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Univers carcéral : Les failles d?un système
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Univers carcéral : Les failles d?un système
Deux émeutes dans des prisons, nommément La Bastille, à Ph?-nix, et celle de Beau-Bassin, en moins d?une semaine. Où est la faille ? D?un côté, une autorisation prématurée de réouverture de La Bastille, dont les travaux sont encore inachevés, et le mélange de détenus se méprisant les uns les autres, ce qui a engendré une bagarre sanglante. De l?autre, à la prison de Beau-Bassin, une « mini-émeute » qui éclate à la suite de l?intervention des membres de la Prison Security Squad (PSS) à l?encontre d?un prisonnier.
On serait très tenté de penser que ces événements sont le résultat des con-ditions précaires dans lesquelles évoluent les prisonniers. Manque d?hygiène, trafic de drogue, violences sexuelles et autres paris illégaux sont le lot quotidien de l?univers carcéral. Mais tous dé-noncent le manque de sécurité, mais aussi et surtout une faille dans la gestion pénitentiaire.
Manque de surveillance, population carcérale trop importante, administration en difficulté, ou encore gardiens démissionnaires, les prisons sont en proie à des difficultés et refont parler d?elles de temps à autre. Le débat sur la sécurité derrière les barreaux et les conditions de détention est une fois de plus relancé.
« Lorsque j?étais à La Bastille, il n?y avait pas tout ce système de sécurité. Aujourd?hui oui. Je suis étonné de savoir que des prisonniers ont pu casser de la ferraille et des cadenas », déclare Jean-Claude, ancien déte-nu, sorti de prison il y a une semaine.
« Grosses erreurs administratives »
Jeudi 22 mai, une bagarre sanglante éclate à La Bastille, une « prison de haute sécurité » où les conditions de détention avaient été remises en cause à la suite de la visite d?une délégation des Nations unies. Un rapport découlant de ladite visite avait alors conduit le bureau du Premier ministre à fermer les portes de La Bastille en octobre 2007, afin d?entamer des travaux de rénovation. Mais des aménagements inachevés et une ouverture précipitée plus tard, la prison de haute sécurité de Ph?nix a été le théâtre d?une bagarre sanglante.
Moins d?une semaine plus tard, mar-di, rebelote, mais cette fois à la prison centrale de Beau-Bassin. Insultes entre détenus, affrontements et intervention de la PSS débouchent sur ce que les officiers ont appelé une « mini-émeute ».
Des incidents qui sont certes le reflet d?un manque de sécurité, mais aussi d?erreurs administratives. « Les rénovations n?étaient pas finies, et nous avons transféré dans une même prison des prisonniers qui n?auraient jamais dû être ensemble.
Il y a eu de grosses erreurs administratives », explique un gardien de la prison centrale, pour commenter les incidents survenus à La Bastille.
En effet, en plus de travaux inachevés dans ce lieu de détention, le transfert de deux groupes de détenus connus comme étant des ennemis farouches, a lourdement pesé dans la balance. « Il s?agit de deux clans de prisonniers qui se détestent. Certains membres d?un groupe étaient impliqués dans le meurtre de Steve Labonne à la prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest en 2005. Une simple cloison les séparait de leurs adversaires. Ils se sont croisés tous les jours, la tension est montée et dès qu?ils en ont eu l?occasion, ils se sont affrontés », raconte-t-il.
Mais outre la mauvaise gestion, les lacunes du système de surveillance, vo-lontaires ou non, sont des catalyseurs de ce type d?échauffourée dans les prisons. « Lorsqu?il y a une bagarre, les surveillants ne regardent pas ce qui se passe.
Et c?est avant tout pour leur propre sécurité », précise Saloni, elle-même ex-détenue à Beau-Bassin.
Pour Jean-Claude, un multirécidiviste qui a une bonne connaissance de l?univers carcéral, les gardiens ne se-raient peut-être pas étrangers aux affrontements qui se sont déroulés durant la semaine précédente. « J?ai souvent vu des gardes laisser délibérément les détenus se battre. Lorsque j?étais en prison, certains m?ont proposé d?agresser un autre détenu contre un paquet de cigarettes, une denrée rare derrière les barreaux. Beaucoup de prisonniers se sont fait agresser à cause de ce genre de pratique et je suis persuadé que les gardes ont, encore une fois, laissé faire à La Bastille », souligne-t-il.
Le manque d?expérience
Par ailleurs, certains de ces prisonniers, bien qu?à l?intérieur des prisons, sont également protégés à l?extérieur. La peur d?être victime de représailles hors des barreaux peut être un véritable obstacle pour les gardiens.
« Ce travail n?est pas facile, et il est surtout risqué. Une fois à l?extérieur, on peut être menacé à tout moment. Dès que j?ai fini de travailler à la fin de la journée, je rentre chez moi, j?oublie tout, la prison reste derrière moi », commente un gardien de Beau-Bassin.
Pour d?autres, c?est le manque d?expérience des recrues qui n?arrange pas les choses. « Il y a un véritable problème au niveau des nouvelles recrues. Beaucoup d?entre elles ne font pas l?affaire. Ce sont des gens trop jeunes et ils manquent d?expérience face à des prisonniers de plus en plus endurcis et retors », ajoute Jean-Claude.
Parallèlement, l?importante population carcérale et le manque de gardiens augmentent les risques de débordements en tout genre. « Il manque des surveillants, et il y a trop de prisonniers. Il y aurait un surveillant pour trois ou quatre prisonniers, mais lorsqu?on y est, ces chiffres ne reflètent vraiment pas la réalité », indique Gino, ex-détenu à Beau-Bassin
Trois ou quatre par cellule
« La prison de Beau-Bassin peut conte-nir 700 à 800 prisonniers, alors qu?actuellement, il y en a 1 000 entre ses murs », ajoute Lindsay Aza, de l?association ELAN, qui ?uvre pour la réinsertion d?anciens détenus.
« Il est clair que les prisons mauriciennes sont surpeuplées. Il y a parfois trois ou quatre prisonniers par cellule, alors qu?il ne devrait y en avoir que deux », mentionne Mikaël Sandapen, coordinateur de l?association Kinouété, oeuvrant pour la réinsertion d?ex-prisonniers.
Suite à ces événements, l?assistant surintendant des prisons Basdhoo, officier en charge à la prison de Ph?nix a été suspendu. On lui reproche de ne pas avoir mentionné que les travaux n?étaient pas achevés.
« Le commissaire des prisons savait que les travaux n?étaient pas terminés. Il avait effectué une visite quelques jours auparavant. De plus, l?officier suspendu avait fait part du fait que les travaux n?étaient pas terminés et qu?il serait prématuré d?ouvrir. Son tort a été de l?avoir mentionné verbalement et pas par écrit », souligne le gardien que nous avons interrogé.
Contacté à plusieurs reprises, le Commissaire des prisons Lingamanai-cker Vijayanarayanan, s?est, quant à lui, refusé à tout commentaire sur les événements.
PSS, LA POLICE ANTI-EMEUTE VERSION PRISON
« On ne négocie pas, on ne marchande pas, on agit pour remettre de l?ordre », déclare un membre de la Prison Security Squad (PSS).
Créée en juillet 1999, dans le sillage de l?évasion spectaculaire de cinq détenus de la prison de haute sécurité de Ph?nix, cette unité spéciale chargée du maintien de l?ordre compte 200 recrues, triées sur le volet. « On a suivi une formation de quatre mois avec la Special Mobile Force (SMF). Il s?agit d?un véritable entraînement de commando », ajoute notre interlocuteur.
C?est particulièrement cette formation et les méthodes employées par cette unité pour rétablir l?ordre qui suscitent beaucoup d?interrogations.
La PSS recrute ses membres parmi des gardiens de prison maîtrisant différents arts martiaux. Équipés de boucliers et autres matraques, l?unité intervient pour stopper toutes forme de rébellions dans les centres de détention de l?île. La majorité des recrues est basée à la prison de Beau-Bassin, et occupe des postes clés au niveau de la surveillance, comme pour le transfert des prisonniers dans les prisons. Elles sont présentes lors des tours de surveillance et font office de sentinelles.
LE LONG CHEMIN DE LA REINSERTION
« Je n?ai pas d?endroit où aller, je suis séropositif et ma famille m?a rejeté ! » Jean-Claude, 50 ans, sorti de prison la semaine passée avec Rs 60 en poche, est livré à lui-même. Cette liberté au goût amer, est-elle celle, dont il rêvait depuis sa première incarcération en 1976 ?
De nos jours, en sortant de prison, un détenu séropositif, sans famille ni argent, ne bénéficie quasiment d?aucun accompagnement spécifique à sa condition. Dans les faits, cela veut dire qu?il n?y a aucune structure, un logement provisoire par exemple, ou encore un organisme qui aiderait les ex-détenus pour les aider à se réinsérer dans la société. Les personnes inculpées pour possession de drogue voient leurs comptes gelés.
En outre, tant qu?un certificat de moralité ne leur est pas délivré, il est difficile de trouver un travail. Il va sans dire que les démarches prennent du temps avant d?aboutir. Accablés par les procédures, beaucoup retomberont dans le cercle vicieux qui les reconduira en prison.
« Ceci est dû au fait qu?il n?y a pas d?appui psychologique et financier des prisonniers après leur condamnation », clame Marie-Rose, une ex-détenue. Ce manque d?accompagnement hors des barreaux, est souligné par Lindsay Aza, président d?ELAN, qui confirme : « En prison, il existe des comités de réhabilitation, ainsi que des cours délivrés par l?IVTB. Toutefois, une fois leur peine purgée, les ex-détenus se heurtent à la réalité. »
J-C, ex-toxicomane et séropositif témoi-gne. « Certes, j?ai pu bénéficier de médicaments que le médecin de la Sécurité sociale m?avait prescrits. Ils doivent être conservés au frais. Mais comme je n?ai pas de logement fixe, comment faire ? Je dois prendre près de 1900 mg de médicaments trois fois par jour ! »
Les associations Kinouété et ELAN sont très impliquées et présentes hors des centres pénitentiaires. La cofondatrice et présidente de Kinouété, Sophie de Robillard, met en avant le fait que « les mécanismes existants ne sont pas adaptés aux réalités des ex-détenus ». Cette ONG propose une thérapie qui commence en prison et qui est « axée sur la reconstruction de la personne, par le biais de l?Approche centrée sur la personne (ACP), et la collaboration de l?Empowerment Programme. Kinouété met aussi à la disposition des ateliers de formation (informatique, produits artisanaux, coiffure et esthétique) ».
Pour faire avancer la réinsertion des ex-détenus, des négociations sont en cours avec l?Attorney General, Rama Valayden. Notamment, concernant « l?ouverture d?un compte-salaire » pour faciliter l?embauche des ex-détenus, et faire que le salaire leur soit versé sans aucune condition, pour subvenir aux dépenses courantes. De plus, le projet existe de mettre en place des « appartements thérapeutiques », pour accueillir les personnes qui ne savent pas où aller à leur sortie de prison. Bien que les ONG aident les ex-détenus du mieux qu?elles peuvent, « le regard de la société a besoin de changer, car le/la détenu(e) a payé sa dette. Il faudrait lui donner une deuxième chance ! », insiste Sophie de Robillard.
Alexandra ORAISON et H.C.
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