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Le goût de l?interdit

13 juin 2008, 20:00

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Lire. Un loisir sans danger et sans offense. C?est ce que l?on serait tenté de croire. Pas tout à fait. Dernièrement, Les versets sataniques de Salman Rushdie a remis le débat sur le tapis. Et suscité de vives réactions ainsi qu?une question parlementaire mercredi dernier. Depuis 1989, le livre de Rushdie, frappé d?une fatwa, est interdit à la vente à Maurice. Il représente un outrage à la moralité et à la religion selon la législation.

Or, si l?on s?en tient à la réponse parlementaire du ministre des Arts et de la Culture, Mahen Gowressoo, seules les publications « tombant sous l?article 286 du Code criminel » peuvent faire l?objet d?une interdiction d?importation. Légalement, Les versets sataniques peuvent donc être importés par un particulier. Mais sa vente, qui relève de l?article 206 du Code pénal, autorise la police à saisir les exemplaires en vente et de dresser des contraventions. C?est ce qui s?est passé dans une librairie des Plaines-Wilhems cette semaine.

Ce n?est pas la première fois qu?un livre ou une ?uvre déchaîne les passions. Nous nous rappellerons, entre autres, du roman de Lindsay Collen, The rape of Sita. Justement, Lindsay Collen ne voit pas d?un bon ?il l?interdiction d?un livre. C?est d?abord l?écrivain qui parle. « En général, à Maurice, il y a une vraie liberté d?expression et c?est très rare, il faut l?avouer, que des artistes voient leurs ?uvres bannies. » En effet, depuis l?indépendance, ce ne sont qu?une dizaine d?ouvrages, pièces de théâtre ou tableaux qui ont suscité des controverses.

La question n?est pas de condamner ou de porter au pinacle la créativité, mais de savoir si celle-ci peut faire l?objet d?une appréciation légale ? Dans cette perspective, l?action de l?Etat doit être prise en considération. Peut-il ou non légiférer sur ce qui est la quintessence même du métier d?artiste : la création ? Peut-il ou non interdire à quiconque de lire, voir, apprécier ou juger une ?uvre qui, dans le propos ou la forme, est controversable, méprisante ou contraire à une quelconque moralité ? Les appels au boycottage ou les campagnes de condamnation d?une ?uvre artistique doivent-ils avoir plus de droits que l?oeuvre elle-même ?

La fronde des écrivains et autres artistes vise surtout les politiques. Ainsi la polémique autour des Versets sataniques ne devrait pas être reprise par le politique. « Je pense que la question fondamentale dans tout ce qui se passe en ce moment, c?est l?ignorance des politiciens de ce qu?on appelle la liberté d?expression et de penser », confie sans détours Dev Virahsawmy dont une pièce de théâtre a été interdite dans le passé. Sur le même ton, Lindsay Collen pense que « l?emprise politique est un danger. L?Etat n?a pas à se servir de la répression pour régler ce genre de problème ».

Demagogie des politiques

Les deux écrivains se rejoignent sur un autre point. Selon eux, l?actuel litige recoupe des manigances politiques nettes. L?une comme l?autre fustige les leaders du Mouvement militant mauricien qui ont soulevé la question et remis en lumière une cabale vieille de 20 ans. « En perte de vitesse, ils utilisent tous les moyens, jusqu?à abandonner leurs principes, pour grignoter quelques votes. Ils tombent dans la démagogie », martèle Dev Virahsawmy. Lindsay Collen parle même de « débandade politique » des Mauves à ce sujet.

Clairement, ce qui choque ces écrivains est bien la politisation d?un enjeu socioculturel. Certes, il y a des sensibilités à respecter, qui plus est, dans un Etat pluriculturel. « Je n?ai rien contre une campagne de boycott d?un livre mais l?Etat n?a pas à intervenir », précise l?auteur de The rape of Sita. Il est tout à fait normal que des citoyens choqués par un livre expriment leur mécontentement et battent campagne contre un livre tel que celui de Salman Rushdie. Pour autant, Lindsay Collen ne croit pas que « Maurice ait des sensibilités plus différentes qu?ailleurs ». Partout, il faut faire avec les sensibilités de chacun et prévenir cela, soit par des campagnes d?information ou en laissant les personnes choquées s?exprimer librement.

C?est pourquoi Dev Virahsawmy appelle à la mise sur pied d?une structure indépendante apte à donner une opinion et à dresser une classification, comme cela se fait pour les films. « Aucun gouvernement ne devrait avoir le droit d?interdire mais il faut que la société ait des garde- fous qui puissent la protéger contre les abus. » Une classification, développe-t-il, permettrait d?éviter à ce que des jeunes personnes ne se frottent à des opinions controversables, par exemple.

Difficile création

D?un point de vue littéraire, Lindsay Collen souligne : « Un roman, donc fictif, est un travail sérieux, lourd, complexe. » Le livre de Salman Rushdie est, du reste, « difficile à lire », dit-elle. Le processus de création est difficile, voire douloureux, pour l?artiste. En ce sens, si l?Etat légifère sur la question, c?est l?acte même qui est touché : le produit final fera-t-il l?objet d?une censure ou d?une interdiction pour un motif quelconque ? Dans le cas des Versets sataniques, une interdiction existe depuis près de 20 ans. Sunil Kundun, marketing manager de Bookstore à Rose-Hill, avance : « Du moment qu?il y a un interdit officiel, nous informons le client que nous ne pouvons pas répondre à sa demande. On ne peut donc pas accepter une commande spéciale dans ce cas. Nous nous conformons à la législation et nous informons le client des motivations de notre refus. On lui donne éventuellement des conseils sur ce type de livre car s?il voyage il pourra se le procurer et le lire mais nous l?informons que son importation ici peut lui causer des problèmes. »

L?équilibre est difficile à trouver entre sensibilité et respect de la sacro-sainte liberté d?expression. La liberté d?expression, de créer et celle d?exprimer une opinion hostile sont des fondamentaux sur lesquels l?Etat ne devrait, semble-t-il, avoir aucune emprise. Reste que pour le moment, à Maurice, ce n?est pas vraiment le cas. La récupération politique est une constante. Peut-être au final que le vrai danger se trouve de ce côté-là.

EN INDE : NUDITE, DEESSE ET LIBERTE

L?artiste-peintre indien, MF Hussein, a été récemment au centre d?une controverse dans son pays à cause de certaines de ses ?uvres ayant «porté atteinte à l?ordre moral». L?objet du délit : des peintures de déesses hindoues nues. Les scènes jugées obscènes soulèvent un tollé auprès d?une frange, il faut l?admettre, d?hypersensibles. Quoi qu?il en soit, la Haute cour de Delhi a statué sur l?affaire et s?est prononcée en faveur de MF Hussein. C?est le diplomate international Sashi Tharoor qui se fait l?écho, dans les colonnes du Times of India, de ce jugement marquant pour le monde artistique, et plus largement pour l?ensemble de la société indienne. Le juge Kaul a rappelé la place de la nudité et du sexe dans les arts indiens. Regrettant «un nouveau puritanisme», le juge Kaul s?interroge : «Dans le pays du Kama Sutra, pourquoi se détourner même de son nom ?» Sashi Tharoor, rappelle quant à lui, que la liberté d?expression en Inde n?est pas totale. Le jugement rendu le 8 mai dernier est donc une avancée supplémentaire pour la liberté d?expression dans la plus grande démocratie du monde. Si le juge n?avait pas cette ouverture d?esprit, il est évident que les restrictions de l?article 19 (2) sur la liberté d?expression auraient été mises en pratique en faveur de «la décence ou des bonnes m?urs». Il est vrai que de nombreux hindous auraient pu être choqués par les peintures du «Picasso de l?Inde». Mais le juge Kaul met en avant les valeurs démocratiques, la nécessité de protéger toutes les opinions même celles que l?on est en droit de mépriser, car «la réalité de la démocratie doit être mesurée par le degré de liberté et de tolérance qu?elle accorde», écrit-il dans son jugement. Et il conclut : «J?ai écrit ce jugement avec le fervent espoir que c?est un prologue à une réflexion plus large et une plus grande tolérance pour la créativité.»

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