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Pourquoi la guerre?
par Issa ASGARALLY
Albert Einstein & Sigmund Freud, Traduit de l?allemand par Blaise Briod, Editions Payot & Rivages, 80 pages, 5 euros.
En 1932, à l?initiative de la Société des nations et de son Institut international de coopération intellectuelle à Paris, dont il fait partie, Albert Einstein correspond avec Sigmund Freud. La rencontre entre les deux hommes remonte à 1926, lors de la visite de Freud à Berlin pour voir ses enfants et petits-enfants. Cet échange épistolaire, réuni sous le titre «Pourquoi la guerre ?», paraît en mars 1933. Sa diffusion est aussitôt interdite en Allemagne. Le fascicule est brûlé avec d?autres ouvrages d?Einstein et de Freud au cours des autodafés du 10 mai 1933.
Dans sa lettre écrite à Potsdam et datée du 30 juillet 1932, Albert Einstein se réjouit de l?occasion de s?entretenir avec Sigmund Freud d?une question qui lui semble la plus importante dans l?ordre de la civilisation : existe-t-il un moyen d?affranchir les hommes de la menace de la guerre ? L?argumentation du physicien est limpide. Les Etats créent une autorité législative et judiciaire pour le règlement de tous les conflits pouvant surgir entre les hommes. «Et voici le premier principe qui s?impose à mon attention: la voie qui mène à la sécurité internationale impose aux Etats l?abandon sans condition d?une partie de leur liberté d?action, en d?autres termes, de leur souveraineté. Mais de puissantes forces psychologiques sont à l??uvre, qui paralysent ces efforts.» Certaines d?entre elles sont facilement perceptibles. L?appétit de pouvoir que manifeste la classe régnante d?un Etat fait obstacle à toute limitation de ses droits de souveraineté.
Comment se fait-il, poursuit Einstein, que cette minorité puisse asservir la population qui n?obtient de la guerre que la souffrance et l?appauvrissement ? C?est qu?elle a la haute main sur l?école, la presse et presque toujours les organisations religieuses. «Comment est-il possible que la masse, par les moyens que nous avons indiqués, se laisse enflammer jusqu?à la folie et au sacrifice. Je ne vois pas d?autre réponse que celle-ci : l?homme a en lui un besoin de haine et de destruction.» Si tel est le cas, existe-t-il une possibilité d?orienter la développement psychique de l?homme pour le protéger des psychoses de haine et de destruction ? Et Einstein sollicite l?avis de Freud : «Là est le point sur lequel, seul, le grand connaisseur des instincts humains peut apporter la lumière.»
La lettre de Sigmund Freud, écrite à Vienne, est datée de septembre 1932. Le père de la psychanalyse distingue d?abord entre la violence et le droit, deux antinomies, dont l?une est pourtant dérivée de l?autre : «Les conflits d?intérêts surgissant entre les hommes sont, en principe, résolus par la violence. Ainsi en est-il dans tout le règne animal, dont l?homme ne saurait s?exclure ; pour l?homme, il s?y ajoute encore, bien entendu, des conflits d?opinion, qui s?élèvent jusqu?aux sommets de l?abstraction et dont la solution nécessite une technique différente.» Avec l?intervention de l?arme, la suprématie intellectuelle prend le dessus sur la force musculaire. Cet état originel, caractérisé par le règne de la puissance supérieure, n?est pas éternel. Un tel régime se modifie au cours de l?évolution et un chemin conduit de la violence au droit grâce à l?union de plusieurs faibles contre un plus fort. «La violence est brisée par l?union, la force de ces éléments rassemblés représente dès lors le droit, par opposition à la violence d?un seul. Nous voyons donc que le droit est la force d?une communauté. Cette communauté doit être maintenue en permanence, s?organiser, établir des règlements qui préviennent les insurrections à craindre, désigner des organes qui veillent au maintien des règlements ? des lois ? et qui assurent l?exécution des actes de violence conformes aux lois.» Freud est d?accord avec Einstein sur l?importance d?une autorité législative et judiciaire pour résoudre les conflits.
Il aborde ensuite la question principale qui lui est adressée par Einstein. Il rappelle que les instincts de l?homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d?une part ceux qui veulent conserver et unir, c?est-à-dire les pulsions érotiques ou sexuelles, en donnant à ce dernier terme l?extension du concept populaire de sexualité ; d?autre part ceux qui veulent détruire et tuer, en d?autres mots les pulsions agressives ou destructrices : «Ces pulsions sont tout autant indispensables l?une que l?autre ; c?est de leur action conjuguée ou antagoniste que découlent les phénomènes de la vie.»
Il est donc futile de tenter de supprimer le penchant humain à l?agression. Par contre, on peut le canaliser afin qu?il ne trouve pas son mode d?expression dans la guerre : «Si la propension à la guerre est un produit de la pulsion destructrice, il y a lieu de faire appel à l?adversaire de ce penchant, à l?Eros. Tout ce qui engendre, parmi les hommes et les femmes, des liens de sentiment doit réagir contre la guerre.» Ces liens, précise Freud, peuvent être de deux types. En premier lieu, des rapports tels qu?il s?en manifeste à l?égard d?un objet d?amour, même sans intentions sexuelles. Le second type de liens sentimentaux est celui qui procède de l?identification. C?est sur eux que repose, en grande partie, l?édifice de la société humaine.
Pour terminer, je me dois de signaler un point sur lequel, me semble-t-il, Freud se trompe lourdement. Il écrit à la fin de sa lettre : «Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre.» Les événements en Allemagne lui donnent rapidement tort. Comme le raconteront plus tard les survivants des camps de concentration, on y diffuse de la musique de Wagner, compositeur préféré d?Adolf Hitler. On sait depuis que la culture ne nous met nullement à l?abri de la guerre, mais qu?elle peut s?y associer...
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