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Silence, on maltraite !
Elle ne veut pas dévoiler son nom. On l?appellera Amma, car elle se sent humiliée et blessée par ce qui lui est arrivé. Elle consentira seulement à dire son âge, 71 ans, et confier le fait qu?elle vit seule dans sa modeste maison depuis la mort de son époux. La vieille dame ne sort que pour faire ses courses et se rendre parfois au club de personnes du troisième âge de son quartier pour des excursions.
Amma ne pleure pas sur son sort. Des enfants, elle n?en a pas eu. C?est aussi pour cela qu?elle se retrouve actuellement seule dans la maison que son mari a fait construire dans un village de Moka. Signe du temps qui passe, les grands arbres sont aujourd?hui recouverts par des lianes envahissantes et leurs troncs sont prisonniers des buissons sauvages.
« Il a un bébé, mais ce qu?il a fait n?est pas bien. » Amma a été escroquée par un petit-neveu, venu s?installer chez elle « en dépannage » pendant quelques mois. Au début, c?était l?affaire de quelques semaines, le temps qu?il retrouve ses marques après que ses beaux-parents l?ont jeté à la porte en raison de sa dépendance à l?alcool. « Je l?ai accueilli car j?étais contente d?avoir un peu de compagnie. C?est bien plus tard que j?ai compris que ses intentions étaient mauvaises. »
Car le jeune homme s?incruste et finit par harceler la vieille dame pour obtenir de l?argent. Quand elle résiste, il passe aux coups, la couvre d?injures et menace de la tuer. Si bien qu?Amma, tremblante de peur, lui donne sa carte de pension de vieillesse pour qu?il puisse aller toucher cette modeste somme tous les mois. Pendant des mois, il a ainsi empoché frauduleusement sa pension, avec au total, presque Rs 35 000 envolées.
« Il dépensait tout l?argent en boissons alcoolisées et en pariant sur les courses hippiques. » C?est une proche, venue l?inviter un jour à une session de prière, qui découvre le pot aux roses. « Elle voyait bien que j?allais mal et que j?étais traumatisée. Je lui ai tout raconté. »
« Je n?ai pas voulu porter plainte »</B>
Une confrontation entre des proches, la victime et son bourreau mettra fin aux agissements du neveu « parasite », qui a alors mis les voiles sans demander son reste. « Je n?ai pas voulu porter plainte. Après tout, il est de ma famille et j?ai pensé qu?il fallait lui donner une chance de se ressaisir. J?espère qu?il a compris que ce qu?il a fait était mal. »
Amma est une victime désignée de la maltraitance financière, physique et morale, les principales violences exercées sur les personnes âgées. Elle vit seule, modestement, certes, mais ne manque de rien, sans famille proche, et se laisse facilement apitoyer.
Aujourd?hui, elle souhaite poursuivre paisiblement les dernières années de son existence. Peut-être ira-t-elle dans une maison de retraite ? « J?y pense souvent, surtout quand la solitude devient trop pesante et que les mauvais souvenirs montrent le bout de leur nez. »
« Cette semaine encore, témoigne Raj Moothoosamy de l?organisation Victim Support, nous avons enregistré une quinzaine d?appels de familles ou de voisins ayant noté un cas de maltraitance. Ils appellent sur les hotlines de l?Elderly Watch, le 199 pour Port-Louis, et le 172 pour Rose-Hill, mises à leur disposition par le ministère de la Sécurité sociale. » Ces lignes sont déjà saturées.
« La grande majorité des violences subies par les aînés sont commises à domicile par des proches », poursuit-il.
Victim Support compte une vingtaine d?écoutants dans chaque Elderly Watch de l?île. « En 2007, nous avons traité 24 dossiers. Et 54 % des cas concernaient des hommes et 46 % des femmes. L?âge moyen des victimes est de 71 ans. »
Le recours aux aides-soignants</B>
Les personnes âgées vivent en silence un véritable calvaire au quotidien. Parfois même, les médecins ne parviennent pas à déceler les signes qui indiquent la maltraitance. Certains médecins généralistes sont bien embarrassés lorsqu?ils suspectent un cas de maltraitance, faute de formation. « Il y a certes une nécessité pour la formation au dépistage de ces délits. En ce qui me concerne, j?ai effectué ma formation sur le terrain après 28 ans de pratique », soutient le spécialiste ORL, le Dr Mukesh Sooknun-dun. Ce qui lui permet d?affirmer que le cas qu?il a traité cette semaine est sans conteste de la maltraitance. « C?est une dame dont le tympan était perforé. Elle m?a assuré qu?elle s?était cognée contre une porte, mais il n?y avait pas d?ecchymoses externes. C?est clair qu?elle avait été frappée? »
Les diverses for-mes de mauvais traitements que Vic-tim Support entend au téléphone font frémir. Il s?agit d?abus physiques (coups, dénutrition, déshydratation), psychologiques (infantilisation, irrespect, insultes), financiers (vols, détournements de fonds), civiques (atteintes aux droits de la personne, enfermement), médicaux (manque de soins), et de négligences (manque d?aide dans les gestes au quotidien).
Mais ce phénomène peut être beaucoup plus insidieux. « Ignorer une personne âgée est aussi une forme de maltraitance. Les vieux n?ont pas besoin de beaucoup pour être heureux, il suffit parfois de les écouter, de leur tenir la main pour qu?ils se sentent bien », souligne la présidente du Leonard Cheshire Home, Ginette Lan Yee Chuu. Elle ajoute que les personnes âgées ont souvent vécu des moments très pénibles au cours de leur existence : la guerre, les privations, la misère? Aussi ont-elles du mal à se reconnaître comme étant maltraitées. « Parfois aussi, il y a cette frayeur de dénoncer. La personne se dit que si elle rouspète, elle attirera davantage les foudres du soignant. Aussi, il arrive qu?elle ne souhaite pas mécontenter les autres membres de la famille en se plaignant. »
Former des aides-soignants à domicile pour aider les vieux incapables de se prendre en charge au quotidien, demeure la solution à encourager, selon Ginette Lan Yee Chuu. Cette dernière estime que « beaucoup de nos aînés ne souhaitent pas quitter leurs familles pour aller dans une maison de retraite ». Le recours aux aides-soignants est, par ailleurs, une suggestion faite lors de la préparation d?un rapport du National Economic and Social Council sur l?intégration des vieilles personnes dans la famille en 2005.
Ces individus de-vront être formés pour s?occuper correctement des personnes âgées. Ces dernières réclament de la part de leur soignant une bonne santé physique, une disponibilité et une grande force intérieure. Mais là aussi, les dérapages sont possibles. Car au quotidien, la tolérance s?émousse si les aides-soignants ne sont pas écoutés et soutenus.
Préserver la dignité d?autrui</B>
Les maltraitances surgissent alors quand cette violence, qui est présente en chacun de nous, n?est plus canalisée. Maltraiter un être humain, qu?il soit jeune ou vieux, est inacceptable dans notre société.
« Nous devons réfléchir à la façon dont nous voudrions être traités lorsque nous serons vieux. Respecter l?autre et être respecté, préserver la dignité d?autrui et rester digne, c?est ce qui permettra à la vieillesse d?être vécue avec plus de sérénité », conclut le président de la fédération des personnes du troisième âge du Nord, Freddy Pursun.
<B>Des cas qui font frémir?</B>
■ Cité Richelieu : Une sexagénaire souffrant de surdité est maltraitée physiquement et moralement par sa fille. Les voisins alertent l?Elderly Watch. Une équipe assistée d?officiers du ministère de la Femme et de policiers découvre que la dame n?a jamais touché sa pension de vieillesse. Elle sera transférée temporairement dans une institution pour personnes âgées avant de rejoindre les siens, et les choses semblent être rentrées dans l?ordre. Les autorités leur ont fait comprendre qu?ils commettaient un délit passible d?amendes et d?emprisonnement.
■ Abercrombie : Cette dame âgée de 75 ans louait une maison à une femme qui la maltraitait. Elle soupçonnait sa propriétaire d?être impliquée dans des vols de bijoux. Et elle craignait pour sa sécurité, car elle alléguait que la propriétaire fréquentait des gens bizarres. La police l?a encouragée à faire une déposition qui a porté ses fruits.
■ Terre-Rouge : elle attendait en vain ses lunettes d?un opticien. Voilà des mois que cette vieille dame de 65 ans avait réglé une note pour une nouvelle paire de lunettes. Après l?intervention de Victim Support auprès de l?opticien, elle les a obtenues en une semaine.
■ Floréal : Violée et sodomisée à 82 ans par des jeunes en présence de son époux. C?est le cauchemar de cette dame. L?aide de Victim Support a été cruciale. La cour abandonnée a été nettoyée, la maison sécurisée, et une surveillance policière lui ont redonné goût à la vie.
<B>La formation :
Une nécessité</B>
Le Leonard Cheshire Home estime que la formation des aides-soignants et des familles qui ont à s?occuper de leurs aînés est primordiale. Ainsi, du 25 mars au 4 avril, cette structure accueillera Penny Mharapara, Disability Advisor au Leonard Cheshire Disability, qui s?attellera à dispenser et à améliorer la formation du personnel soignant des maisons de retraite et aussi celle des personnes qui s?occupent des personnes handicapées.
Ce que dit la loi</B>
Les sociétés primitives tuaient les enfants difformes et éliminaient les vieillards devenus des charges inutiles. Les choses ont, heureusement, bien changé depuis. Nos sociétés choisissent désormais d?exprimer leur solidarité en protégeant encore mieux les personnes vulnérables. Cette volonté s?est traduite par le Protection of Elderly Persons Act de 2005. Cette loi stipule que toute personne qui soumet délibérément une personne âgée à la maltraitance, qu?elle soit physique ou verbale, qui la harcèle moralement et émotionnellement, et qui lui cause intentionnellement des pertes financières ou des préjudices matériels, commet un délit. De même, toute personne qui ne subvient pas aux besoins essentiels, qui ne fournit pas suffisamment de nourriture, des soins médicaux, un abri ou encore des vêtements, ou qui ne se conforme pas à un Protection Order, est l?auteur d?un délit. L?individu trouvé coupable est passible d?une amende n?excédant pas Rs 50 000 et d?un emprisonnement ne dépassant pas deux ans.
Outre ces mesures législatives, des structures ont été mises en place pour mieux protéger les vieilles personnes. Vingt Elderly Watch ont été créés à Maurice et quatre à Rodrigues. Ces structures sont là pour promouvoir le bien-être des personnes âgées dans la région où elles sont implantées. Elles apportent un soutien aux familles qui ont besoin d?assistance et protègent les vieilles personnes. Ces cellules s?efforcent également de prévenir les abus. Elles sont aussi en droit de rapporter des cas suspects à l?Elderly Persons? Protection Unit.
Les tâches de cette unité, placée sous le contrôle administratif d?un officier du ministère de la Sécurité sociale, consistent à organiser des campagnes de sensibilisation, recevoir des plaintes des personnes abusées qui ont besoin d?aide, et aider, dans certains cas, à l?admission dans une maison de retraite.
Freddy Pursun, président de la fédération des personnes du troisième âge du Nord
« On ne voit que la partie visible de l?iceberg »</B>
<B>Constatez-vous une hausse de la maltraitance des personnes âgées ?</B>
Je constate que ce phénomène prend de l?ampleur, vu le nombre de cas qui sont répertoriés au ministère de la Sécurité sociale, à travers les Elderly Watch de l?île. Je pense que le phénomène est en hausse pour plusieurs raisons. La maltraitance est liée à des causes sociales et financières et à l?éclatement des familles. Pendant très longtemps, les personnes âgées ont hésité à se plaindre. La maltraitance était cachée. Mais aujourd?hui encore, on ne voit que la partie visible de l?iceberg.
Je pense que beaucoup de gens ont dans leur entourage une vieille personne maltraitée, mais ils ne savent pas comment signaler le cas, faute d?informations sur les démarches à entreprendre. Il est plus que nécessaire de lever le tabou sur ce type de maltraitance pour mettre au jour ces situations et les faire disparaître. Il faut en parler davantage.
<B>Qui sont les victimes ?</B>
Il s?agit de personnes esseulées et vulnérables. Plus l?espérance de vie augmente, plus l?âge d?entrer en vieillesse recule. La maltraitance sur des personnes âgées tend donc à intervenir plus tardivement dans la vie de ces individus, lorsqu?ils sont con-frontés à la perte de leur autonomie. Comme chacun de nous est appelé à vieillir, nous devons être vigilants quant à la maltraitance.
<B>On dit que ces abus se manifestent surtout par des actes de violence physique et verbale. Mais elle peut aussi être plus insidieuse?</B>
Oui tout à fait. Pour les jeunes qui ont à s?occuper d?une vieille personne, cela peut paraître comme une contrainte qui ne s?accorde pas à leur style de vie moderne. Souvent ils n?arrivent pas à gérer, d?autant plus si la personne âgée devient difficile à vivre. La maltraitance trouve alors son origine dans un manque de vigilance et l?épuisement de ceux qui s?occupent d?une personne âgée.
Nous devons rappeler ces familles à la plus grande vigilance pour éviter toute dérive. Cette dérive se traduit par la déshumanisation de la victime, qui peu à peu n?est plus reconnue comme une personne à part entière.
La solution serait de former et de sensibiliser le personnel soignant et les familles sur les possibles abus comportementaux à l?égard des vieux. Il est important de respecter l?autre jusqu?à la fin, car c?est un être humain.
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