseaux de censeurs
Et l?exemple du livre de Salman Rush-die n?est pas un cas isolé. Maurice a une longue histoire de censure des livres ? ou autres ?uvres culturelles ? jugés politiquement ou religieusement « incorrects ». Du livre The Rape of Sita de Lindsey Collen au film La dernière tentation du Christ, en passant par les pièces de théâtre, la liste est longue.
Yvan Martial, écrivain, se souvient d?ailleurs de la pièce de théâtre Li de Dev Virahsawmy dans les années 70, pourtant primée en France, mais interdite à Maurice pour des raisons politiques. Ou encore du Flamboyant des années 50, qui aurait heurté la sensibilité des Mauriciens de foi tamoule. À chaque fois, les critiques et autres pères-la-pudeur se sont déchaînés, de même que les ciseaux des censeurs. Et à chaque fois, le résultat fut une décision politique, lourdement influencée par la pression des groupes dits « sociaux », mais hautement religieux.
Par-delà la question des sensibilités ou l?aspect légal, c?est la maturité d?une nation et ses valeurs républicaines qui sont remises en question, lorsque c?est au Parlement qu?une telle question a été soulevée.
« Parfois le Parlement devient un lieu de théâtralisation », commente le député Reza Issack. « Et par manque de raisonnement et de rationalité, on tue le débat. » Plusieurs personnes ont vu dans cette polémique une tentative de récupération politique du leader de l?opposition, Paul Bérenger. Et de l?autre côté, tel un jeu d?échec, les pions se sont mobilisés autour du roi du moment.
Le droit de transmettre les idées
Si une Private Notice Question est d?habitude adressée au Premier ministre, c?est le ministre Mahen Gowressoo qui a ré-pondu cette fois-ci. Car au sein du gouvernement, il se chuchote qu?on ne voulait pas qu?un musulman ? en l?occurrence Rashid Beebeejaun, le Premier ministre par intérim ? réponde à une question aussi sensi-ble. Gowressoo déclarera, par la suite, que de toute façon, « des pays tels que l?Iran, l?Indonésie et le Bangladesh ont aussi banni le livre ». Pays qui, de par leur législation, ne sont pas comparables à la République de Maurice.
Mais le débat est plus profond. « Un intellectuel a une responsabilité, observe Yvan Martial. Ce n?est pas à cause d?un caprice intellectuel qu?on devrait mettre le pays ou le monde à feu et à sang. » Mais c?est justement cette divergence intellectuelle qui attire, passionne et enrichit la diversité culturelle, par-delà la religion. « Une librairie est un endroit où se confrontent les idées », commente, quant à elle, une libraire, surprise de la « nouvelle » censure des Versets sataniques. « Il revient au lecteur de choisir avec quelle idée il veut nourrir sa réflexion personnelle. »
Ce choix est d?ailleurs inscrit dans la Constitution de la République de Maurice. Le droit de recevoir et de transmettre des idées ou des informations sans ingérence figure dans la section 12, sur le thème de la liberté d?expression. Mais dans une société, argue Shakeel Mohamed, juriste et parlementaire, tout droit est accompagné de limites. « La société plurireligieuse mauricienne n?a rien à voir avec la laïcité à la française. Il y a plusieurs limites à la liberté d?expression. Par exemple, on ne peut insulter quelqu?un gratuitement. »
Et la réponse du ministre des Arts et de la Culture illustre quelque part les limites de cette loi : la section 206 du code pénal : outrage à la moralité religieuse et publique. Cette loi prévoit une peine d?emprisonnement d?un an et une amende de Rs 10 000 pour toute personne trouvée coupable d?avoir commis un outrage à une religion « légalement établie » ou à « la morale publique et religieuse ».
Mais si Lindsey Collen a préféré retirer elle-même son livre The Rape of Sita de la circulation, celui de Salman Rushdie est issu de l?importation par les libraires. Et c?est précisément ce qui pousse les autorités à agir : les Versets sataniques sont interdits d?importation et de distribution depuis 1989.
Un véritable non-sens légal
Cette décision avait été prise par le Premier ministre d?alors, sir Anerood Jugnauth. Mais face à une question posée alors par Ahmed Jeewah, la réponse fut sans équivoque : l?État essaierait de con-vaincre toute personne qui posséderait le livre, en dehors des commerçants, de le rendre. Toutefois, le droit de tout citoyen mauricien de posséder Les Versets sataniques est aussi garanti par le droit à la vie privée. Ainsi, une personne peut acheter et posséder le livre, qui est interdit à la vente. Un véritable non-sens légal !
D?ailleurs, toute cette polémique n?a eu que l?effet inverse. Car, comme le souligne la libraire, depuis cette interdiction, la demande pour Les Versets sataniques est montée en flèche. « Auparavant, le roman passait presque inaperçu sur les rayons. Mais depuis qu?on en parle, les gens sont devenus curieux. » Et de toute façon, si l?ouvrage n?est pas disponible en librairie, il est toutefois présent dans certains tiroirs, et peut s?échanger sous le manteau.
À la sortie de cette librairie de la capita-le, un acheteur qui s?est procuré le livre officiellement banni confie : « J?en avais déjà entendu parler, mais je ne m?y étais jamais intéressé. Après cette polémique, j?ai voulu savoir ce qu?on m?interdit de lire. De toute façon, je pense que les parlementaires ont à débattre de choses bien plus importantes que d?un livre. Idem pour la police. » Et les autorités ne pourront rien contre cet acheteur.
Ni les députés avides d?une quelconque récupération politique.
REACTIONS DE LIBRAIRES?
La récente arrestation d?un libraire, accusé d?avoir mis en vente des exemplaires des Versets sataniques, de Salman Rushdie, n?est pas du goût de la profession.
Et elle le fait savoir : « Une librairie est un lieu où se confrontent les idées, où des auteurs débattent de sujets de société dans leurs ?uvres et font découvrir aux lecteurs de nouveaux horizons. Rien ne justifie que des policiers y effectuent une descente et arrêtent un libraire comme un vulgaire voyou », confie un membre de cette profession. Un libraire de la capitale se dit, quant à lui, choqué par les proportions qu?a prises cette situation. « Les hommes politiques et les policiers, me semble-t-il, ont des choses autrement plus importantes à faire que de saisir quelques livres », tonne-t-il. Malgré l?interdiction de commercialisation qui frappe cet ouvrage à Maurice, ce libraire, comme quelques autres, ont choisi de continuer à le vendre sous le manteau.
« Nous continuerons, pour notre part, à faire notre métier tel que nous le concevons, c?est-à-dire à offrir à nos clients des ?uvres diverses qui suscitent des réflexions », laissent-ils entendre.
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