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En prison, le temps d?une expo
Inattendu. Une exposition d?art moderne dans l?ancienne prison de Port-Louis. Un lieu original pour une manifestation artistique particulière. Nouveaux prisonniers pour un temps, une trentaine d?artistes, mauriciens et étrangers, ont investi l?ancienne prison pour y installer leurs interprétations du temps. Déroutant par le lieu, intriguant par les expressions, mais forcément captivant par son originalité.
Défier le temps. En accepter les changements. Et l?art pour se jouer du temps. Ou le temps pour se jouer de l?art. La création artistique est intimement liée au temps : le temps de la création, le temps de sa plénitude et son après, le temps de son souvenir ou de son oubli.
Les installations ont justement un rapport au temps plus prégnant. Par définition, elles ne vont pas perdurer, seule les photographies témoigneront de l?existence d?une installation. Artistes mauriciens ?cinq- et internationaux ?une vingtaine, ont investi l?ancienne prison de Port-Louis. Le choix du lieu n?est pas innocent. Une prison qui date de l?époque coloniale française. Vieille bâtisse qui respire l?histoire. Qui ne laisse pas indifférent. Une prison. Un lieu particulier pour ces artistes qui exposent dans des cellules dix ans plus tard. Le temps a une incidence sur ces artistes de retour à Maurice et qui ont choisi de préserver, autant que faire se peut, les constantes qui ne peuvent leur échapper contrairement au temps : le lieu, la saison, les gens. Mais voilà, tout change. Inexorablement.
Une prison donc. Lieu atypique pour une exposition. Le temps en prison n?a pas la même emprise. Le temps s?arrête, pour certains, à l?intérieur. Il s?écoule plus lentement que jamais pour d?autres. Derrière les barreaux, Il s?affaire. Site particulier parce que chargé. Les ambiances y sont à la fois austères et captivantes, les odeurs parfois acres. Déambuler dans cette ancienne prison, comme épié par les âmes des anciens prisonniers, peut faire frémir. Cela ajoute surtout à la démarche artistique.
L?art justement. Pour réanimer cet endroit abandonné. Pour délivrer des messages. Faire penser au temps. Et panser le temps. Ces années qui sont passées depuis l?indépendance. Quarante ans. Et malgré les changements immanquables, toujours cette question d?unité. En attente. Toujours ces mensonges, qui ont trouvé place dans une cellule : «Lor kess savon zot dir nu tu ensam / Lor marokein zot get nu bann, zot bann [?] Kan to pou dir to Morisyen? / Kan to al anba later !» Krishna Luchoomun, de pARTage et initiateur du projet, joint, à ces paroles, une carte disloquée de Maurice, île fragmentée sous la pression des «bann».
Autre cellule, celle-là à l?étage. «Maintenant, Now, Ahora, Asterla». Un point dans le temps. L?instant. Celui qui n?est plus dès lors qu?il est dit. Et deux chaises, côte à côte, regardant à l?opposé, l?une plantée dans du sel, l?autre dans du sucre. Comme des contraires qui assistent au même défilé funeste du temps. Les installations artistiques laissent parfois perplexes. Mais elles finissent par susciter une réflexion. Une vision des choses toute personnelle. Une vision que l?on replacera dans le temps. Dans cette geôle de vieilles pierres.
L?originalité de l?exposition tient au lieu choisi. Mais pas seulement. Les interprétations du temps, inspirées par ce lieu, par les matériaux locaux, les installations en elles-mêmes, émerveillent, intriguent ou amusent. Deux poissons virevoltent, chacun dans un bocal transparent, suspendu au milieu d?une cellule. Plutôt amusant. En haut d?un escalier, cinq corps debout, drapés dans des linceuls blancs tâchés rouge-sang à leurs pieds. Invitation neurasthénique ? Pour sûr, la «nostalgia» de Sultana Haukim intrigue.
En somme, une exposition «dix ans plus tard» qui a le mérite de présenter des ?uvres d?art moderne que l?on n?est pas habitué à voir. Se donner la peine d?y jeter un ?il, par curiosité, pour compter les secondes dans des cellules où l?on peinerait à s?attarder le soir venu. Encore mieux serait le souhait de Manou Soobhany, artiste d?origine mauricienne établi en Allemagne et également initiateur du projet : faire de ce lieu mythique et mystique, un grand centre culturel. Pour que l?art finalement, ouvre pour de bon les portes du cachot.
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