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La gauche a-t-elle encore un avenir ?
par Issa ASGARALLY
La gauche Bécassine, Laurent Joffrin, Editions Robert Laffont, 2007, 142 p., 16 euros.
Laurent Joffrin, rédacteur en chef de Libération, se penche dans La gauche Bécassine sur ce qui empêche la gauche en France d?accéder au pouvoir et, lorsqu?elle y parvient, de réussir. L?essai de Josselin, paru avant l?élection présidentielle, est encore plus d?actualité en ce moment, où la gauche, en particulier le Parti socialiste, offre un champ de ruines comme spectacle.
Son livre, dit-il, est né d?un rire et d?une colère. Le rire l?a saisi après la publication du projet du Parti Socialiste, un an avant la présidentielle. A sa grande surprise, aucun responsable socialiste interrogé -- sauf quelques amis du Premier secrétaire -- ne défendit le projet. Personne n?y croyait au fond ! : ?Au contraire, ce ne furent que prises de distance, réfutations et sarcasmes. A croire que le socialisme français est surtout un illusionnisme. On berce l?opinion de proclamations ronflantes pour s?efforcer ensuite d?en limiter l?application. Avec un handicap de cette nature, on ne ferait que des bêtises. Ce serait la gauche Bécassine?.
Au rire succéda la colère : l?échec est annoncé, non pas l?échec électoral, mais l?échec gouvernemental, c?est-à-dire l?échec historique : ?C?est l?impossibilité de mettre en ?uvre les promesses faites à la France. Ou bien, si elles sont tenues, l?impuissance à en tirer des résultats, parce que les mesures mises en ?uvre, de l?aveu même de leurs promoteurs, ne sont pas bonnes. Comme d?habitude, on gagnera à gauche et on gouvernera à droite. On promettra beaucoup et on tiendra peu. On sera rouge vif dans la campagne et rose pâle au gouvernement. On sèmera l?enthousiasme et on récoltera l?amertume. On trahira l?espérance.?
Après le rire et la colère : l?interrogation. Laurent Joffrin se demande pourquoi cette schizophrénie, pourquoi on rédige un projet conforme aux anciens préjugés quand on sait qu?ils sont dépassés. Et le voilà au c?ur du problème. C?est l?obligation de respecter une orthodoxie dépassée qui détermine les idées, les programmes, les discours des socialistes, et de la gauche en général : ?Une pensée magique nous paralyse, celle qu préfère les symboles au réel, les grigris aux vrais remèdes, les totems aux raisonnements.?
Cependant, l?auteur ne se contente pas de s?interroger et d?examiner les racines de la gauche française, sa sociologie et son histoire. Il répond, domaine par domaine, à la question ?Que faut-il faire ?? pour que la gauche n?aborde plus le 21e siècle avec les idées du 19e siècle. Ces domaines sont, entre autres, l?école, l?immigration, le capitalisme, le chômage, l?Etat et l?ordre.
Prenons un seul de ces domaines. Laurent Joffrin examine plusieurs exemples pour comprendre pourquoi la gauche est trop à gauche dans l?opposition et trop à droite au pouvoir. Ainsi, la gauche qui promet toujours d?améliorer la sécurité d?emploi a très peu fait en pratique. La taxe Tobin, qui visait à prélever un droit de passage minime sur les mouvements de capitaux pour financer le développement du Tiers-Monde, n?a pas été repris à leur compte par Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, ministres successifs de l?Economie, sous des prétextes techniques plus ou moins flous. Cette abstention, apparemment incompréhensible, est parfaitement compréhensible, souligne LJ, car les deux locataires de Bercy tenaient trop à leur crédibilité aux yeux des marchés pour relayer une demande émanant du mouvement altermondialiste. En ce qui concerne le Traité de Nice, ?texte confus qui organisait l?impuissance en Europe?, Lionel Jospin, qui avait posé en 1997 des conditions précises à l?adhésion de la France à ce traité, le ratifia dès son arrivée au pouvoir, se contentant de quelques assurances verbales?
LJ invite donc à abandonner la ?nostalgie des utopies?, l?un des principaux obstacles à la modernisation de la gauche. En faisant miroiter l?espoir d?un monde parfait, écrit-il, elle dévalorise la réalité démocratique, discrédite le réformisme et promeut une gauche rêvée plutôt qu?une gauche réelle. Que faire concrètement ? ?Le socialisme moderne doit à la fois maintenir ses principes et réviser ses méthodes. Il doit conserver son cap vers la justice et la liberté, mais progresser en s?appuyant sur le monde vécu par l?individu plus que sur les abstraites statistiques des groupes sociaux.?
Son livre, insiste-t-il, veut inciter la gauche à changer de logiciel politique : ? Il veut la convaincre que les service des plus modestes suppose le respect envers eux plus que la génuflexion devant les icônes, que la proximité avec la population a plus d?importance que le respect de l?orthodoxie politique, que l?Education nationale n?est pas faite pour les profs ou les militants, mais pour les élèves et les familles, que l?Etat a pour mission de servir le public plus que les fonctionnaires, seraient-ils en nombre dans les sections, que le marché doit être utilisé quand il sert les travailleurs et combattu avec plus de virulence et d?efficacité quand il leur nuit, que l?action contre le chômage exige un traitement personnel bien plus précis et complexe que le simple versement de prestations, que l?entreprise porte pour les travailleurs des valeurs autant que des menaces, qu?elle doit être encouragée quand elle promeut les individus et combattue quand elle les bride, que les programmes se jugent par leurs résultats pour les individus plus que par leur conformité avec les canons du parti? ?
C?est donc à ce prix que la gauche pourrait avoir un avenir : ?Le socialisme n?est pas une science mais une morale. Il consiste à appliquer dans le réel des principes, non pas déduits de la force inhumaine de l?Histoire, mais construits par les philosophes humanistes et les théoriciens de la démocratie. Rien de prosaïque là-dedans. Au contraire, dans nos démocraties en crise, il faudra à la mise en ?uvre de ces idéaux un héroïsme du quotidien. Voilà un avenir.?
La gauche Bécassine est à lire d?urgence à Maurice, où la plupart des partis se réclament de la gauche et tiennent, dans l?opposition, un discours qui est ensuite décalé par rapport à la politique qu?ils mènent au pouvoir, au sein de diverses alliances ?
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