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Du « chaos » annoncé au « miracle » expliqué
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Du « chaos » annoncé au « miracle » expliqué
L?horreur. Une prédiction aux allures de malédiction. L?avenir du pays est annoncé comme irrémédiablement sombre et chaotique. Son handicap majeur, aux yeux de tous les experts, c?est sa population. Elle croît trop rapidement et elle est très diverse. Les conséquences désastreuses de cette surpopulation cosmopolite ne font pas de doute : l?île Maurice est condamnée « à la famine, aux épidémies et à la loi martiale ». L?expansion démographique ne peut que produire « plus de maladies, de mortalité, la croissance d?une nombreuse population miséreuse et la création de camps pour ceux qui n?ont pas de place dans le système productif? Ces camps deviendront par la suite des prisons pour la population excédentaire. »
Cette vision apocalyptique est celle d?un éminent scientifique, R. L. Meier, qui traite de la surpopulation de Maurice dans un livre, « Modern Science and the Human Fertility Problem », publié à New York en 1959. La misère, les tensions entre les « cultures indigentes » et la haine seront d?une telle ampleur, écrit-il, que des « guérillas » les opposeront. « A decade or so of this will make it impossible to prevent general communal strife in Mauritius. » Meier n?a pas été le seul à prédire le chaos et contester la viabilité du pays qui voulait naître. Alors que la nation « miraculée » se prépare à célébrer son quarantième anniversaire, dans un climat quelque peu contracté, il me semble que nous avons intérêt à bien mesurer ce qui a pu sauver le pays du désastre promis, et ce qui lui vaut aujourd?hui une place honorable dans le concert des nations qui avancent.
Plus connues que celles de Meier, les prédictions du célèbre professeur James Meade, prix Nobel d?économie, ne sont pas moins catastrophiques. Il avait, lui aussi, prévu l?inévitable atonie du pays, dépourvu d?atouts et accablé de tous les malheurs. Consulté par le gouvernement colonial, Meade rend son verdict en 1961 : Maurice n?a pratiquement aucune chance de se développer pacifiquement. Son constat s?appuie sur un double raisonnement économique et démographique.
Le professeur constate l?existence d?une économie « typiquement africaine » basée sur la monoculture sucrière, exposée aux aléas des chocs commerciaux. L?industrie sucrière représente alors 93 % des recettes d?exportation et emploie 40 % de la population active. Le pays est privé de matières premières, éloigné de tous les grands marchés, il ne dispose ni d?expertise industrielle, ni de technologie, ni de capitaux, ces éléments déterminants de la croissance. C?est suffisant, explique l?économiste, pour garantir l?échec.
Or, à ces faiblesses économiques inhérentes s?ajoutent la complication sociale d?une démographie galopante incontrôlée et des tensions ethniques. L?économiste Meade en conclut : « La pression démographique doit inévitablement ramener le revenu par habitant en-dessous de ce qu?il aurait été autrement. Cette situation est déjà très grave dans une communauté qui connaît des conflits politiques. Mais si, en outre, la pression démographique doit conduire au chômage, (exacerbant la lutte pour les emplois entre Indiens et Créoles) ou de plus grandes inégalités (provoquant encore plus la jalousie ressentie par l?Indien et le Créole "underdog for the Franco-Mauritian top dog, the outlook for peaceful development is poor". » Il n?a pas eu tout faux, le professeur Meade, mais il s?est lourdement trompé sur l?essentiel.
La performance économique mauricienne sera en définitive suffisante pour nourrir toute sa population, lui offrir un niveau de vie décent, créer sans cesse de nouveaux emplois. L?économie va se diversifier et si bien s?intégrer au commerce mondial, que le « Time » américain, a écrit récemment : « Si vous deviez créer un modèle pour illustrer la globalisation, il ressemblerait beaucoup à François Woo. » Le journaliste est tombé sous le charme de ce pays qui a produit ce François, dont les parents sont venus de Guangdong il y a trois générations, qui parle avec un accent français et possède des usines qui réalisent 200 millions de dollars de chiffres d?affaires, un « microcosme de la globalisation en action », dit le magazine américain. Meade ne pouvait pas l?imaginer ; les usines de François Woo importent à Maurice leurs matières premières, du coton d?Asie et d?Afrique, tissent et fabriquent des vêtements conçus par leurs propres designers, pour les exporter vers des boutiques d?Europe, des Etats-Unis et d?Asie.
C?est surtout le facteur humain ? la diversité culturelle et ethnique ? qui est l?explication première du succès mauricien.
Ce modèle n?est pas isolé, toute la stratégie commerciale de Maurice est bâtie sur cette volonté d?intégration au monde. Du coup, nombreux sont les économistes internationaux qui ont parlé de « miracle ». Mais le plus inattendu, c?est que certains d?entre eux en soient venus à estimer que c?est surtout le facteur humain ? la diversité culturelle et ethnique ? qui est l?explication première du succès mauricien. Je me suis souvenu de cette leçon en écoutant certains propos tenus ces dernières semaines par des politiciens et leurs courtisans. Je voudrais les renvoyer à Arvind Subramanian et Devesh Roy. Ce sont deux économistes du Fonds monétaire international qui ont tenté de chercher les « missing pieces in the story of Mauritius?s success ». Ils ont une explication : « Ironiquement, disent-ils, elle se trouve justement dans la diversité et la fragmentation ethnique que Meade avait considérées comme une malédiction. »
J?ai le sentiment que ces temps derniers, certains d?entre nous ont été amenés à négliger l?intelligence de cette analyse. Mais elle est plus que jamais d?actualité. Après avoir recensé toutes les explications essentiellement économiques, ces fameux « déterminants » de la croissance que Maurice a su maîtriser, Subramanian et Roy sont catégoriques : à eux seuls, ils n?expliquent pas complètement « la performance exceptionnelle » du pays. Ils estiment que sa diversité ethnique a présenté trois avantages majeurs : elle a apporté le cautionnement des communautés qui ont développé d?importantes relations avec le reste du monde, créant des réseaux positifs pour le pays ; elle a imposé la nécessité d?un équilibre économique qui explique la préservation de la « cash cow », l?industrie sucrière ; enfin, elle a imposé la création d?institutions politiques participatives, ce qui a été crucial pour la stabilité, le maintien de l?ordre public et la médiation en cas de conflit.
Dans leur étude intitulée « Who can explain the Mauritian Miracle : Meade, Romer, Sachs or Rodrik ? », les économistes-philosophes soulignent, par exemple, combien l?existence de la petite communauté chinoise a joué un grand rôle pour attirer la première vague d?investissement direct étranger en provenance de Hong Kong, combien, de la même manière, l?origine indienne d?une grande partie de la population a favorisé la signature du traité de non-double imposition avec l?Inde qui fait de Maurice ? pour encore un peu de temps ? le plus important investisseur en Inde. Et plus probant encore, de leur point de vue, est le fait que Maurice a évité une erreur commune en Afrique, le « killing of the cash cow ». En protégeant l?industrie sucrière, « la majorité politique a implicitement obtenu un compromis en termes de transferts d?une partie des rentes de l?industrie sucrière à elle-même. » Tiens, les rentiers ne sont pas ceux que l?on croit ! Les économistes disent pourquoi : « One important aspect of this transfer was a large, relatively well-paid civil service (staffed predominantly by the majority Indian community) and a generous system of social protection, particularly related to pensions. The success of the sugar industry in Mauritius can thus be seen as an example of what can be termed as optimal rent sharing between the political (predominantly Indian) and economic elites (predominantly non-Indian). »
Ainsi donc, le succès de l?un est ce qui fait le succès de l?autre? Aujourd?hui comme il y a quarante ans, la leçon est recevable. Reçue, sir ?
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