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La dérive du soldat Borges

23 mars 2008, 00:00

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La dérive du soldat Borges

Elle aurait voulu oublier. Faire comme si cette sale histoire de meurtre impliquant son fils n?avait jamais existé. Écarter d?un revers de main cette guerre d?Irak qui a transformé son « petit Lucas ».

Dina Borges a rangé ses affaires dans cette chambre d?adolescent vide, inoccupée depuis le 4 novembre 2005, jour où Lucas a tué Jamie Marie Lumsden sur une route de Caroline du Nord. Elle avait 19 ans. Lui, trois de plus. Il était soldat. Drogué à l?éther. À peine rentré d?une mission de six mois à Bagdad. Lucas purge aujourd?hui une peine de prison de trente-deux ans.

Son cas a été révélé par le New York Times, dans une enquête qui recense quel-que 121 cas d?anciens combattants d?Irak et d?Afghanistan impliqués dans des meurtres après leur retour.

Lorsqu?il débarque, du Brésil, à l?âge de 14 ans avec sa petite soeur Gabriela et ses parents, Lucas est « tout ce qu?il y a de plus normal », selon sa mère. À 16 ans, Lucas fume ses premières cigarettes de cannabis, « comme tous », croit savoir Dina.

En 2001, la famille Borges décroche la green card, permettant de travailler dans le pays. Peu avant les 18 ans de Lucas, Dina reçoit des lettres de l?armée de l?air, de terre et de la Navy. « Des offres auxquelles je ne portais aucune attention », dit-elle.

« La pire chose de ma vie »</B>

Un jour, un sergent recruteur de l?armée se présente chez eux. Lucas et lui prennent langue. À la surprise de Dina, son fils annonce vouloir rentrer dans les marines. Un détail attire son attention : Lucas reconnaît devant l?officier fumer de façon régulière. « L?homme lui a simplement conseillé de boire du jus d?airelles », se souvient-elle.

Lucas part le jour même. Un mois d?entraînement, dans un boot camp. « Il ne m?a dit que très tardivement qu?il partait pour l?Irak », poursuit Dina. Son départ pour Bagdad intervient fin 2004. « La pire chose de ma vie, du moins à l?époque je le pensais », dit-elle, défaite.

« À son retour, il ne m?a jamais parlé de ce qu?il avait fait. » Lucas ne raconte rien.

Symptôme classique que les médecins appellent aujourd?hui le Post Trauma-tic Stress Disorder (PTSD), une blessure psychique grave.

Lucas rejoint un bataillon d?entretien mécanique au Camp LeJeune, en Caroline du Nord. C?est là qu?il développe une addiction à l?éther. Inhalée, la substance chimique procure des hallucinations. Les marines sont au courant. Pourtant, ils ne feront rien. Quatre mois après son retour d?Irak, il est envoyé en observation dans un hôpital militaire après avoir été vu en train d?inhaler de l?éther dans sa voiture. Celle-ci est mise sous scellés avec, dans le coffre, quatre jerrycans de ce produit.

Reconnu coupable de meurtre</B>

« C?est le seul moment où un psychiatre a pris soin de lui », souligne Jeffrey Weber, l?avocat de la famille de Jamie Marie Lumsden. À sa sortie de l?hôpital, le 4 novembre 2004, un militaire lui rend les clés de sa voiture en disant : « Si tu ne fais pas attention, tu tueras quelqu?un ! » Il est déjà tard. Lucas découvre que les jerrycans sont toujours là. Il replonge. Démarre sa vieille voiture, fonce sans lumières sur une route en direction de l?est. Lucas change de voie et roule sur la file de gauche.

Le choc avec la voiture d?en face est d?une violence terrible. La jeune Jamie, fille d?un marine ayant servi en Irak, meurt sur-le-champ. Les quatre autres passagers du véhicule subissent de graves blessures.

Au procès, Lucas Borges sera reconnu coupable de meurtre. Les familles des victimes de l?accident, elles, décideront de poursuivre le gouvernement américain en justice. Elles estiment que les autorités militaires avaient eu moult occasions d?empêcher le soldat Borges de nuire.

Lucas Borges a donné un enregistrement à sa mère. Il est destiné à une chaîne de télévision brésilienne. Il y déclare faire des cauchemars quotidiens, avoir vécu des choses en Irak qu?il ne pourra jamais oublier. Il dit également vouloir retourner un jour au Brésil. « Mon fils a toujours gardé sa nationalité brésilienne », explique Dina, qui a entrepris des démarches pour une procédure d?extradition. « Cela prendra du temps, mais je sais, quoi qu?il arrive, que, si un jour il sort de prison et part pour le Brésil, mon fils ne reviendra pas dans ce pays. »

<I>@ 2 008 Le Monde ? Nicolas BOURCIER ?

(Distribué par The New York Times Syndicate)</I>

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