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Pourquoi il a échoué
À la tribune, en janvier dernier, Ramanooj Gopalsingh dévoile sa nouvelle stratégie. D?un ton sans appel, le commissaire de police (CP) explique la nécessité de renforcer la présence policière sur le terrain. Face à lui, quelque 225 policiers, qui seront déployés dans les postes de l?île, l?écoutent sans sourciller. Et pour cause, c?est leur plus haut chef hiérarchique qui leur donne à cet instant leur ordre de mission.
Mais dans les coulisses, ce déploiement de force ne dupe personne. Car à travers cette revue des troupes, certains font ressortir que Ramanooj Gopalsingh veut démontrer que c?est encore lui le chef de la force policière. Quoi qu?en disent ses détracteurs. Et ces derniers, nombreux à l?hôtel du gouvernement, ne manquent pas de souligner l?ironie de la chose : « Il demande à ses hommes d?occuper davantage le terrain, alors que lui l?a abandonné depuis longtemps. »
Cette remarque résume fort bien les tensions latentes qui minent le haut commandement de la force policière mauricienne depuis 2005. Deux semaines à peine que le CP se trouve en Inde où il assistait à une conférence, avant de prolonger son congé pour des raisons médicales. Et déjà des rumeurs se font de plus en plus persistantes autour d?un éventuel départ.
Son adjoint, Dhun Iswar Rampersad, qui assure l?intérim, a d?ailleurs fait savoir qu?il procéderait à quelques « réaménagements ». Une manière d?annoncer une vague de changements et de renouveau, selon certains aux Casernes centrales.
Ce qui ne manque pas d?alimenter encore plus les rumeurs sur le départ imminentde Ramanooj Gopalsingh.
Cependant, l?on comprend mal comment un officier au parcours sans anicroches (voir hors-texte) ? si ce n?est politiques ? a fait pour se retrouver mis à l?écart par le chef du gouvernement. Il avait pourtant tous les atouts en main pour réussir. Petit retour en arrière.
Le 23 octobre 2000, Ramanooj Gopalsingh est titularisé au poste de commissaire de police, fonction qu?il occupe par intérim depuis quelques mois déjà. Ceux qui le côtoient se souviennent d?un officier compétent, déterminé à apporter de profonds changements dans les rangs d?une police qui peine à se remettre des émeutes de 1999. Le nouveau CP a des projets pleins la tête : un site Internet pour la police, un Customer Based Poli-cing, ou encore une campagne de zéro tolérance face aux cas de brutalités policière avérées.
Dès sa prise de fonction, Ramanooj Gopalsingh impose sa marque. Il exige de ses officiers qu?ils adoptent un comportement exemplaire en toutes circonstances. Un de ses proches collaborateurs se souvient encore d?une anecdote qui illustre bien ce trait de caractère chez Gopalsingh. Un jour, où Dooshyant Reesaul, alors commandant de la Special Mobile Force, vient à sa rencontre, il se fait bruyamment rabrouer. La raison : il avait simplement omis de porter son képi.
« Le CP l?a immédiatement rappelé à l?ordre devant tout le monde dans la cour des Casernes centrales. Il lui a rappelé les règlements et la responsabilité qu?il occupe. C?était mémorable pour ceux présents », se souvient, amusé, un officier ayant assisté à la scène. C?est ce souvenir d?un homme plein de volonté qu?il garde encore aujourd?hui.
<B>Ramgoolam ne lui fait plus confiance</B>
Toutefois, Ramanooj Gopalsingh commettra une erreur : se frotter d?un peu trop près à la politique. Car selon un haut gradé des Casernes centrales, à l?approche des élections de septembre 2000, Ramanooj Gopalsingh a retourné sa veste. « Il a senti que le pouvoir allait échapper au Parti travailliste. Et comme il venait d?être nommé, il ne voulait pas avoir le prochain gouvernement contre lui. Il s?est ainsi éloigné du Parti travailliste. » Une chose que Navin Ramgoolam, rancunier, ne lui a jamais pardonnée.
Comme Gopalsingh l?avait prévu, c?est bien l?alliance MMM-MSM qui remporte les élections. S?étant découvert des affinités subites avec le nouveau pouvoir en place, tout va donc bien pour lui. Mais Navin Ramgoolam ne le laissera pas tranquille. Alors que ce dernier est leader de l?opposition, il s?estime espionné par des membres de la National Intelligence Unit. Allégations que réfute le CP, « après enquête ».
Mais les dés sont jetés. Navin Ramgoo-lam ne fait plus confiance à Ramanooj Gopalsingh. Suivent alors les élections de 2005 et la descente aux enfers de Gopalsingh avec l?arrivée de l?Alliance sociale au pouvoir. Avec son ministre de tutelle, Navin Ramgoolam, les relations sont carrément glaciales. Dès son entrée en fonction, en 2005, le PM lui reproche sa proximité « active » avec l?ancien régime. Dès lors, Gopalsingh est mis à l?écart.
Comme pour enfoncer le clou, son adjoint, le DCP Dhun Iswar Rampersad, est reçu à plusieurs reprises par le Premier ministre pour évoquer des dossiers ayant trait à la sécurité nationale. D?ailleurs, Dhun Iswar Rampersad est l?officier qui a été en charge des opérations pendant les émeutes de 1999. Il est de plus issu d?une famille proche du Parti travailliste et il est un « bien né ». Condition sine qua non, paraît-il, si l?on veut s?attirer les bonnes grâces du pouvoir.
Ramanooj Gopalsingh, expliquera plus tard un de ses collaborateurs, avoir vécu cette situation comme une humiliation. Et à cette époque déjà, des rumeurs persistantes font état de son départ imminent. Mais c?était sans compter l?obstination du principal intéressé, qui sort à cette occasion du mutisme auquel il nous avait habitués. « On ne me fait pas partir comme un vulgaire voyou. Je n?ai rien à me reprocher. » Le ton est donné. Car le CP le sait, le chef du gouvernement ne peut se débarrasser de lui aussi facilement. Son poste est, en effet, garanti par la Constitution (voir hors-texte).
Mais même s?il bénéficie de cette « protection », Ramanooj Gopalsingh est peu à peu mis à l?écart par un Premier ministre qui lui préfère d?autres interlocuteurs. C?est ainsi que feu Prem Raddhoa, qui était affecté à la Special Mobile Force, effectue un retour en grâce et se voit propulser à la tête de la Major Crimes Investigation Team (MCIT). Non content d?être réhabilité, Raddhoa se voit donner carte blanche par Ramgoolam. Un désaveu public qui démontre une fois encore que le CP n?est pas dans les petits papiers du gouvernement. « Il a très mal vécu cette période. Il n?a rien dit, comme toujours. Il ne voulait pas leur donner cette satisfaction », laisse entendre un haut gradé des Casernes centrales.
Il s?enferme dans son mutisme</B>
Isolé et frustré, Gopalsingh s?enferme un peu plus dans son mutisme, mais ne cède pas. « Il sait très bien qu?on essaie de le faire craquer. Plutôt que d?envenimer la situation en protestant, il préfère laisser les choses suivre leur cours », poursuit cette même source. Et les choses empireront. Car même si Navin Ramgoolam s?efforce d?entretenir une relation de travail avec Gopalsingh, il lui garde toujours rancune.
Peu de temps après, il arrêtera de recevoir le CP pour les briefings hebdomadaires, généralement constants entre ces deux fonctions. Ces réunions de travail entre les deux hommes cesseront définitivement à partir de début 2006. Terminées les discussions sur la politique intérieure de la sécurité. Et allégée l?enveloppe budgétaire allouée à la police.
Effritement de son autorité</B>
Conscient des pressions exercées sur lui par le Premier ministre, Gopalsingh préfère déléguer ses pouvoirs à certains de ses subordonnés. Mais ce ne fut pas sa décision la plus judicieuse. Car quelques-uns, animés par des agendas personnels selon certains, ne font pas les choses dans les règles. Ils connaissent parfaitement la situation difficile dans laquelle se trouve leur chef et n?hésitent pas à en tirer profit. Ils excellent bientôt dans l?art de la flagornerie en espérant bien se placer au cas où un poste se libérerait. « Le commissaire savait très bien ce qui était en train de se passer dans son dos. Il s?est laissé faire. Et une grande frustration s?est installée dans la police, car son chef n?était pas présent », explique une source des Casernes centrales.
En effet, au fil des mois, une certaine confusion gagne à la fois l?opinion publique et la force policière. Alors que le CP se retranche aux Casernes centrales, le bouillant chef de la MCIT, très accessible, n?hésite pas à accorder des interviews et à faire des déclarations tonitruantes dans la presse. Sans même s?embarrasser d?une quelconque autorisation de sa hiérarchie. De plus, il collectionne les responsabilités, car la brigade anti-piratage et la Police des jeux passeront sous sa tutelle, alors que l?exercice de promotion de la police est, quant à lui, gelé.
« Les promotions se font par la Disciplined Forces Services Commission, sous l?instruction du pouvoir. Durant le mandat de l?Alliance sociale, aucun exercice de promotion n?a eu lieu, excepté dans quelques rares cas comme pour feu Prem Raddhoa », indique un haut gradé de la police. « L?incapacité du CP à mettre de l?ordre dans ses rangs est inhérente à cette absence de récompense et de reconnaissance. Les policiers se sont sentis abandonnés », poursuit notre interlocuteur. Le CP, pieds et poings liés, assistera à l?effritement de son autorité.
Pourtant, Ramanooj Gopalsingh, le réservé, sort de son mutisme début 2008 dans une tentative de s?affirmer comme chef des forces de l?ordre du pays. Le discours, qui se veut ferme, est toutefois teinté d?une certaine impuissance, car quelques-uns n?y voient qu?une campagne de communication contre la perception d?insécurité qui règne dans le pays. Cette apparition publique du CP sera sa dernière, avant qu?il ne parte pour l?Inde pour assister à une conférence.
Ramanooj Gopalsingh aura résisté aux pressions exercées par l?hôtel du gouvernement, à la solitude qui lui était imposée et aux critiques parfois sévères de la population. Ce sera finalement pour des raisons de santé qu?il pourrait être amené à envisager la possibilité d?une retraite anticipée. Si certains tendent à penser que sa riche carrière prendrait fin sur un échec, d?autres font, quant à eux, ressortir qu?il n?aurait pu en être autrement, et que Gopalsingh a seulement été la victime collatérale d?un rapport de force politique.
<B>Ramanooj Gopalsingh, le parcours</B>
■ <B> Formation : HSC au collège New Eton, à Rose-Hill.</B>
Licence en science policière et criminologie, UNISA.
Royal Military Academy, Sandhurst (Royaume-Uni).
Inspectors training, Metropolitan Training School (Royaume-Uni).
Overseas Police Command Course, Bramshill (Royaume-Uni).
Senior Officers Course, Avon & Sommerset Constabulary (Royaume-Uni).
■ Distinctions : « Baton of Honour » 1982, Overseas Police Command Course.</B>
Police Long Service Medal.
First Clasp to Police Long Service Medal.
President?s Meritorious Service Medal.
■ Positions : 1974 ? Intègre la police comme Cadet Inspector à la Special Mobile Force.</B>
1979 ? Promu inspecteur au quartier général de la police.
1983 ? Muté à la National Intelligence Unit (NIU).
1989 ? Staff Officer au quartier général de la police.
Promu au rang d?Assistant Superintendant of Police.
1991 ? Devient le numéro deux de la NIU.
1992 ? Nommé officiellement directeur général adjoint de la NIU.
1997 ? Directeur général de la NIU par intérim.
1999 ? Titularisé directeur général de la NIU.
2000 ? Titularisé commissaire de police, après avoir assumé ces fonctions par intérim.
Dhun Iswar Rampersad, la force tranquille</B>
Homme discret, Dhun Iswar Rampersad, qui assure depuis deux semaines l?intérim à la tête de la force policière, se retrouve aujourd?hui sous les projecteurs. Alors que des rumeurs persistantes font état d?un éventuel départ de Ramanooj Gopalsingh pour des raisons de santé, l?assistant commissaire de police ne perd pas de temps et élabore des stratégies pour accroître l?efficacité de certaines unités de police.
Âgé de 56 ans, il rejoint la force policière comme Cadet Inspector le 26 novembre 1975.
Marié et père de deux enfants, il a, durant sa carrière, travaillé pendant plusieurs années à la Special Mobile Force, au quartier général de la police aux Casernes centrales, ainsi qu?à la National Intelligence Unit (NIU). Dhun Iswar Rampersad a été promu assistant commissaire de police le 25 janvier 1999. Lors des émeutes qui ont secoué le pays cette année-là, il avait été sollicité pour assumer les fonctions d?Operation Officer. Alors qu?il était encore le numéro deux de la NIU, Dhun Iswar Rampersad a été décoré de la Predisent?s Meritorious Service Medal.
<B>CP : entre loi et politique</B>
Le poste de commissaire de police (CP) n?est pas une fonction comme les autres. Et la Constitution définit clairement son statut et les prérogatives qui y sont attachées. Ainsi, le CP est l?interlocuteur privilégié du Premier ministre avec qui il s?entretient des dossiers ayant trait à la sécurité nationale. La Section 71 de la Constitution de Maurice définit clairement cette relation : « The Prime Minister, or such other Minister as may be authorised in that behalf by the Prime Minis-ter, may give to the Commissioner of Police such general directions of policy with respect to the maintenance of public safety and public order as he may consider necessary and the Commissioner shall comply with such directions or cause them to be complied with. »
Ainsi, c?est au ministre de l?Intérieur, en l?occurrence le Premier ministre, de définir la politique globale de la sécurité nationale, et il revient au CP de l?appliquer. Ce n?est pas étonnant que chaque Premier ministre a tenu à s?associer à un CP à qui il fait confiance. Car malgré le fait de définir les grandes lignes de la politique nationale en matière de sécurité, il revient au CP de s?occuper de la gestion quotidienne de la force policière.
Cet aspect est d?ailleurs clairement expliqué dans la suite de la section 71 de la Constitution: « Nothing in this section shall be construed as precluding the assignment to a Minister of responsibility under section 62 for the organisation, maintenance and administration of the Police Force, but the Commissioner of Police shall be responsible for determining the use and controlling the operations of the force and, except as provided in subsection (3), the Commissioner shall not, in the exercise of his responsibilities and powers with respect to the use and operational control of the force, be subject to the direction or control of any person or authority. »
Ainsi, pour assurer la sécurité du pays, les fonctions du ministre de l?Intérieur ? soit le Premier ministre ? et ceux du CP sont indissociables. D?ailleurs, à travers les années, cette relation de confiance se confirme avec les différentes combinaisons entre les Premiers ministres et les commissaires de police. Sauf dans le cas de Navin Ramgoolam et de Ramanooj Gopalsingh.
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