Publicité
L?homme qui parle aux plantes
«Sens ça», me dit Jean-Claude Sevathian en me tendant une belle fleur couleur crème appelée longouse ou Hydichum flavescence pour les intimes. Et, alors qu?il me voit savourant son odeur délicieuse, il lâche d?un ton sec, «C?est une peste.? Ce paradoxe illustre au poil près le caractère de ce botaniste de 43 ans, véritable encyclopédie des plantes endémiques de Maurice. Le coauteur de A guide to plants in Mauritius reconnaît que toutes les plantes ont leurs «qualités» mais ne peut pas digérer la menace posée par les «envahisseurs» pour ses «endémiques» bien-aimées.
«Les plantes endémiques n?ont pas de secret pour moi», affirme-t-il sans fausse modestie alors que nous marchons dans une forêt des Plaines-Wilhems. Et c?est vrai. Se promener dans les bois avec Jean-Claude Sevathian, c?est découvrir la flore endémique mauricienne dans toute sa splendeur et, surtout, sa précarité. Saviez-vous, par exemple, que plus de la moitié de nos 300 espèces de plantes endémiques sont en voie de disparition ?
Et dire que tout aurait pu être tellement différent pour cet employé de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF). Même s?il avoue s?être toujours senti «près de la Nature», cet ingénieur de formation passe les dix premières années de sa vie professionnelle à travailler comme mécanicien au Mauritius Sugar Industry Research Institute. À la suite d?un problème de santé, il demande un transfert et «tombe» dans l?Herbier de Maurice où il bosse en tant qu?assistant de labo.
C?est là qu?il découvre que «chaque plante possède une identité spécifique». Encouragé par la directrice de l?Herbier, Danielle Florens, Jean-Claude Sevathian poursuit des cours par correspondance et obtient son diplôme de botaniste d?un collège d?horticulture d?Edinburgh en Ecosse. Si Danielle Florens l?a poussé dans la bonne direction, il explique avoir également «beaucoup appris» de Gabriel d?Argent. Malgré ses 84 ans, ce retraité des Services des Bois et Forêts travaille encore à la réserve de Mondrain.
En 2002, il entre à la MWF après avoir été contacté par l?ONG pour travailler sur un projet de recensement et de propagation des plantes endémiques locales. «Redécouvrir des plantes qu?on croyait éteintes» est sa plus grande source de satisfaction professionnelle. Il se remémore avec affection le moment où il a redécouvert la Trochetia parviflora ? parviflora veut dire ?petites fleurs? ? au Corps de Garde en 2001.
<B>«Manque d?intérêt»</B>
S?identifie-t-il à une de nos espèces endémiques ? «Au bois d?ébène noir», dit-il en souriant. Plus connu sous le majestueux nom de Diospyros tesselaria dans la communauté scientifique, cet arbre «solide aux fleurs parfumées» a joué un rôle important dans l?Histoire de Maurice. C?est en grande partie à cause de lui que les Hollandais ont décidé de coloniser Maurice, ce qui a bien entendu entraîné la disparition de beaucoup d?autres espèces de flore et de faune, dont le dodo est l?exemple le plus tristement célèbre.
Malgré les leçons de l?Histoire, cette approche qui privilégie le développement au détriment de notre patrimoine naturel semble souvent prévaloir. Et même si les Mauriciens sont davantage «sensibles» à la question de la conservation de notre flore et de notre faune, le botaniste de la MWF déplore le «manque d?intérêt» des Mauriciens envers l?environnement, comparés aux Réunionnais et aux Rodriguais. Pour remédier à cela, il conseille la mise sur pied d?une «campagne de sensibilisation intense sur les espèces endémiques menacées» à la télévision à des heures de grande écoute. Pour avoir animé des dizaines de causeries dans les écoles, Jean-Claude Sevathian connaît bien le pouvoir de l?information.
Son rêve le plus fou cependant est d'essayer de faire en sorte que 10 % du pays retrouve sa splendeur d?antan, par splendeur comprenez, bien sûr, ses forêts primaires. Actuellement, 33 % de la superficie de Maurice est boisée mais seulement 2 % de l?île recèle des forêts primaires (les forêts dites plantées et envahies recouvrent 18 % et 13 % du pays respectivement). Il aimerait que tous les Mauriciens l?aident à accomplir ce rêve en plantant «un arbre endémique dans leur jardin, appartement et bureau». Il est évident qu?il devra avoir l?endurance de son mentor, Gabriel d?Argent, s?il espère un jour se promener dans ses 10 % de forêts primaires et c?est tout le mal qu?on lui souhaite.
Après quelques heures dans le merveilleux monde endémique de Jean-Claude Sevathian, il est temps de rentrer. Sur la route du retour, il perçoit un pylône téléphonique déguisé en palmier royal géant. «Roystonia telecomia», indique-t-il sardoniquement. À eux seuls, ces deux mots illustrent le dévouement, le professionnalisme et l?humour qui caractérisent ce botaniste hors pair.
Publicité
Publicité
Les plus récents