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60 ans de «tombe leve ansam ansam»
A part une légère surdité, Philippe Nankoo, 88 ans, est encore fringant. Jessie Nankoo, de quatre ans sa cadette, ne fait pas son âge non plus. «Vous trouvez que nous n?avons pas l?air d?octogénaires ! Ce n?est pas pour autant que nous avons eu une enfance heureuse», affirme Philippe.
Entre eux, ils s?appellent «Mamie» et «Papi», une habitude contractée à force d?avoir entendu leurs petits enfants les appeler comme tel. «Mais Philippe me donne toutes sortes de sobriquets», confie la prude Jessie, «notamment celui de Couloute» (rires). Sur la table de leur salle à manger,quelques bouteilles de mousseux, début de leurs achats pour la petite fête qu?ils organiseront le 29 décembre.
Philippe et Jessie se connaissent depuis l?enfance. A l?époque, Philippe habite la rue Poivre à Beau-Bassin et Jessie, la rue l?Echelle, prolongement de la rue Poivre. Jessie est une copine d?école des s?urs de Philippe et vient parfois leur rendre visite à domicile l?après-midi.
Trouver un emploi
Le malheur s?abat sur Philippe alors qu?il n?a que sept ans. Son père, qui est employé dans le judiciaire, meurt subitement, laissant derrière lui une veuve et sept enfants dont six filles. La pension de veuve perçue est insuffisante. Heureusement que l?oncle maternel de Philippe prend le relais financièrement, du moins jusqu?à ce que les enfants soient en mesure de se débrouiller. «Nous avons poursuivi nos habitudes mais nous vivions plus chichement.»
Chez Jessie, la situation n?est guère plus brillante. Son père, qui est pharmacien, est de santé maladive. Mal rétribué, il n?arrive pas à satisfaire les besoins de ses cinq enfants. Philippe et Jessie fréquentent l?école Rivalland mais ne peuvent continuer à payer les frais de scolarité. Philippe prend des cours particuliers avec des amis de la famille, étudiant jusqu?au niveau de Senior, sans pouvoir pour autant prendre part aux examens. «Le principal souci de bolfam (NdlR: la mère de Philippe) était de me trouver un emploi, moi l?unique garçon de la famille.»
A chaque fois qu?il parvient à économiser cinq sous, Philippe achète un timbre et envoie une lettre d?application aux services gouvernementaux. «Les réponses invariables qui me parvenaient étaient : No Vacancy.» Philippe désespère, tout en continuant à être un des piliers de la maisonnée car c?est lui qui va au marché tous les matins et fait les courses.
La roue tourne enfin pour lui lorsqu?il rencontre un Anglais qui vient d?emménager une maison dans sa rue. Philippe évoque avec lui ses difficultés à trouver un emploi. Son vis-à-vis, qui est dans les télécommunications, lui propose de le former gratuitement en radiotélégraphie. «Il était correspondant pour bien de journaux anglais et avait tous ses équipements à domicile. Parfois, c?est à trois heures du matin que je prenais les leçons. Je suis devenu radiotélégraphiste grâce à lui.»
Lorsque éclate la seconde guerre mondiale, Philippe est invité à rejoindre le Central Information Office (CIO) au Gymkhana à Vacoas. Il travaille sous la direction des Anglais. Son premier salaire est de Rs 75. «C?était énorme à l?époque car, dans le service civil, on gagnait Rs 65 par mois.» C?est du bout des lèvres que Philippe, qui a développé la notion du secret, avoue qu?il interceptait des messages japonais et allemand et les relayaient à son commandement.
Gravir les échelons
Le CIO employait un grand nombre de fonctionnaires. A la fin de la guerre, ces derniers retrouvent leurs postes d?antan. Philippe est recruté par la Wireless Telecommunications. Son supérieur n?est autre que son chef du CIO. Lorsqu?il prend son congé outre-mer, son supérieur lui recommande d?aller suivre un cours en Communications maritimes et météorologiques. Ce qu?il fait. A son retour, il reprend sa place et est en mesure de communiquer avec les bateaux et relaie aussi des messages météorologiques à l?Observatoire de Vacoas. Il gravit les échelons jusqu?à occuper le poste de Wireless Superintendant. Fonction qu?il conservera jusqu?à sa retraite en 1979.
C?est deux ans après la fin de la guerre que Philippe décide d?épouser Jessie. Celle-ci est amoureuse de lui en secret depuis l?âge de 17 ans. Elle pense qu?il s?agit d?un «bon garçon qui, au vu de la façon dont il s?occupe de sa famille, ferait un bon père». Pour Philippe, Jessie personnifie la femme idéale. «Elle avait toutes les qualités que je cherchais chez une femme. Elle était douce et une ménagère accomplie. Je me suis dit qu?elle ferait mon bonheur.»
Et c?était effectivement le cas. Ils ont eu trois enfants, Jacques, aujourd?hui âgé de 58 ans, Liseby, 55 ans et Alain, 53 ans, qui leur ont donné cinq petits enfants, «toutes des filles», et une arrière-petite enfant.
C?est à Jessie que Philippe attribue la longévité de leur mariage. «Une autre femme n?aurait peut-être pas accepté que je partage mon salaire entre ma mère et elle. Pas Jessie. Elle m?a toujours soutenu et elle s?est toujours dévouée pour son foyer.» Et Jessie a pu, en toutes circonstances, reposer sur l?épaule de Philippe.
En 60 ans de vie commune, le seul défaut que Jessie lui trouve en riant, sous cape, est qu?il est «un peu grognon». Philippe réplique en rigolant à son propos qu?il lui retourne la réciprocité. Ils admettent avoir eu de petites querelles. «Comme tous les couples.» Mais elles n?ont duré pas plus de «trois minutes».
Si les couples échouent autant sur les écueils de la vie, estiment-ils, c?est en raison du fait que «chacun pense qu?il a raison. Il y a un manque de concession et de compréhension. Pour qu?une relation dure, il faut faire beaucoup de concessions et les prises de décisions doivent toujours être communes.»
Jessie et Philippe préparent leurs noces de diamant depuis quatre à cinq mois. Célébration qu?ils avaient prévue dans un campement ou une salle. Ils avaient même établi leur liste d?invités. Le seul problème est qu?ils n?ont rien trouvé de libre en cette période de fin d?année. Ils devront donc célébrer cet anniversaire très spécial à leur domicile de Stanley en présence d?un nombre réduit d?invités, faute de place pour accommoder tout le monde.
Ils n?ont désormais qu?une appréhension et c?est celle que l?un tire sa révérence avant l?autre. «Nous y pensons mais nous n?en parlons pas.» Sauf quand il a fallu prévoir le cas de figure d?un décès et de l?inhumation. Après concertation, Philippe a acheté deux terrains côte à côte au cimetière de St-Pierre. «Notre v?u est que si l?un part avant, l?autre lui survive cinq ans pour être autorisé à être enterré dans la même tombe», explique Philippe. Mais la vie serait alors tellement triste, dit Jessie, qu?elle n?aurait pas voulu survivre aussi longtemps à Philippe. Un avis qu?il partage pleinement. «Mais, d?un autre côté, ce serait souhaitable car ce n?est qu?ainsi que nous pourrons être ensemble même dans la mort.» C?est vraiment beau l?amour?
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