Publicité

Pourquoi une «politique de civilisation» ?

25 février 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Issa Asgarally

  1. Les impératifs

Pour une politique de civilisation, Edgar Morin, Editions Arléa.

L?expression politique de civilisation, qui s?est imposée à Edgar Morin au début des années 80, est liée à ce qu?il appelle une politique de l?homme. Le point de départ de la politique de civilisation, ce sont les défis et les menaces, mais également les besoins qui apparaissent face à ces défis et à ces menaces.

Edgar Morin formule les impératifs d?une telle politique : solidariser, convivialiser, ressourcer et moraliser. D?abord, solidariser, contre l?atomisation et la compartimentation. Il faut, dit-il, faire de ce problème de la solidarité un problème politique central. EM relève que la solidarité anonyme de l?Etat-providence, avec ses diverses sécurités et assurances, est insuffisante : «Il y a un besoin de solidarité concrète et vécue, de personne à personne, de groupes à personne, de personne à groupes. Il y a en chacun de nous un potentiel de solidarité qui se révèle dans des circonstances exceptionnelles, et il y a chez une minorité une pulsion altruiste permanente. » Voilà pourquoi EM propose la création, dans les villes et les quartiers , des maisons de solidarité, qui comprendraient un Crisis Center, où des volontaires et professionnels s?occuperaient en permanence des besoins moraux urgents, c?est-à-dire des besoins autres que ceux du Samu ou de Police secours.

Puis, convivialiser, contre la dégradation de la qualité de vie: « La qualité de la vie implique la qualité des communications avec autrui, et des participations affectives et affectueuses. Bien entendu, la politique ne peut créer ce qui est vécu et ressenti existentiellement. » Contrairement à ce qu?on pense, le but de la politique n?est pas le bonheur, mais la suppression des causes publiques du malheur : guerre, famine, persécutions. Si la dimension écologique de la qualité de la vie est désormais reconnue, sa dimension conviviale, si chère à Ivan Illitch, a été oubliée après les années 70.

Le but de la politique de civilisation, rappelle EM, est la qualité de la vie, dont la traduction est le bien-vivre, et non le bien-être, car celui-ci génère du mal-être lorsqu?il est limité à des conditions matérielles: « Il ne s?agit évidemment pas de réduire la politique à une politique de civilisation, mais d?intégrer la politique de civilisation dans la politique. »

Ressourcer, contre l?anonymisation . EM suggère un triple ressourcement : français, européen et terrien.. Le premier doit être patriotique, républicain et européen. Le second ressourcement doit être centré autour du principe de solidarité ? troisième terme de la trinité Liberté, Egalité, Fraternité ? , une exigence à la fois éthique et politique. Le troisième reprend moins naïvement la quête de plus de communauté, de fraternité et de liberté, qui fut à la source du socialisme au siècle dernier.

Enfin, moraliser pour contrer l?irresponsabilité et l?égocentrisme: « L?altruisme de solidarité et le sentiment de responsabilité sont au c?ur de la conduite morale. Chacun de ces termes engendre l?autre en un cercle vertueux, à l?inverse du cercle vicieux de l?atomisation, irreponsabilisation, démoralisation. » Pour EM, les politiques ont une mauvaise perception du besoin de moralité. C?est la raison pour laquelle ils croient que la lutte contre la corruption se limite à des mesures législatives : « Il faut ?uvrer pour la moralité, dans et par l?ensemble d?une politique multidimensionnelle de civilisation. »

EM plaide pour la poursuite de la réforme de l?entreprise qui s?esquisse ici et là : « L?entreprise réformée serait vouée non plus seulement à la production de biens et services, mais à l?autoproduction d?une communauté et à la participation à la citoyenneté. » Il n?oublie pas l?indispensable réforme des structures de pensée dans le monde biomédical qui, en évitant les erreurs et les gaspillages, réduirait les dépenses de santé, entre autres, l?hyperspécialisation médicale, le traitement des organes et non plus des organismes, des organismes et non plus des personnes, la dégradation du rôle du généraliste, la bureaucratisation des services et le développement de maladies causées par les effets pervers des médicaments ou par les infections en milieu hospitalier.

Selon EM, certains contre-courants favoriseront l?émergence d?une politique de civilisation. Il lui semble que le contre-courant écologique s?accentuera parallèlement aux développements techniques et industriels qui portent atteinte à la biosphère. Face à la logique invasionnelle de la machine artificielle, un contre-courant suscitera une plus grande aspiration à la convivialité. « Le contre-courant déjà très puissant contre l?homogénéisation civilisationnelle se traduira par des ressourcements de plus en plus multiples et puissants, le problème étant de savoir s?ils comporteront le ressourcement dans la Terre-Patrie ou la pure et simple refermeture sur les nationalismes, ethnies ou religions. » Il lui semble également qu?un contre-courant au consommationnisme se traduira par la recherche d?une consumation ( intensité de vie, extase, jeu, fête ) et d?une nouvelle frugalité, tempérance et simplicité dans la qualité.

EM est convaincu que l?approfondissement des crises et la visibilité des catastrophes consolideront ces contre-courants et précipiteront des prises de conscience et des prises de décisions salutaires.

Avant de conclure, il importe de souligner que bien que le Président de la République française ait parlé de politique de civilisation dans son discours de fin d?année, il est difficile de concilier son mot d?ordre Travailler plus pour gagner plus avec celui qu?on trouve à la page 60 du livre : « Le mot d?ordre consommationniste de la politique de civilisation est : moins mais mieux. Ce mot d?ordre va à contre-courant de la formidable machine à consommer animée par le profit.»

Somme toute, la lecture de « Pour une politique de civilisation » est vivement conseillée aux intellectuels, journalistes et politiques qui ont tendance à privilégier les alliances et les dynasties politiques au détriment des programmes, des projets de société ou des voies?

Publicité