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Leur calvaire au quotidien
Chin arbore un sourire figé. Originaire de Chine, cet employé d?une trentaine d?années, peine à dissimuler une certaine gêne. Rentrés du boulot quelques minutes plus tôt, Chin et ses collègues se sont réunis dans un coin de la cour d?une maison qu?ils occupent à Flic-en-Flac pour manger un morceau. Assis à même le sol, un bol en fer blanc posé sur les genoux, tous mangent avec appétit, épuisés par les longues heures passées à travailler au soleil.
Mais l?un des locataires, intrigué par notre présence, préfère partir s?isoler dans sa chambre, située sur? le toit de la maison. Car dans cette maison de 5 000 pieds carrés, composée de six chambres, ils seraient une centaine à cohabiter tant bien que mal. Même si leurs conditions de vie ne sont pas des plus agréables, il ne viendrait à l?esprit de personne de s?en plaindre. De peur sans doute de se voir exclu de cet Eldorado mauricien tant promu dans les provinces chinoises.
Il est aux alentours de 17 heures jeudi. Un camion, appartenant à la compagnie de construction pour laquelle travaillent Chin et ses collègues, déverse un autre flot de travailleurs épuisés. Sans dire un mot, ils s?engouffrent dans la cour et se dirigent vers le garage transformé en cantine pour y récupérer leur nourriture. En effet, disposés sur une table adossée au mur, environ 70 « catora » attendent les employés tenaillés par la faim. Au menu du jour : du riz, des légumes et des ailes de poulet. Quelque part dans la maison, l?équipe de nuit se prépare à rejoindre le chantier de construction d?un hôtel situé non loin de là.
Après de longues minutes de négociation, un des locataires, Kuan, accepte de nous faire visiter discrètement les lieux. Il nous refuse toutefois l?accès aux chambres, expliquant que cela pourrait lui attirer des ennuis. Dans un créole approximatif, Kuan atteste des conditions difficiles de vie. « Nu boukou pou dormi dan enn lasam. Pas gaign plas », lâche-t-il, en prenant soin de ne pas se faire entendre.
<B>L?hygiène laisse à désirer</B>
Ils seraient six à se partager une chambre. La terrasse, située au premier étage, a été « fermée » à l?aide de grands panneaux en bois dans lesquels des ouvertures ont été faites. Des lits superposés y ont été installés pour accueillir ces travailleurs chinois. Leur espace personnel tient dans moins de deux mètres carrés. Pas le choix, ils doivent faire avec.
Et pour ceux qui n?ont pas pu se trouver une chambre, il reste le toit.
Des armatures en acier, recouvertes de tôles, y ont été installées pour qu?une trentaine d?employés puissent y dormir. De simples draps attachés de part et d?autres des barres en acier servent à préserver un semblant d?intimité. Quelques chanceux se sont même fabriqué des hamacs, histoire d?améliorer leur maigre confort.
Assis sur des matelas, certains finissent leur repas tout en regardant la télévision. La légère brise qui souffle sur ce dortoir en plein air, apaise la chaleur ambiante. L?endroit idéal pour faire sécher le linge lavé peu avant à la main. Au bout du « dortoir ouvert », un jeu de carte traîne sur une table, témoignant des passe-temps de ces hommes venus chercher une vie meilleure. Pas sûr qu?ils l?aient trouvée.
Même s?il ne se plaint pas de ses conditions de vie, Tang, 29 ans, confie tout de même avoir du mal à se faire à cette promiscuité permanente. « Li pas facil, me bizin akcepter pou gaign kass », fait-il comprendre. Marié et père d?un enfant, Tang a tenté l?aventure mauricienne pour pouvoir offrir à sa petite famille de meilleurs lendemains.
« J?arrive à gagner bien plus que ce que je touchais en Chine », poursuit Tang, qui a quitté sa famille pour la première fois. Comme ses collègues, il est employé par une société de construction et travaille actuellement sur le chantier d?un hôtel de luxe dans la région. « Nous n?avons de toute façon pas beaucoup de temps à nous. Quand nous rentrons du travail, nous mangeons et nous dormons », explique-t-il.
Quand nous demandons à Kuan où est préparée la nourriture, il nous emmène à l?arrière de la maison. L?arrière-cour, recouverte de feuilles de tôle ondulée, a été transformée en cuisine. Des plaques à gaz sont posées ça et là sur les briques. Des paniers, chargés de légumes, sont installés dans un coin, à la merci des intempéries. L?hygiène, à n?en point douter, laisse à désirer. Mais là encore, personne n?émet de protestations.
Kuan reste, lui, totalement muet, osant tout juste se plaindre de la chaleur. L?on perçoit, dans cet espace qui fait office de cuisine, une odeur pestilentielle. Et pour cause, les toilettes se trouvent à quelques mètres. Pour accommoder tous ces travailleurs, des toilettes ont été aménagées dehors, ce qui n?est pas sans indisposer le voisinage.
Au bout de quelques minutes, Kuan ne souhaite plus poursuivre la visite des lieux et s?en va rejoindre ses collègues de travail sous une structure en métal inachevée, érigée dans la petite cour de devant. Assis sur des briques, il entame son repas, pressé de questions par ses collègues. Ces derniers semblent le réprimander de nous avoir laissé entrer. Il ne semble cependant pas s?en offusquer et nous recommande, d?un signe de tête, de nous en aller.
« Inquiets par leurs conditions de vie »</B>
La construction de cette structure, qui devait servir selon les travailleurs, de dortoir, a été stoppée par le propriétaire des lieux. Car aussi incroyable que cela puisse paraître, celui-ci ne savait pas que sa demeure abritait des travailleurs étrangers. Installé à Londres depuis des années, il avait loué sa maison pendant quelques mois à un habitant de la région. Et selon ses dires, c?est ce dernier qui aurait, par la suite, sous-loué la maison à une entreprise spécialisée dans le bâtiment pour pouvoir y loger ses employés.
De passage à Maurice, le propriétaire décide, le 22 novembre dernier, de se rendre à Flic-en-Flac pour s?assurer du bon état de sa maison. « C?est à peine si j?ai reconnu ma maison. Des structures en métal ont été ajoutées sans mon autorisation et le balcon du premier étage a été fermé afin de pouvoir y loger ces employés. C?est complètement inacceptable », nous explique-t-il.
Des habitants de la région ont également dénoncé les conditions de vie de ces ressortissants étrangers. Ils ont à cet effet approché le ministère du Travail et la police de l?Environnement. Mais jusqu?à présent, rien n?a été fait. « Ces travailleurs sont des gens tout à fait sympathiques et ne posent aucun problème au voisinage. Nous sommes simplement inquiets par leurs conditions de vie », laisse entendre une habitante de la localité, qui se démène depuis plusieurs jours déjà pour attirer l?attention des autorités sur leur sort. Car leurs conditions de vie, fait-elle ressortir, même si elles ne sont pas exécrables, laissent tout de même à désirer.
Fatalistes, certains des travailleurs expliquent, pour leur part, n?avoir aucun recours et confient seulement vouloir gagner leur vie. « Nous n?avons pas le choix. Il nous faut travailler pour pouvoir envoyer de l?argent à la famille. Le travail est peut-être dur, mais ici au moins, j?ai un boulot », fait comprendre l?un d?entre eux par l?intermédiaire de Kuan. Et pour ce qui est des conditions de vie ? Notre interlocuteur lève les yeux au ciel et sourit. Un sourire qui en dit long?
<B>L?entreprise de construction reste évasive</B>
Du côté de l?entreprise de construction pour laquelle travaillent ces ouvriers chinois, aucune déclaration officielle n?a été faite. Nous avons pourtant joint au téléphone un haut cadre de la compagnie. En écoutant la description que nous lui faisons de la situation sur place, le cadre se dit surpris tout en affirmant que cela ne peut pas être vrai. « On ne peut pas traiter des gens comme cela. Nous avons deux maisons à Flic-en-Flac où nous logeons des travailleurs. Mais je ne pense pas qu?ils soient une centaine », nous déclare-t-il. Face à son scepticisme, nous lui faisons parvenir, par courrier électronique, des photos prises le jour même. Notre interlocuteur explique vouloir les examiner de plus près, avant de s?exprimer sur le sujet. Mais il ne le fera pas, car depuis il est injoignable.
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