Publicité
Une nation en construction
Un sol, un Etat, une nation? Les définitions ne sont pas simples dans le cas mauricien. Une tradition démocratique exprime des valeurs sur lesquelles se fonde la morale collective. Le bestiaire politique, le monde religieux et social voire économique opère selon un mode de consensus minimal. Aujourd?hui, ce sont des concepts comme «l?unité nationale» et «d?unité dans la diversité» qui forment le socle de la nation mauricienne. Quarante ans après l?indépendance, sont-ce des concepts toujours opératoires ? La question n?est ni d?ordre théorique, académique ni sémantique. Elle est d?une pertinence qui se justifie à travers des apories identitaires et culturelles.
«La question identitaire continue à tourmenter les Mauriciens. Tous entonnent tout haut l?hymne de l?unité nationale. Beaucoup se lamentent qu?on soit loin d?être ?enn sel lepep, enn sel nasyon.? Un certain nombre ?uvre activement pour maintenir la prédominance de l?identité ethnique sur tout autre considération. Et la grande majorité vit dans une ambivalence identitaire», lance d?emblée le chef d?entreprise Amédée Darga.
«L?unité dans la diversité»</B>
Ce serait donc une fatalité ? Il faudrait le croire tant la question ethnique surplombe le débat. Ce qui vide aussi de sa substance des concepts comme l?unité nationale. Sont-ce des concepts pertinents ? «Il ne s?agit pas de parler mais d?agir. Dans le sens de l?unité nationale en mettant l?accent sur une histoire commune et un vivre-ensemble dans l?acceptation de l?autre. Je dis acceptation et non pas tolérance de l?autre», estime Rama Poonoosamy, membre du Mouvement militant mauricien (MMM) et l?un des ceux qui devait en 1982 vulgariser le concept de «Enn sel lepep enn sel nasyon» qui est apparu pour la première fois en 1977 dans le texte de la chanson engagée «Pena kiksoz ki pli zoli» du Group Kiltirel Morisyen qu?il avait écrit. «Exprimant un rejet du néocolonialisme et du communalisme, tout en affirmant la nécessité de ?linité lepep?, ce slogan est devenu très populaire avec un texte de Habib Mosaheb mis en musique et interprété par Siven Chinien en 1978. On dit encore que ceux qui ont connu le rêve de 1982 ne pourront jamais l?oublier. «Au fil de l?histoire, il y a eu des périodes d?exacerbation de sentiments communaux dans des contextes parfois très dangereux, mais il y a heureusement ces grands moments d?unité des classes laborieuses et d?unité nationale», précise Rama Poonoosamy. Le politique fera toujours ressortir le positif.
Amédée Darga également se refuse de faire le procès du politique, celui qui «instrumentalise le facteur ethnique pour assurer ses gains dans la compétition démocratique». «Ce n?est pas l?identité multiple des citoyens mauriciens qui pose problème. Après tout, la société mauricienne a bien vécu durant 40 ans la convivialité dans la différence. Ce qui a assuré la stabilité de ce pays», rappelle-t-il. Il plaide finalement pour une position qui récuse l?hypocrisie qui vise à occulter le fait ethnique. «Ne faudrait-il pas reconnaître sans fausse pudeur le facteur ethnique et rassembler les énergies mauriciennes à se focaliser sur deux objectifs. Soit comment amener l?ensemble des citoyens à un ?unity of purpose? autour de dix objectifs pour assurer une île Maurice meilleure pour tous et comment rassurer chaque citoyen qu?il sur la question de l?égalité d?opportunité dans sa démarche de positionnement social quel que soit son identité secondaire. Le leadership pour assurer l?unité dans la diversité et faire replier les sectaires, voilà ce qui nous manque. Ce n?est pas uniquement l?affaire d?un leader politique, c?est le devoir de ceux qui se sentent Mauriciens avant tout», insiste-t-il.
A cette question de la prise en compte du fait ethnique, Rama Poonoosamy répond en évoquant une expérience personnelle. «Il y a 40 ans quand j?étais étudiant au collège John Kennedy, je me décrivais comme un Mauricien d?origine? mauricienne. Et plus tard à l?université de Maurice, sur mon t-shirt j?avais inscrit ?Mo 100 % Morisien?. Il faut encourager l?ouverture d?esprit et la politique de la main ouverte. Je ne souhaite à personne de s?enfermer dans un ghetto identitaire.»
<B>«Satisfait du chemin parcouru»</B>
Comment éviter ce piège. Plusieurs pistes sont ouvertes. Lindley Couronne, directeur de la section mauricienne d?Amnesty International, estime ainsi qu?on ne peut atteindre une pleine citoyenneté que si ne ne fait plus une fixation sur ses racines. La menace à cet idéal citoyen, c?est le communalisme. «Dans ce jeune pays, les communalistes tentent de cloisonner la société. Voice of Hindu, Union musulmane, Fédération Kreol? Leur point commun : ils ne reconnaissent l?individu que dans son ethnicité. Je peux comprendre qu?il est plus facile de se regrouper avec ceux qui ont les mêmes pratiques que les siennes. C?est aussi la peur de l?Autre qui encourage ce réflexe. Ce sentiment d?appartenance à une communauté ne fait pas de soi un communaliste nécessairement. Le communalisme naît d?un sentiment de supériorité vis-à-vis de l?Autre. On peut se dire satisfait du chemin parcouru en tant que jeune nation. Mais en tant que militant des droits humains, je peux aussi exprimer une impatience. On peut faire mieux», conclut Lindley Couronne.
On peut faire mieux. Sans aucun doute. Mais trop souvent le sentiment d?autosatisfaction étouffe toute entreprise d?introspection. Aujourd?hui, des concepts politiques, comme «l?unité dans la diversité» qui repose sur le multiculturalisme, hypothèque toute réflexion citoyenne et républicaine. Cela aussi mérite d?être dit pour ces 40 ans?
<B>Reconstruire le mauricianisme</B>
C?est une triptyque que prépare le syndicalisme et politique Jack Bizlall. La parution de la première de l?ouvrage sera lancée ce 12 mars. Suivront les deux dernières parties les 12 mars 2009 et 12 mars 2010. L?ouvrage se veut une réflexion sur des enjeux et concepts auxquels la société mauricienne est confrontée. Nous reproduisons ici des extraits de la première partie qui ont trait au mauricianisme.
Etre Mauricien participe d?un ensemble de droits. Il demeure le déterminant culturel qui impose une lecture de l?organisation sociale qui échappe aux canons classiques qui ont cours dans les démocraties occidentales. Au nom de certaines revendications culturelles et sociales, certains succombent à une surenchère identitaire. D?où le risque d?un «ghetto culturel». Entre dominants et dominés, on risque ainsi d?aboutir à une situation de communalisme par réaction. «Chez beaucoup de dominés, il y a un communalisme à rebours, un désir de conjuguer leur vie au verbe avoir comme des parvenus, une confusion dans ce qu?ils veulent réellement, et des dispositions psychiques tant individuelles que collectives qui permettent leur manipulation par les populistes de droite comme de gauche. Par des hommes religieux comme par les dirigeants politiques», note, à ce chapitre, l?auteur. Lorsqu?on sait que le passé, fait d?esclavage et d?engagisme, continue à nous hanter, on mesure le chemin à parcourir. «Nous parlons souvent des esclaves et des travailleurs engagés. Nous oublions que ceux qui sont venus de France ont souffert aussi de la domination et de l?exploitation de l?oligarchie sucrière? Il n?y a pas de pire souffrance que d?être rejeté par ceux que l?on croit ses semblables», fait ainsi ressortir Jack Bizlall. Par notre naissance ou par notre choix, on est ou on devient Mauricien, poursuit-il. La citoyenneté se construit. Dans le temps et dans l?individu. «Nous avons mené un long combat politique pour approfondir ce droit sur le plan de la citoyenneté. Le combat n?est pas terminé. C?est surtout un long combat culturel qui reste à faire pour faire évoluer son sens en permanence et l?adapter à l?évolution de la civilisation», écrit-il encore. Il ouvre, à cet effet, une porte vers le Mauricianisme en faisant une distinction entre ce concept et le Mauricien, lui-même. «On peut, en effet, être Mauricien et ne pas vivre le Mauricianisme? Le statut de Mauricien nous est conféré de droit, par la naissance, par la filiation, par la naturalisation ou par l?adoption. Mais être Mauricien n?est certainement pas uniquement vivre un droit. C?est aussi vivre à Maurice ou porter en soi, ici ou ailleurs, le vivre-Mauricien. C?est dans le contexte du vivre-Mauricien que le Mouvement Premier Mai recherche le Mauricianisme? Le Mauricianisme est une disposition de l?esprit que l?on peut acquérir partout ailleurs là où se réunissent les conditions d?ici», insiste-t-il en ce sens. Comment donc résumer ce Mauricianisme. Pour Jack Bizlall, c?est un combat contre le communalisme. C?est une manière de vivre ses actes, de se battre pour ses droits et ses libertés et ceux des autres. «Le Mauricianisme ne reconnaît aucune supériorité d?une culture sur une autre, d?une ethnie sur une autre et affirme que dans un milieu pluriethnique, tout rejet de l?autre est soit une forme de racisme, soit émane d?une pathologie sociale ou psychique», avance plus loin Jack Bizlall. Le Mauricianisme, assure-t-il, s?est construit dans la logique du peuplement de Maurice. Sans effort au préalable. Personne ne l?a inventé. Nous le portons en nous. Le Mauricianisme, précise-t-il, se construit aussi dans la fusion des cultures. «Le Mauricianisme nous engage à avoir une perspective universelle des contradictions qui animent ce monde. D?autant plus que la mondialisation du capitalisme nous affecte tous. Nous sommes les mieux placés dans le monde pour nous solidariser avec les peuples dominés et exploités. Nous sommes les mieux placés pour comprendre les rapports Nord-Sud. Nous sommes les mieux placés pour dénoncer les rapports concurrentiels que les pays riches imposent sur les pays pauvres. Nous ne pourrons ni comprendre ce qui se passe à Maurice ni dans le monde en nous renfermant dans notre sectarisme religieux ou culturel», conclut Jack Bizlall.
QUESTIONS À
<B>Jean-Maurice Labour</B> <I>Vicaire général</I>
<B>«J?ai des raisons d?être fier de mon pays»</B>
● <B>On célèbre les 40 ans d?anniversaire de l?indépendance. Peut-on aujourd?hui dire de Maurice qu?elle est une nation ?</B>
Non. 40 ans, c?est peu pour la construction d?une nation. Le rêve des premières années d?indépendance traduit par le slogan «enn sel le pep enn sel nasyon» s?est écroulé sur la falaise de la maladie endémique mauricienne : le communalisme. Le MMM avait réussi à mobiliser une partie importante de Maurice sur la priorité à donner au combat de classe par rapport au combat de race. Aujourd?hui, ce parti est devenu un expert en communalisme scientifique. Le calcul communal et casteiste est devenu incontournable pour placer les candidats aux élections. Vous pouvez toujours rêver qu?un Chinois soit élu à Plaine-Verte ! L?effort fait dans le domaine sportif pour régionaliser les équipes se heurte au même démon communal. Ce communalisme se pratique dans toutes les entreprises et même dans les religions devenues bastions refuges des différentes communautés ethniques. Dans notre pays, on n?entre pas en politique pour défendre un projet de société, mais pour user de ce pouvoir afin de protéger et de promouvoir son groupe électoral et sa communauté. Partout, dans la politique, le social, comme dans le monde des affaires, la surenchère communaliste supplante les considérations de compétence, de méritocratie, d?esprit sportif et de service national.
● <B>Comment dès lors venir à bout de cette fatalité ?</B>
La nation mauricienne devrait se construire sur la pleine reconnaissance par l?Etat et les pouvoirs publics des communautés naturelles constituées autour de l?appartenance religieuse et culturelle. La société civile n?est pas un agrégat d?individus, elle est ou elle devrait être organiquement constituée d?un ensemble harmonieux et hiérarchisé de communautés très diverses. A Maurice nous comprenons «communauté» comme des personnes repliées dans un groupe, aux dépens de leur conscience commune et, au-delà de leur groupe, avec les membres d?une société plus large. De même, l?accession au statut de République n?a pas été accompagnée d?une réflexion qui nous aurait menés à une maturité républicaine. Ce fut et c?est encore un pur slogan dont la plupart des Mauriciens ne connaissent pas le sens, encore moins nos politiciens. A cause du communalisme scientifique utilisé pour étancher la soif du pouvoir, les gouvernements qui se sont succédé n?ont pas su garder la neutralité républicaine qui garantirait un sentiment d?appartenance à la nation.
● <B>Il y a donc peu d?espoir de voir émerger une conscience citoyenne pure ?</B>
Expliquez-moi le sens des comités interministériels qui organisent, financent et président des célébrations religieuses telles le Maha Shivaratree ou le hadj et je vous dirai si nos dirigeants de tous bords ont compris ce qu?est une République laïque qui garderait une distance égale pour garantir à tous une reconnaissance. Malgré tout, que j?ai des raisons d?être fier de mon pays. Dans le concert des pays ayant accédé à l?indépendance dans les années soixante, Maurice a su vivre une démocratie qui garantit la liberté d?expression. Elle a su gérer les tensions et organiser son économie avec les compétences issues de son propre peuple. Je crois qu?elle peut relever les défis dont, la lutte contre la pauvreté, la planification pour défendre l?environnement dans un pays surpeuplé qui a l?ambition d?accueillir deux millions de touristes par an. Alors, «Nou pei, nou Fierte»? Nous avons encore du chemin à faire pour que Maurice devienne une nation.
Publicité
Publicité
Les plus récents