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Silence, on tue
La pollution nous rend malades. À en mourir, bientôt. Sans doute plus tôt que prévu sous l?effet de notre politique morbide du laisser-faire. Les médecins, eux, le savent bien : une partie de nos pathologies ne sont déjà plus naturelles, mais bien fabriquées par les Mauriciens eux-mêmes.
Qui réagit ? Qui tire les leçons des crises étrangères, là où la pollution tue déjà à petit feu ?
À la décharge des experts officiels, personne ne les aiguillonne. Au moins pourrait-on attendre d?associations écologistes qu?elles fassent preuve de vigilance sur ces sujets sensibles. Mais non, nos Verts à nous sont Fraternels, pas écolos.
Pendant ce temps, toute une gamme de polluants met des milliers de vie en danger. « Phtalates », PFO, pesticides organochlorés, PCB, « ignifugeurs bromés », vous connaissez ? C?est la liste des substances toxiques que contient sans doute votre sang. En tout cas, on les a retrouvées dans l?hémoglobine de 47 volontaires, pour la plupart des parlementaires européens, testés en 2004.
La France est un cas d?école. Chez le deuxième utilisateur mondial de pesticides, la mortalité prématurée par cancer serait de 20 % plus élevée que dans le reste de l?Europe. Selon le journaliste Vincent Nouzille : « Au moins 800 000 personnes devraient mourir en France des effets de la pollution dans les 20 prochaines années », prédit-il dans Les empoisonneurs, une enquête parue il y a quatre ans.
N?est-il pas temps à Maurice d?évaluer sérieusement les risques induits par la pollution ? À quand une enquête épidémiologique digne de ce nom ?
Pour certains, le choix est simple : médicaliser l?île ou « écologiser » son développement. Au fond, accepter ou non une pollution durable. Déminer la bombe sanitaire? ou commencer à la dégoupiller.
Téléphones portables, écrans, composants d?ordinateur et autres. Ce sont là les « e-déchets » Ils sont remplacés tous les deux à trois ans en moyenne. Mais si certains Mauriciens conservent leurs équipements, d?autres finissent à la poubelle. Et ils connaissent le même sort que tout autre déchet issu des ménages mauriciens : destruction par incinération.
Mais cette méthode est lourde de conséquences. Et l?alerte au niveau mondial a été vite donnée : le cinquième chapitre du Programme des Nations unies pour l?environnement (PNUE) de 2005, intitulé E-waste, the hidden side of IT equipment?s manufacturing and use. Early warning on Emerging Environmental Threats, y est exclusivement consacré.
Car il faut savoir que les appareils électroniques sont composés d?un mélange complexe de plusieurs centaines de matériaux. Beaucoup contiennent des métaux lourds ? plomb, mercure, cadmium, béryllium ? et des substances chimiques dangereuses, comme les retardateurs de flamme bromés. « Ces produits chimiques sont extrêmement persistants dans l?environnement et beaucoup sont toxiques, même à très faible concentration », explique un chimiste de l?industrie métallurgique. « Des substances telles que la dioxine et des furanes sont libérées lors de la destruction par incinération de certains composants. » Au niveau des autorités, on ne nie pas ce problème. James Burty David, ministre des Administrations régionales, commente d?ailleurs, sans cynisme : « Il y a de l?or dans les ordures, dit-on. Nous voulons non seulement recycler les déchets, mais aussi encourager l?investissement dans un secteur jusqu?ici peu exploité, tout en favorisant la création d?emplois. »
Et c?est une démarche purement mercantile qui a poussé le ministère à organiser un atelier de travail en début d?année sur la question de « e-déchet ».
Car en Asie, leur demande a commencé à croître. Surtout lorsque les chantiers de récupération de ferraille ont découvert qu?ils pouvaient extraire des substances telles que du cuivre, du fer, de la silicone, du nickel et de l?or pendant le recyclage. Un téléphone portable contient, par exemple, 19 % de cuivre et 8 % de fer.
Mais en attendant un énième rapport ou une refonte du système de tri des déchets que produisent les Mauriciens, ce n?est pas qu?au dépotoir que finissent les « e-déchets », mais dans le système respiratoire, sanguin et nerveux de centaines de Mauriciens. À bon entendeur?
LA TOUR-K?NIG : UN NUAGE TOXIQUE PASSE?
« Après une journée de dur labeur, il est très difficile de rentrer chez soi et d?avoir à supporter cette odeur piquante et nauséabonde », déplore Théophile Sosson.
Cet habitant des résidences Les Tourelles à la Tour-K?nig vit à quelques mètres (photo) de la Compagnie mauricienne de textile (CMT).
Depuis quelque temps, les résidents se plaignent de la fumée des cheminées de l?usine. Selon eux, elle serait la cause de leurs problèmes de santé. « Lorsque nous avons emménagé, ma femme était enceinte de notre fille. Lorsqu?elle est née, et tant qu?elle était à l?hôpital, elle n?a eu aucun problème respiratoire. Mais une fois à la maison, son état de santé s?est détérioré », explique Théophile Sosson.
Aujourd?hui, sa fille a besoin d?une pompe deux fois par jour pour respirer. « Lorsque les médecins ont fait une radiographie des poumons de notre fille, ils ont voulu savoir si ma femme ou moi fumions, ou si nous avions repeint la maison. Mais rien de cela ne s?est produit », ajoute-t-il.
Pourtant, une étude des techniciens de l?université de Maurice conduite en janvier 2008 atteste que la chaudière de la CMT ne pollue pas. « Depuis que la zone résidentielle a été développée, on prend toutes les dispositions nécessaires », se défend Cougen Naidu, Business Unit Leader à la CMT. Mais malgré toutes ces précautions, ce dernier admet que le risque zéro n?existe pas : « Techniquement, nous sommes dans les normes, mais si des gens sont affectés, nous en sommes vraiment désolés ».
En attendant, la famille Sosson est toujours exposée à des émanations de fumée. « Il y a des dépôts de carbone, la carrosserie de ma voiture est endommagée, et les taches persistent après le lavage. Si il y a de tels effets sur les murs et les voitures, je n?ose même pas imaginer ce que ça provoque sur l?homme. Il y a bel et bien un problème », conclut Théophile Sosson.
VOUS AVEZ DIT RADIOACTIVITE ?
La nouvelle est de taille : Maurice génère des déchets radioactifs. Bien qu?existant en infimes quantités, ces déchets sont stockés dans un lieu spécifique, plus particulièrement, dans l?enceinte de l?hôpital de Rose-Belle. Il faut savoir que 75 à 80 % de ces résidus proviennent d?équipements de médecine nucléaire : appareils à rayons X ou produits combattant les cellules cancéreuses. Mais contrairement aux autres déchets dont la capacité polluante est sous-estimée, la radioactivité est sujette à toutes les précautions, à en croire les autorités. Sauf que Maurice souffre d?un manque de main-d??uvre pour la gestion de ces déchets, sans compter que les locaux de l?entrepôt en question sont? sans surveillance.
La gestion de l?import et l?export, l?utilisation des matériels sont certes sujettes au Radiation Protection Act de 2003, que la Radiation Protection Authority a la charge d?appliquer. Mais Fahrad Ali Ollite, Chief Radiation Protection Officer, explique que malgré une loi votée, l?organisme n?a pas les décrets nécessaires pour exercer le niveau de contrôle requis. « Nous sommes une nouvelle entité qui procède par priorités.
Pour l?instant, nous en sommes à collecter des informations sur les utilisateurs de produits radioactifs et sur la façon dont ils se débarrassent des déchets. » S?il avoue compter sur la coopération des utilisateurs, il n?a, a priori, aucune raison de douter de leur bonne foi. Car si la médecine nucléaire ne génère pas de déchets hautement polluants, ce sont des instituts de recherche ? le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) et l?université de Maurice (UoM) ? qui produisent les 20 à 25 % de déchets radioactifs potentiellement dangereux.« Il s?agit de liquides qui ne sont pas dans des conteneurs scellés.
Là, il y a un problème et il faut le procédé approprié pour les traiter », explique Fahrad Ali Ollite. En attendant une régulation plus élaborée et un contrôle soutenu, la Radiation Protection Authority ne chôme pas.
Les plans d?une nouvelle Radioactive Waste Storage Facility ont déjà été dessinés, avec l?aide de l?Association internationale de l?énergie atomique (AIEA), et la construction n?est plus qu?une question de budget à présent.
En attendant l?État?
« J?ai travaillé à la station d?épuration de Grand-Baie l?année dernière. Pour se débarrasser d?un excès de boue, on a ouvert les vannes pour tout déverser sur le sol. Ce qui a probablement atteint les nappes phréatiques », déclare un ancien employé de la station. Rencontrant des difficultés avec certains de ses équipements, la station n?aurait pu fonctionner normalement. Le temps que le matériel soit réparé, la cuve contenant la boue en attente d?être emportée à Mare-Chicose (photo) était pleine. La Waste Water Management Authority (WWMA) réfute avoir eu recours à de tels agissements. « Il est vrai que la station n?a pu fonctionner normalement. Nous avons dû recourir aux camions--citernes pour transporter la boue vers d?autres stations, dont celle de Saint-Martin. Mais aujourd?hui, tout est rentré dans l?ordre », déclare un employé de WWMA. Contactée par téléphone, la station de Saint-Martin n?a, à sa connaissance, jamais accueilli lesdits camions remplis de boue en provenance de Grand-Baie. Une boue qui s?est évaporée dans la nature au lieu d?atteindre Mare-Chicose.
À Mare-Chicose, justement, tout n?est pas rose. « Le centre d?enfouissement génère des gaz toxiques et malgré l?installation d?appareils, les fuites continuent », s?indigne Mahendranath Boyjnath, un résident de cette localité.
Situé à 500 m du village, le centre d?enfouissement continue à être une source d?ennuis de santé pour les habitants de la région. « Beaucoup de gens sont malades.
On constate des complications asthmatiques, des problèmes de peau, des maux de tête ou des vomissements. Tous les médecins nous assurent que ces maladies sont provoquées par les émanations de gaz de Mare-Chicose, mais personne ne veut l?écrire noir sur blanc », déplore-t-il.
En 2006, à la suite des protestations des habitants du village, le gouvernement a promis de les reloger à Rose-Belle. « Les travaux devaient débuter en février 2008, nous sommes au mois de mai, il n?y a toujours rien de fait. Les formalités tardent et les gens continuent de souffrir », conclut-il.
PESTICIDES : MENACE DANS NOS ASSIETTES
Cinquante mille tonnes. Voilà, plus ou moins, la quantité d?engrais et de pesticides utilisés chaque année par les agriculteurs. Pas étonnant, que l?on en retrouve des résidus sur les fruits et légumes que nous consommons. Avec un risque sanitaire majeur que Maurice préfère ignorer. Un seul exemple : le plan stratégique pluriannuel du ministère de l?Agro-industrie accorde une misérable demi-ligne à la question des pesticides? sur un rapport de 100 pages ! Un spécialiste s?autorise toutefois une confidence effrayante : « J?ai travaillé pendant 40 ans dans le domaine des pesticides, et je peux vous assurer que nous en mangeons tous. »
Suspects : ces composants chimiques dont la liste ne cesse de s?allonger avec le développement de l?industrie phytosanitaire. L?agriculture mauricienne, de toute son histoire, n?a jamais absorbé un tel cocktail.
Quels dégâts ces substances pourraient engendrer ?
Notre interlocuteur tente un début de réponse. « Un pesticide est certes un poison. Mais le vrai problème, c?est que Monsieur-Tout-le-Monde l?a en main. »
Pour lui, tout dépend de l?utilisateur. Et c?est là que le bât blesse, dans l?usage de certains produits. « Plus le délai est court entre le dernier traitement et la mise en vente du produit, plus la quantité de résidus est importante. Les produits les plus contaminés sont en général ceux qui sont commercialisés peu après la récolte », explique un industriel. D?où l?importance de peler ou de bien laver les fruits et légumes. Pourquoi autant de traitement ? Les laboureurs connaissent la réponse, bien sûr. Pour éviter de perdre de l?argent, ils visent 0 % de pertes.
En attendant, les publications étrangères dénonçant les méfaits des pesticides se suivent? et ne se ressemblent pas. Cancer, diabète, et maintenant maladies neurologiques ou psychiatriques. Les dernières études sur le sujet font le lien avec l?autisme de l?enfant, la maladie de Parkinson et même des troubles de la fertilité? à cause de ces pesticides. Que les habitants des villes ne se croient pas à l?abri : un travail publié l?année dernière a démontré qu?en cas de forte concentration, les eaux de pluie mais aussi l?atmosphère sont contaminées de pesticides.
CLASSES SANS SUITE?
Les rapports et les ateliers de travail se suivent et se ressemblent. Et comme pour ne pas rompre avec la tradition mauricienne, aucune suite n?est donnée.
À l?image des activités suivantes depuis les deux dernières années :
● Atelier de travail sur l?Electric and Electronic Waste en mai 2006.
● Atelier de travail sur Promoting Recycling in Mauritius en mai 2007.
● Document du National Economic and Social Council en 2008.
Mais la cerise sur le gâteau demeure le fait que malgré une dizaine d?associations enregistrées sous l?égide de la protection de l?environnement, aucune ONG écologique ne suit ces dossiers de pollution.
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