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Benazir Bhutto, la fin d?une sultane de la politique
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Benazir Bhutto, la fin d?une sultane de la politique
Voici l?histoire de « Pinkie », belle enfant rose pâle née en 1953 avec une cuiller en or à la bouche, des bataillons de serviteurs à son service et des régiments de serfs et métayers disséminés sur un domaine familial vaste comme un département français. « Pinkie », comme l?appelait son père, était l?aînée.
Zulfikar, son père, la nomme Benazir, « l?incomparable » dans la langue du Sind, berceau de la famille. Benazir Bhutto évoquait parfois des ancêtres moghols et une « filiation » politique avec Razi-ya, la sultane turkmène de Delhi, la seule musulmane à avoir régné (1236-1240) sur les Indes.
Le père est sunnite, la mère chiite. Mais comme tous les rejetons de haute caste, « Pinkie » est éduquée dans un couvent chrétien. À 16 ans, bonne élève, in-telligente et travailleuse, elle part dans un collège d?Harvard aux États-Unis. Jean, cheveux au vent et musique rock au volant de sa décapotable, la jeune fille mène une vie insouciante, entre soirées et « manifs » agitées contre la guerre au Vietnam.
« Je ne me destinais pas à la politique, dit-elle, je voulais être diplomate, ou peut-être journaliste. » En 1973, papa est élu chef du gouvernement. Deux ans plus tôt, il a joué un rôle dans la perte du Pakistan oriental ? qui deviendra Bangladesh ?, une véritable tragédie nationale. Benazir a 20 ans, elle prend le chemin d?Oxford.
Elle a la rage au ventre
En 1977, elle rentre dans un pays au bord du gouffre. Le désordre est général. Manifestations, meurtres et assassinats se succèdent. Zulfikar Ali Bhutto a trop promis, à trop d?intérêts divergents. Il a dit « oui » aux islamistes qui s?éveillent à la politique et ne cesseront plus de croître.
Au grand dam de Washington, il a aussi lancé un programme nucléaire national. Mais le riche propriétaire terrien qu?il est n?a pas mis en ?uvre la grande réforme agraire promise. Benazir ne la fera pas non plus, mais on n?en est pas là.
Dix jours après le retour de sa fille, le Premier ministre est arrêté, l?état d?urgence et la loi martiale proclamés. Benazir et sa famille sont assignés à résidence. On connaît la suite. Le procès, la condamnation à mort, la pendaison. Benazir a 26 ans. Pour éviter le cachot, ses deux frères cadets et sa jeune s?ur ont fui à l?étranger. Elle, elle connaîtra des séjours plus ou moins longs, plus ou moins durs, en détention.
Elle a pu revoir son père quelques jours avant l?exécution. Il lui a dit : « Sois cou-rageuse, Pinkie, on se reverra dans l?autre monde. » Elle a la rage au ventre. « Je n?avais plus le choix, tant de gens réclamaient que je reprenne le flambeau de mon père. »
Elle part à son tour en exil à Londres, réorganise le PPP à distance et revient, triomphale, en avril 1986. Un million de Pakistanais énamourés hurlent son nom, la couvrent de pétales de roses.
Gouverner une nation tourmentée
En 1988, elle est la première femme élue à la tête d?un pays islamique, qui compte alors 140 millions d?âmes. Elle est jeune, belle, intelligente, cultivée. Elle fait la « une » de tous les magazines de l?univers et vampe la planète. Parmi ses illustres « victimes », François Mitterrand, ébloui par son port altier. Le charme a toujours été l?un des grands atouts de Benazir.
En exil, elle s?est fait retoucher le nez, les yeux, la mâchoire. Mais la beauté ne suffit pas pour gouverner une nation aussi tourmentée, pauvre et hétérogène « L?In-comparable » s?entoure d?une cour d?incapables et de profiteurs, promet tout et son contraire.
En décembre 1987, elle a épousé l?élégant Asif Ali Zardari, play-boy patenté. Le 6 août 1990, sous la pression de l?armée, elle est limogée de ses fonctions de Premier ministre après vingt mois de pouvoir. On parle « d?incompétence ».
En octobre 1993, Nawaz Sharif, son vieux rival politique, lui aussi issu de la caste des riches, est à son tour démis de ses fonctions. « Corruption caractérisée ». La « sultane » revient. Mais elle n?a rien appris. Plus autocrate que jamais, elle essaie d?éliminer ses adversaires les uns après les autres, dépense sans compter, nomme son mari ministre des Investissements.
Le prix de son retour
Surnommé Mister 10 %, Asif est né riche. Il devient richissime. Le Wall Street Journal estimera en 2007 que le couple au-rait accumulé « entre 100 millions et 1,5 milliard de dollars » de commissions et bakchichs divers sur toutes sortes de contrats.
Benazir Bhutto dément tout en bloc, dénonce une « manipulation politique ». En septembre 1996, son frère Mir Murtaza, qui s?est allié, contre elle, avec sa mère la bégum Nusrat, a été assassiné par balles.
Benazir avait affirmé qu?une réconciliation familiale avait eu lieu quelques jours avant. Shah Bhutto, le cadet, ayant été mystérieusement empoisonné dix ans plus tôt à Cannes, Benazir s?est retrouvée seule. Sa jeune s?ur ne fait pas de politique. Deux mois après la mort de Mir Murtaza, la « sultane » est à nouveau limogée. Asif est jeté en prison. Il n?en sortira, malade et affaibli, qu?après six ans.
Pour prix de son retour, Benazir avait obtenu le retrait de toutes les accusations lancées contre elle et son époux. Elle disait qu?elle avait changé, « beaucoup réfléchi » et « beaucoup compris ». À 54 ans, mère de trois enfants et « accro » au chocolat, elle avait perdu la longue et mince silhouette de princesse orientale qui avait tant contribué à son adulation planétaire.
@ 2 007 Le Monde ? Patrice Claude ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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