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Amnesty International dit NON
Les militants des droits humains d?Amnesty International section Maurice (AISM) sont à pied d??uvre. Le projet est ambitieux. Mais ils ont promis de ne faire l?économie d?aucun effort. Ils veulent parler du communalisme. Ils veulent surtout que Maurice s?en débarrasse. C?est la raison pour laquelle les dirigeants du mouvement ont décidé de lancer une campagne nationale de trois ans pour lutter contre le communalisme.
Kavi Pyneeandy, président d?AISM, explique que l?initiative du mouvement prend sa source dans l?Article 1 de la Déclaration universelle des droits humains (1948). Celui-ci met l?accent sur la nécessité de sensibiliser les populations sur les dangers que représente le communalisme dans une société multiculturelle. «C?est, à ce titre, la responsabilité d?AISM, par exemple, de lutter pour la défense du droit à l?emploi sur la base du mérite. C?est notre mission de sensibiliser contre cette discrimination qui est fondée sur la couleur de peau, la culture ou la religion d?un citoyen. Ce n?est qu?un exemple. Il y a tant d?autres injustices qui sont fondées sur le communalisme. La campagne que nous organisons vise, entre autres, à débarrasser la société mauricienne de certains des fléaux qui se nourrissent du communalisme», explique Kavi Pyneeandy.
Les jeunes sont l?une des cibles principales de l?initiative d?AISM. Ils sont jeunes. Ils ont des convictions. Et ils ne veulent pas faire de compromis. Ils ont assisté à une représentation de la pièce Baraz de la troupe Sapsiway (voir encadré), jouée dans le cadre de la campagne. Ils veulent croire dans une autre île Maurice et promettent d??uvrer en ce sens.
Pourtant, le scepticisme est permis. L?expression «les jeunes sont l?avenir» n?est-elle pas, aujourd?hui, galvaudée ? Ces jeunes d?hier étaient également idéalistes. N?ont-ils pas, par la suite, reproduit le réflexe communaliste ?
Toutefois, les jeunes qui ont été interpellés par la campagne d?AISM estiment qu?il y a toujours un espoir de voir les choses prendre une autre tournure. «Je pense qu?on peut changer les choses. Le problème, c?est qu?on n?a pas l?encadrement nécessaire pour se protéger contre cette maladie qu?est le communalisme. A l?école, on vit avec tout le monde, indistinctement. C?est dans le monde des adultes que les réalités changent», soutient avec force Shalini Gungaram, 20 ans. «Il y a ainsi, des portes qui s?ouvrent ou se ferment parce qu?on est de telle ou telle communauté. On commence à catégoriser les gens. On joue sur leurs peurs de l?avenir. On les enferme de la sorte dans des ghettos culturels et ethniques. C?est ainsi qu?en grandissant, certains finissent par croire que seule leur communauté peut les protéger. C?est ça qu?il faut changer», poursuit cette jeune femme qui espère rejoindre les bancs de l?université de Maurice.
Tout est une question d?individu, enchaîne Deborah Jubeau, 17 ans et étudiante au collège Lorette de Mahébourg. «C?est sûr que les choses ne vont pas changer du jour au lendemain. Les jeunes doivent assumer leur responsabilité. Mais il y a aussi une part importante qui incombe aux parents. On hérite du réflexe communal des parents surtout lorsqu?il est question de politique. On vous dit de vous positionner à côté des vôtres. C?est ce noubanisme qu?il faut combattre», tonne la jeune fille.
A AISM autant que parmi ces jeunes, il s?agit désormais de surmonter une hypocrisie ambiante. Les politiques constituent l?une des cibles des jeunes. «Les politiques parlent souvent du communalisme mais ils sont ceux qui l?incarnent le plus. C?est cette rupture entre le discours et la pratique qu?il s?agit de dénoncer», fait ressortir Shalini Gungaram.
AISM a choisi d?investir son énergie dans un combat qui s?annonce épique. Le combat contre le communalisme. C?est une lutte pour sortir de l?infantilisation culturelle et intellectuelle. Ce que dit la section mauricienne d?Amnesty International n?est pas nouveau. Mais c?est la force de conviction et la fraîcheur qui animent sa parole qui sont porteuses d?espoir.
<B> L?art au service de la cause</B>
La pièce de théâtre Baraz, du dramaturge et metteur en scène Gaston Valayden, a lancé la campagne d?AISM. Avec une cinquantaine de représentations, c?est l?une des initiatives majeures de la campagne. Cette pièce raconte l?histoire de deux familles mauriciennes qui vivent une relation de voisinage exécrable. Dans un langage cru et une mise en scène dépouillée, la pièce «spectacularise» une animosité fondée sur le rejet de l?Autre à cause des différences ethniques. Faisant la genèse de la pièce, Gaston Valayden explique qu?il en a eu l?idée dès un jeune âge. Il devait avoir 12 ans lorsque le pays est ruiné suite au passage du cyclone Carol au début des années 60. «On vivait alors dans de grandes cours avec des gens de toutes les communautés. On pouvait voir comment les gens s?entraidaient. A aucun moment, ils ne se sentaient différents. C?est une image qui m?a marqué et que je n?ai pas retrouvée en grandissant», confie le dramaturge. En effet, les autres images seront celles de la division et du communalisme qui surgiront après l?Indépendance. Ce sont ces images qui vont inciter Gaston Valayden à écrire Baraz, métaphore de la clôture mentale. La pièce sera ainsi écrite en 2001 et jouée en 2002. Le succès est immédiat. «La pièce met l?accent sur l?espoir que représentent les jeunes», dira le metteur en scène. Aujourd?hui, Gaston Valayden se dit heureux de mettre sa pièce au service des droits humains. «A travers le théâtre, il y a plein de choses qu?on peut dire», enchaîne-t-il. Une production de la troupe Sapsiway, Baraz est interprétée par Gaston Valayden, Aarti Madou, Yashna Khadun, Sumil Beejun, Jaya Khadun, Christopher Ratzisaonen et Balram Tacouri.
<B> Articulations de la campagne</B>
La campagne en faveur d?une pleine citoyenneté dans la République mauricienne d?AISM a été lancée début mai, avec des représentations de la pièce de théâtre «Baraz» du dramaturge Gaston Valayden. Une cinquantaine de représentations sont prévues, dont dans une vingtaine de collèges et une trentaine de villages. A l?issue de la campagne, quelque 10 000 personnes auront vu la pièce et participé au débat qui suit chaque représentation. C?est l?opportunité de prendre la parole sur un sujet «tabou». Outre cette pièce de théâtre, d?autres initiatives seront prises pour soutenir la campagne. Une charte contre le communalisme sera rédigée. Les politiciens seront invités à la signer. Ils seront appelés à ne pas avoir recours au communalisme dans leurs discours et leurs actions. Afin de veiller à ce qu?ils respectent leur engagement, AISM mettra en place une «Communalism Watch». Celle-ci sera constituée de citoyens de la société civile, dont des journalistes. Elle médiatisera chacun des écarts auxquels les politiques se livreront. AISM compte également vulgariser la Convention contre les discriminations raciales, ratifiée par Maurice. A chaque fois que les autorités mauriciennes ne respecteront pas les clauses de la Convention, elles seront interpellées. AISM effectuera aussi un lobby auprès du ministère des Droits humains pour que celui-ci prenne l?initiative d?une loi contre les incitations à la haine raciale et contre les médias sectaires. Enfin, des artistes de la région seront mis à contribution pour la réalisation d?un CD avec un grand concert prévu pour fin 2009 ou début 2010.
QUESTIONS À..
<B>Lindley Couronne, </B> <I>directeur d?Amnesty International section Maurice</I>
● <B>Qu?est-ce qui justifie une campagne contre le communalisme à ce stade ?</B>
Amnesty International section Maurice (AISM) avait déjà pris la décision d?organiser une telle campagne lors de notre projet «Forging an identity in the Republic of Mauritius» en 2007. AISM aspire ainsi à se positionner comme un collectif militant en faveur des droits humains, un mouvement citoyen qui participe à la vie de la société civile et un courant progressiste qui contribue de manière empirique à la construction de la nation mauricienne.
● Pourquoi avoir fait du communalisme votre cheval de bataille durant les trois ans à venir ?
Au-delà des politiques et de ce que les gens disent entre quatre murs, c?est un fléau qui ronge la vie sociale, tous les jours. Il est impensable qu?au sein de l?antre du savoir, l?université de Maurice, on voit des jeunes étudiants encore divisés entre clans, sous-groupes et communautés. Notre projet anticommunalisme offre une nouvelle perspective, permettant aux Mauriciens de dire ouvertement ce qu?ils pensent. C?est une aventure cathartique.
● Quel est le lien entre le communalisme et les droits humains ?
L?essence des droits humains, c?est la justice. C?est une acceptation et un traitement de l?être humain de manière égale. Dans une société multiculturelle comme Maurice, on a le réflexe, de par sa culture et son appartenance ethnique, à percevoir l?Autre comme une menace. Le combat des droits humains, c?est de faire la démonstration que nous sommes tous égaux en droit. A travers une pédagogie participative et nos différentes activités de formation, entre autres, nous oeuvrons en ce sens. Lorsque les gens participent à nos initiatives, ils rentrent dans le monde avec un regard neuf où les droits humains deviennent un élément déterminant dans l?organisation sociale.
● Les politiques pourraient vous reprocher de toucher à un sujet sensible qui risque de déraper?
Les politiques pourraient, effectivement, nous critiquer. Mais le concept des droits humains n?est pas la chasse gardée des politiques. Nous croyons dans l?empowerment des citoyens. Nous pensons que ces derniers peuvent devenir les agents du changement et non de simples instruments entre les mains des politiques. Croire que les politiques sont capables de révolution culturelle et identitaire, c?est vivre dans l?illusion?
Plus que jamais, les citoyens doivent s?engager avec vigueur dans ce combat contre le communalisme, en faveur d?une pleine citoyenneté. Ce, pour que les politiques n?aient plus ce prétexte qui les autorise à dire qu?ils ne peuvent faire autrement parce que la réalité du pays est ainsi. Le combat contre le communalisme, c?est un combat pour les droits humains.
● Trois ans, n?est-ce pas long pour une telle campagne ?
Nous pensons que c?est un thème vital pour la société mauricienne. Trois ans, c?est, en fait, court. Car il faut un long travail pour inverser la tendance actuelle qui pousse les gens à se regrouper sur une base sectaire. Il importe, aujourd?hui, de s?adresser aux jeunes pour inverser le courant. Le communalisme nous ramène en arrière alors que la citoyenneté nous dirige vers la solidarité.
● Quelle est la vision d?AISM sur la question de l?identité nationale ?</B>
C?est une vision que certains pourraient qualifier d?idéaliste. Pour nous, elle s?articule autour de la Déclaration universelle des droits de l?homme. Dans l?absolu, un citoyen du monde ne peut être indifférent à ce qui se passe autour de lui. On ne se révolte pas uniquement parce que la victime est un Mauricien. Il faut encore avoir la capacité d?indignation. Sur le plan local, nous croyons dans une identité citoyenne au sein de la République mauricienne. Nous sommes fiers de nos racines. Mais si ces racines nous empêchent d?aller vers l?Autre, autant être des déracinés !
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