Publicité
Qui paiera les pensions de demain ?
Par
Partager cet article
Qui paiera les pensions de demain ?
Le débat sur la réforme des pensions a dominé les consultations en amont du Budget 2026-2027. Pourtant, derrière les calculs budgétaires et les controverses politiques se cache une question plus fondamentale : qui paiera les pensions de demain dans un pays qui vieillit, perd une partie de ses talents et peine déjà à trouver les travailleurs dont son économie a besoin ?
Maurice est confrontée à une équation démographique redoutable. Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1, la population vieillit rapidement. Selon les projections officielles, la population en âge de travailler devrait diminuer de près de 37 % d’ici à 2063. Autrement dit, il y aura moins d’actifs pour financer davantage de retraités.
Dans le même temps, les jeunes diplômés continuent de partir vers le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, le Luxembourg ou les Émirats arabes unis. Médecins, ingénieurs, développeurs informatiques, comptables ou techniciens qualifiés recherchent ailleurs des salaires plus élevés et des perspectives de carrière plus attractives. Cette fuite des cerveaux affaiblit la capacité d’innovation du pays au moment même où celui-ci ambitionne de monter en gamme et d’accélérer sa transformation numérique.
Face à cette réalité, Maurice s’appuie de plus en plus sur la main-d’œuvre étrangère. Au 27 mars dernier, le pays comptait 64 165 travailleurs étrangers en situation régulière. Parmi eux, 50 234 détenaient un permis de travail et 13 931 un Occupation Permit. À cela s’ajoutent 6 926 travailleurs en situation irrégulière ainsi que 6 656 étudiants étrangers résidant dans le pays. Ces travailleurs sont présents dans les secteurs les plus exposés aux pénuries de main-d’œuvre : le textile, la construction, l’agriculture, le tourisme et les PME.
La récente rencontre entre le ministre mauricien du Travail, Reza Uteem, et son homologue bangladais, en marge de la Conférence internationale du travail à Genève, illustre parfaitement cette dépendance. Les deux pays souhaitent accélérer la signature d’un protocole d’accord ouvrant la voie au retour des travailleurs bangladais à Maurice. Ce n’est pas un hasard. Plus de 66 000 Bangladais ont déjà travaillé dans le pays au cours des dernières décennies et plusieurs secteurs réclament aujourd’hui de nouveaux recrutements.
Le constat est désormais assumé jusque dans les rangs du gouvernement. Le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, l’a reconnu sans détour : «Le manque de main-d’œuvre est une contrainte.» Dans les champs de canne comme dans les cultures vivrières, les planteurs peinent à recruter. Le même phénomène touche l’hôtellerie, où certains établissements peinent à pourvoir les postes de base, ainsi que la construction, confrontée à une pénurie chronique d’ouvriers qualifiés malgré la multiplication des projets immobiliers et d’infrastructures.
Le paradoxe mauricien est donc saisissant : nous exportons nos compétences qualifiées tout en important la main-d’œuvre nécessaire au fonctionnement de notre économie.
Cette situation n’a rien d’exceptionnel. Selon l’Organisation internationale du travail, près de 168 millions de migrants participent aujourd’hui au marché du travail mondial. Dans les économies vieillissantes, la mobilité internationale est devenue un instrument de compétitivité. Les pays qui attirent les talents renforcent leur croissance. Ceux qui les perdent s’appauvrissent progressivement.
Mais l’immigration ne saurait constituer une politique économique à elle seule. Importer davantage de travailleurs ne résoudra pas durablement le problème du financement des pensions si la productivité stagne (voir aussi l’analyse de Maurice Lam ci-contre). C’est là que se situe le véritable enjeu du Budget 2026-2027. La réforme des retraites ne peut être dissociée d’une stratégie ambitieuse sur le marché du travail.
Cette stratégie doit reposer sur trois piliers : retenir davantage de talents grâce à des emplois mieux rémunérés et à un environnement plus innovant ; encourager le retour de la diaspora mauricienne par des incitations ciblées ; enfin, développer une immigration sélective et encadrée, orientée vers les compétences dont l’économie a réellement besoin, qu’il s’agisse d’ouvriers qualifiés, d’ingénieurs, de professionnels de santé ou de spécialistes des technologies numériques.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur l’âge de la retraite ou le montant des prestations sociales. Il porte sur la capacité de Maurice à renouveler son capital humain. À long terme, les pensions seront financées par des travailleurs suffisamment nombreux, qualifiés et productifs pour soutenir la croissance.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Maurice doit accueillir davantage de travailleurs étrangers. Elle est plutôt de savoir comment transformer la migration – qu’elle soit entrante ou sortante – en un levier de prospérité. Les pays qui maîtrisent cette équation renforcent leur puissance. Les autres subissent leur déclin démographique.
Publicité
Publicité
Les plus récents