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L?énergie à petite échelle

28 mars 2008, 00:00

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«L?autonomie énergétique partielle du pays.» C?est ce vers quoi le Premier ministre, Navin Ramgoolam, souhaite amener le pays à travers le projet d?«?île Maurice durable». La question énergétique est un enjeu crucial pour l?ensemble des pays insulaires en développement. «Ce ne sont pas des phénomènes conjoncturels», insiste le Premier ministre. La dépendance aux sources d?énergies fossiles et la flambée des cours ne feront qu?alourdir une facture d?importation qui s?élève déjà à US$ 2 milliards !

C?est donc à un autre développement qu?appellent les autorités, au-delà «des clivages politiques». L?industrie sucrière se transforme en industrie cannière. Dans cette perspective, la production énergétique est un créneau que les petits planteurs sont appelés à investir. De nouveaux acteurs du secteur énergétique vont émerger : les petits producteurs d?énergie indépendants (PPEI).

Ainsi, la canne a encore sa raison d?être. Le Professeur de Rosnay rappelle la haute qualité de la canne locale «dont le rendement est meilleur que celui du Brésil», principal producteur de bioéthanol. Les petits planteurs peuvent donc réorienter leur activité. La canne qu?ils cultivent sera envoyée à une centrale qui produira de l?électricité à partir de cette biomasse. Surtout, ces petits planteurs pourront également, en fonction de réglementations strictes à définir (en outre afin de ne pas dénaturer le paysage), installer une éolienne conforme à des normes. L?Etat, dans cette perspective, devrait mettre en place une série d?incitations, sous la forme d?aides directes par exemple. L?électricité ainsi produite pourra être revendue à une entité globale à mettre sur pied.

Pour Joël de Rosnay, le développement «des PPEI n?est valable que si on les fédère. Il faut les agréger autour d?un Central Energy Board par exemple. Cette structure devra leur communiquer les nouvelles techniques disponibles et qu?ils peuvent utiliser, définir le cadre réglementaire pour éviter qu?ils n?implantent des éoliennes partout. Dans l?autre sens, cet organisme prendrait et régulerait leur électricité pour la revendre à la grille des consommateurs après leur propre utilisation». En fait, Joël de Rosnay souhaite appliquer au secteur énergétique le principe de «long tail» emprunté à l?internet. Il s?agit de parier sur la multitude des PPEI plutôt que sur les énergies basiques (charbon, fioul et un peu d?hydraulique).

L?objectif ? «réaliste» ? à atteindre en 2028 est de réduire la production d?énergie à partir de sources fossiles ou non renouvelables à hauteur de 35 % (20 % charbon propre, 15 % fioul et pétrole). Les autres sources d?énergie devront représenter les parts suivantes : 35 % à partir de la biomasse (cannes, et biogaz par la fermentation des déchets), 15 % de solaire, 6 % d?éolienne, 3 % d?hydraulique, 3 % de géothermie et 3 % de divers (l?énergie marémotrice notamment ? les vagues). Les PPEI sont donc des acteurs essentiels pour parvenir à ces chiffres.

Les autorités travaillent actuellement sur ce vaste chantier. Une politique publique allant dans ce sens, assortie de mesures concrètes (subventions aux industriels producteurs de chauffe-eau solaires, aide fiscale aux familles optant pour ces matériels, voire obligation d?installer des chauffe-eau solaires sur toutes les nouvelles constructions), devrait être adoptée. Il s?agit non seulement d?investir techniquement dans les énergies renouvelables mais aussi de changer la culture des Mauriciens, enclencher les synergies d?acteurs des institutions aux PPEI en passant par les industriels, hôteliers ou touristes. Le défi énergétique est crucial pour un Etat insulaire comme le nôtre, qui a «l?avantage de disposer d?un tel mix énergétique valorisable».

L?avance de La Réunion</B>

■ L?île s?ur est en avance sur nous. Paul Vergès en visite à Maurice a rappelé les mesures qui ont été prises dans ce département d?outre-mer français en faveur du développement durable, et donc des énergies renouvelables. Des mesures fiscales incitent donc les foyers réunionnais à se doter de chauffe-eau solaire. En 2006, Paul Vergès a salué l?initiative du groupe Vendemia qui a fait installer sur le hangar de sa centrale d?achat des panneaux photovoltaïques capables de produire 1 mégawatt d?électricité. L?énergie solaire est déjà bien avancée à La Réunion. «Ces cellules photovoltaïques constituent la plus grande centrale solaire de France» et surtout, le parc de chauffe-eau solaire réunionnais est trois fois plus important que celui de la France métropolitaine. Très clairement, Maurice accuse quelques années de retard comparativement à l?île s?ur. C?est pourquoi des axes de coopération, à travers la Commission de l?océan Indien, seront lancés dans ce domaine.

QUESTIONS À..

<B>Joël de Rosnay, conseiller spécial du PM sur le développement durable</B>

● <B> «Maurice, île durable.» Un beau slogan et lourd de sens. Mais cela fait longtemps que l?on parle de la nécessité de développer les énergies renouvelables. On a le sentiment que c?est dans l?urgence qu?on redécouvre cette option, presque salvatrice pour les Etats fragiles et dépendants comme Maurice. N?est ce pas un peu tard ? Qu?est-ce qui peut être fait dans le court terme?</B>

Je ferai deux commentaires. Il y a 20 ou 30 ans, Maurice faisait déjà des énergies renouvelables décentralisées. Des familles utilisaient des générateurs à biogaz fonctionnant avec le lisier ou le fumier des animaux. De l?électricité locale était également produite à partir de petites centrales au fil de l?eau. Puis tout s?est arrêté avec l?arrivée du pétrole et l?électricité généralisée produite par de grosses centrales. Mais il n?est jamais trop tard. Il est vrai cependant que Maurice a cinq à huit ans de retard comparativement à d?autres Etats insulaires comme sa voisine, La Réunion.

C?est pour cela qu?il faut s?y prendre maintenant. Surtout, ce que je trouve intéressant, c?est la prise de conscience de la nécessité d?un «mix énergétique», c?est-à-dire que l?approche systémique est fondamentale. Toutefois, il y a une tendance à privilégier une filière au détriment d?une autre. Or il me semble que beaucoup ont compris que le «mix énergétique» permettra d?aller plus loin. Maurice pourra ainsi préserver son éco-capital et poursuivre son développement.

● <B>Ce sont aussi les habitudes des Mauriciens qu?il faudra changer. La conscience environnementale est récente, le ministère de l?Environnement n?a été créé qu?au tout début des années 1990 alors même que la notion de développement durable apparaissait. Comment procéder à ce changement de culture? </B>

En Europe, notamment en Espagne et au Portugal, il y a eu les mêmes critiques, les mêmes problèmes. Mais tout a changé en trois ou quatre ans. Une conscience environnementale s?est imposée. La poussée des jeunes générations a aussi une pression plus forte sur les parents, les mairies? Alors que c?est peut-être vrai de dire que Maurice s?y prend un peu tard. Mais prendre ce chemin, c?est déjà beaucoup. Cela doit passer par la sensibilisation, l?éducation, à travers l?Eco-Park ou le programme «Eco-citizen» destiné aux enfants par exemple. Le gouvernement lui-même doit donner l?exemple. La flotte de voitures pourrait rouler avec un mélange de bioéthanol.

En France, par exemple, le ministre de l?Environnement Jean-Louis Borloo demande que les gens roulent en voiture électrique ou hybride.

Les bâtiments gouvernementaux pourraient avoir des ampoules à basse consommation et des panneaux solaires sur les toits.

La zone franche pourrait être un lieu de démonstration de toutes les énergies renouvelables avec la cogénération. Contrairement à ce qu?on peut croire ici, la cogénération n?est pas le fait de brûler du charbon et de la bagasse. Il s?agit de machines spéciales qui simultanément produisent de la vapeur à haute température, moyenne température, et de l?électricité en brûlant n?importe quoi. On pourrait utiliser des pompes à chaleur géothermiques. La géothermie ne chauffe pas assez, d?où la pompe à chaleur qui l?amplifie.

Le photovoltaïque, les panneaux solaires, même les toits végétaux qui isolent avec un arrosage d?eau non potable, sont des opportunités à développer. Les IRS devraient aussi être aux normes internationales High Quality Envrionment (HQE) ou Leader in Energy & Environment Design (LEED). Voilà un cas où chaque IRS pourrait être un eco-park. L?utilité pour les résidents ne fait aucun doute, car en énergie positive, c?est-à-dire qu?on produit plus d?énergie qu?on n?en consomme. Et tout ceci est réalisable! Pour le rebranding de Maurice, c?est une réelle opportunité. «L?île durable» visible dans la zone franche, les IRS, les bâtiments publics. La culture est plus longue à mettre en place que l?éducation à l?environnement. Et Maurice a déjà cette culture parce que l?insularité donne aux citoyens une psychologie particulière. Ils sont conscients de leurs richesses et dans le même temps le pays est ouvert sur le monde. Maurice a pris conscience des enjeux locaux et planétaires d?où le changement appelé à s?opérer dans le développement. La Chine et l?Inde aussi changent leurs orientations.

● <B>L?industrie cannière a une carte à jouer dans le développement des énergies renouvelables. Comment assurer un débouché au bioéthanol alors que la totalité de la production est aujourd?hui exportée? C?est à un chantier global que vous invitez les autorités, les industriels? </B>

Il y a des conflits permanents et un arbitrage est nécessaire. C?est une question complexe. Il faut faire des expériences locales démontrant les possibilités. Cela a été fait il y a deux ans avec 25 voitures sous l?égide de Total qui a démontré la viabilité. Maintenant, de la viabilité de l?expérience à la mise en pratique plus générale, il faut qu?il ait une volonté politique affirmée et une volonté industrielle qui l?accompagne. On en est là. Ce sont des enjeux politiques dans lesquels je ne rentre pas.

● <B> Les autorités souhaitent accueillir 2 millions de touristes par an. La pression encourue sur la demande énergétique, les ressources en eau, la gestion des déchets doit être prise en compte. Comment allier développement durable et développement touristique?</B>

Les touristes plutôt que de profiter d?un capital qui est à leur disposition, vont devenir des partenaires de la préservation de l?éco-capital mauricien. Les statistiques et sondages d?opinion montrent que près de 75% des touristes des grands pays développés, préfèrent aller dans un pays où ils peuvent faire quelque chose pour l?environnement ou du moins où les autorités font quelque chose pour l?environnement. Nous devons développer un partenariat avec le touriste. Pour cela il faut des infrastructures qui vont de ce sens.

Le recyclage des bouteilles par exemple doit être totalement généralisé. Des filières peuvent être mises en place. Le système de distribution d?eau est à revoir compte tenu des 45 % de fuites! En plus de ces infrastructures, il faut des infostructures de qualité, car les touristes viennent aussi pour travailler. Les hôtels ont un rôle à jouer. Les déchets peuvent être recyclés pour la production de biogaz et donc d?électricité, l?eau chaude fournie par des panneaux solaires?. L?île Maurice durable associe le touriste à ce projet et réconcilie le Mauricien et le touriste qui participe et ne profite plus.

● <B>Les énergies renouvelables seraient presque une panacée. Pourtant, des critiques s?élèvent? </B>

Plus que de centrales, on a besoin de «dé-centrales». On critique les énergies renouvelables en disant que c?est trop dilué, trop aléatoire. Je crois au contraire que ce sont deux avantages si on sait les utiliser. Premièrement, la dilution signifie la répartition. Si on crée une matrice multimodale, c?est-à-dire une matrice reposant sur l?interdépendance des énergies pour assurer une production constante, la dilution n?est pas un handicap. Par exemple, s?il y a du vent, on fait de l?électricité et on pompe de l?eau. Quand il n?y a plus de vent, on fait passer l?eau pompée dans une turbine pour produire de l?électricité. C?est ce que font les Danois.

Aussi la dilution permet d?être au plus près des utilisateurs-consommateurs. On peut développer les petits producteurs d?énergie indépendants. Sur un plan politique et démocratique, c?est redonné aux gens une chance de participer à leur niveau à la production énergétique, pour eux-mêmes d?abord, au lieu de payer un abonnement pour cela. Et cela va dans le sens de la réforme de l?industrie sucrière.

Les petits planteurs pourront être des acteurs de ce projet. Par exemple, ils peuvent mettre sur leur terrain des éoliennes répondant à des normes précises. Ces éoliennes seront subventionnées par le gouvernement mauricien et pourraient même l?être par les crédits carbone venant des pays qui les paient. Deuxièmement, qu?entend-t-on quand on dit que c?est aléatoire? Cela signifie qu?il y ait du soleil ou non, qu?il y ait du vent ou non. Mais il y a trois autres sources d?énergie : l?eau, le biogaz et le bois, qui sont stockables.

Le bois qu?on va utiliser avec les machines de cogénération; l?eau qu?on stocke dans des barrages et dont le débit, si on ouvre les vannes fait tourner des turbines; et le biogaz venant des déchets qu?on laisse fermenter sous une cloche à méthane. Hong Kong produit une partie de son électricité à partir de ses déchets.

S?il n?y a qu?une seule énergie, effectivement cette énergie est non seulement aléatoire mais dangereuse. L?aléatoire s?auto-compense à condition qu?il soit en réseau et qu?il soit dilué dans l?espace. J?essaie de faire appliquer des choses, en expliquant et en mobilisant les instances politiques, industrielles, universitaires, pour jeter les bases, créer les synergies pour ce projet passionnant de «Maurice, île durable».

<I>Propos recueillis par</I> <B>G. R.</B>

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