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Françoise Vrot croque le mouvement portlouisien
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Françoise Vrot croque le mouvement portlouisien
La galerie Chane Cane accueille jusqu?au 16 mai des toiles de Françoise Vrot et des ?uvres d?une École de Sculpture. La visite de cette exposition vaut son pesant d?or, car elle permet aux amateurs de Beaux-Arts de découvrir, ou d?apprécier une nouvelle facture du paysagisme mauricien. Françoise Vrot privilégie, en fait, le Mauricien, dans quelques-uns de ses univers professionnels qui lui sont les plus familiers. Il s?agit principalement de marines, de scènes du travail agricole, pour ne pas dire cannier, et de citadins à l??uvre à Port-Louis.
Il n?est donc pas facile de classifier cette Française talentueuse, mais dont on ne saurait contester sa place, pour sûr, éminente, dans le panorama de la peinture mauricienne, vu qu?elle réside continuellement ou presque, à Maurice, depuis une quinzaine d?années et qu?on ne peut rêver plus Mauricienne de c?ur qu?elle.
Ses marines chantent à merveille l?éclat turquoise de nos lagons. On ressent les embruns que dégage le vent du large, constant ou occasionnel, sur nos côtes nord-ouest. C?est dire que ses lagons remuent sans cesse. Cela n?a rien d?étonnant, car elle s?intéresse autant au mouvement qu?au paysage. Amateurs de sérénité et même de placidité, s?abstenir donc.
Ses champs de canne, le plus souvent récoltés, brûlés même, couleur paille fauve, servent surtout de décor à de nobles silhouettes d?ouvrières agricoles, heureuses, fières, épanouies, en raison de leur contribution déterminante, dans le fonctionnement harmonieux de notre industrie mère.
Symphonies de rouge de toute beauté
Elle n?a que faire des pans de mur des immeubles portlouisiens si chers à Jocelyn Thomasse, à un David Constantin, ou, avant eux, à l?inoubliable Serge. Ce décor fantasmagorique pour opéra citadin ou faubourien l?intéresse moins que les innombrables personnages de cette comédie portlouisienne continue. Ils vont, viennent, apparaissent, s?affairent, disparaissent, en autant de pirouettes. Françoise Vrot ne rate aucun de leurs mouvements. Elle les croque à toute vitesse. À pleines dents. Elle est aussi pressée qu?eux. Elle s?épanouit dans l?urgence. On s?étonne, devant ses toiles, de ne pas voir se mouvoir ses personnages qu?elle saisit, en plein vol, pour les figer dans une éternité esthétique.
Il y a de quoi s?étonner parfois. Ainsi sa place d?Armes, au moment de la périlleuse traversée des piétons, craignant d?être pris en écharpe par des automobilistes, se croyant toujours sur l?autoroute, fait davantage penser à une toile de paysagistes anglais pré-victoriens (Reynolds, Gainsborough, Constable) qu?à la Danse de la vie d?Edvard Munch.
D?autres explosions de couleur compensent favorablement et heureusement ce qui pourrait passer, aux yeux de certains, pour des instants cafardeux. Françoise Vrot nous offre alors deux symphonies en rouge de toute beauté. La première concerne un retour de pirogue. Une femme, portant des vêtements rouges, somptueusement ordinaires, bavarde avec les occupants de la barque. Celle-ci déploie une voile écarlate, encore plus galvanisante qu?une oriflamme, brandie pour la plus noble des causes. Ne parlons surtout pas ici de? croisades. Encore que cette voile étendard n?a rien à envier à une muleta.
La seconde est encore plus belle. Une mendiante (à moins qu?il ne s?agisse d?une passante particulièrement lasse) aussi vêtue somptueusement de rouge vif, est assise à même le trottoir. Cet éclat flamboyant, se détachant à merveille d?un fond sombre à souhait, aurait de quoi ravir un Soutine. On peut imaginer un charpentier de Nazareth, comparant, en bon critique d?art, la somptuosité, se dégageant de cette toile, à celle du sage Salomon et de sa reine de Saba. Les lys des champs peuvent donc aller se rhabiller.
Il faut surtout saluer, chez Françoise Vrot, son art inégalable de savoir camper solidement, des silhouettes humaines, 100 % mauriciennes. Son pêcheur, tenant son poisson par la queue, n?est pas près de lâcher prise. Sa poigne d?acier dit bien la valeur du temps pris par l?homme pour vaincre sa proie et la retirer de son élément marin. Il souque ferme et n?en démord pas. Nous, de même.
Ses déchargeurs de légumes et de fruits de notre bazar central dégagent la ferveur liturgique d?un porteur d?ostensoir. Rien ne détourne leur attention de la mission qui leur incombe de porter leur précieux fardeau.
On retrouve le même hiératisme chez ses cyclistes. Ils ne sont pas de ces imitateurs de campionnismo qui plongent volontiers la tête dans le guidon pour avoir l?air coureur. Ils manifestent volontiers et naturellement, bien au contraire, la majesté qui sied à tout prince régnant, se pavanant dans un carrosse découvert, autant possible en or, comme celui d?Anna Magnani et de Duncan Lamont, dans la célèbre comédie, filmée par Jean Renoir, en 1953. Il ne manque que la musique de Vivaldi. L?on peut pédaler avec autant de charme qu?un Hugo Koblet. Et ce n?est pas Fausto Dalais ni Yves Fanchette qui me contrediront sur ce point.
Françoise Vrot demeure le chantre inspiré de nos coins de rue où se pressent des vivants en grand nombre, assurant l?animation diurne de nos rues portlouisiennes. Elle n?a pas son pareil pour ennoblir visuellement nos ouvrières agricoles, nos femmes laboureurs, dans les multiples tâches professionnelles qui leur sont confiées, avec l?assurance qu?elles les assumeront avec une méticulosité féminine. Elles sont tour à tour sarcleuses, bineuses, coupeuses, gerbeuses, épandeuses, porteuses de panier de terre ou de pierrailles, mais toujours avec grâce et élégance.
Parfois, une fillette les accompagne. Françoise Vrot la vêt d?une jupette en mousseline rose, n?ayant rien à envier aux tutus des petits rats du Palais Garnier, ou encore de la Troupe du Bolchoï. David Hamilton n?aurait pas été plus tendre. Les bureaux portlouisiens de nos compagnies sucrières ne pouvant étaler fièrement, en leurs locaux, cette galerie de portraits de femmes laboureurs à l??uvre, croqués par Françoise Vrot, prouveront simplement qu?ils ne comprennent rien à la production de l?or roux et donneront ainsi raison à Arvin Boolell.
Amour fraternel et respect pour l?homme
Tout cela fait de l?exposition de Françoise Vrot une riante comédie humaine, dans des décors amoureusement mauriciens et donc sympathiques. Elle partage volontiers ses coups de c?ur pour une île, ou plus exactement pour une population, la nôtre, l?ayant séduite et qu?elle fait sienne depuis trois lustres. Du même coup, elle nous apprend à regarder autour de nous avec davantage d?amour fraternel et de respect inné pour l?homme, pour la femme, pour l?enfant, quel qu?il soit, mais fondamentalement l?enfant d?un même Dieu et à ce titre, notre frère, notre s?ur, notre enfant.
Mais quoi faire pour pouvoir, à tout moment, quand l?envie nous prend, nous repaître d?une peinture d?une telle qualité humaine, sinon fraternelle, car il faut beaucoup d?amour pour mettre sur toile tant de bonté, mais aussi de Beauté ? Raison de plus pour accourir le plus souvent possible à la galerie Chane Cane, route du Réservoir (à proximité de Kapu Kaï et à l?arrière de Business Park), Grand-Baie.
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