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La recette Raddhoa

6 octobre 2007, 00:00

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?MOI , j'ai commencé par aider volontairement, après mes heures de travail, l'équipe de Raddhoa à Curepipe en 2002. Des heures supplémentaires gratuites, pas pour le gouvernement, mais pour Raddhoa.» Le constable Yousouf Jaumeer se remémore lentement? posément. Il est assis, seul, sur un banc devant le poste de police de Quatre-Bornes. Il est déjà 23 heures et la foule qui s'est agglutinée autour de la maison de l'ex-surintendant de police Prem Radhoa se disperse peu à peu. Ses fidèles lieutenants ne bougent cependant pas.

«Pourquoi volontairement ?» Yousouf Jaumeer, un costaud qui vient de Camp-Diable, tourne la tête et regarde son interlocuteur. La question semble le surprendre. Il tire une longue bouffée sur sa cigarette, plonge le regard dans le vide, puis se met à expliquer ce que nous, public, ne savons pas. Les dessous de certaines situations, de certaines affaires qui ont fini par donner naissance à un enquêteur de choc du nom de Prem Raddhoa?

«Avant l'arrivée de Raddhoa à Curepipe en 2000, la situation était impossible pour la police. On était submergé par le nombre de délits commis chaque jour. Vols, cambriolages, vols à main armée, vols à la tire, viols, hold-up. Le tout avec une certaine audace. Les criminels avaient pris le pas sur nous et nous défiaient. La plupart de ces délits restaient impunis. Leurs auteurs récidivaient avec la même impunité. Le public était une proie facile, un troupeau de moutons sans protection livré aux récidivistes.» Yousouf Jaumeer parle et regarde toujours dans le vide. Revit-il ces années de braise ?

<B>Patriotisme</B>

Certains de ses collègues passent, mais il ne semble pas les voir. L'un deux nous fera plus tard d'autres récits. Comme pour prouver que Yousouf Jaumeer n?exagère pas, il nous relatera des cas de vols, de viols et de cambriolages commis avec violence et audace. Restés impunis. Et élucidés bien des années après par l'enquêteur Raddhoa. La liste en est trop longue. L'homme s'emballe, mais on n?y prête plus attention. «La situation était telle qu'ils n'avaient plus peur d'entrer dans votre maison même quand vous étiez présents. Il y a eu au moins un cas non résolu comme cela. Ils sont entrés chez la personne, ils l'ont violentée, ils ont violé sa femme en sa présence, puis ils sont partis avec les objets qu'ils voulaient. L'enquête de la police piétine. L'affaire reste non résolue. La femme violée devient alors dépressive. Elle plonge chaque jour davantage dans la folie. Raddhoa va reprendre l'enquête et mettre les auteurs présumés à l'ombre», explique ce collègue de Yousouf Jaumeer. Il gardera cependant l'anonymat mais nous donnera le nom des victimes et des accusés dans l'affaire qu?il vient de relater. «Pour que vous puissiez vérifier nos dires. Mais il ne faut pas publier les noms, pour ne pas détruire davantage cette famille meurtrie par le cambriolage?viol.»

Dans de telles circonstances, un homme arrive? qui n?est pas comme les autres, qui ne se contente pas des heures de travail habituelles (9 heures à 16 heures), «un homme qui vous dit qu'il faut travailler par patriotisme, qu'il faut protéger le public, qui occupe continuellement le terrain, qui accepte votre compétence, qui vous écoute et prend votre avis même si vous êtes son subalterne, qui vous accepte quelles que soient votre couleur, votre religion, vos croyances politiques etc., je crois qu'il est difficile de refuser d'aider cet homme. C'est ce que j'ai fait pour finalement intégrer son équipe, comme bien d'autres qui avaient pour noms Robert Raimbert, Gontran, Adam, Seebaruth, Daga, Frisquet, Siddick Fareedhun, Yul Bissessur, Barossa, Kooraram...» Yousouf Jaumeer a mis le doigt sur un des ingrédients de la recette à la base de la réussite de Prem Raddhoa. Motiver et galvaniser une équipe. La mission statement : protéger la population et travailler pour le pays 24 heures sur 24.

<B>Le travail continue</B>

Mais il ne s?agissait pas uniquement de cela. «Prem Raddhoa n'avait pas peur. Ni du Hizbullah, ni des récidivistes, ni des millionnaires, ni des noirs, ni des blancs, ni des Mauriciens, ni des étrangers. Ce n'était pas un homme coincé et il mettait tout le monde sur un pied d'égalité et lançait les interrogatoires des façons très directes», explique l?inspecteur Ranjit Jokhoo, proche collaborateur de Prem Raddhoa à la Major Crime Investigation Team (MCIT). «C?est sa façon d?interroger tout le monde de façon très directe, sans considération pour leur statut social, qui a fait dire qu?il était un homme brutal.»

En fait, plusieurs allégations de brutalités avaient été portées contre Prem Raddhoa, notamment après la mort du suspect Rajesh Ramlugon au MCIT. Mais Ranjit Jokhoo nie ces accusations. «Je dois vous dire que Raddhoa et moi, nous avons déjà refusé de consigner l?aveu d?un suspect, parce que toute notre enquête indiquait que ce n?était pas lui, le coupable. Il cherchait à assumer la responsabilité du crime à la demande d?un homme de loi.»

Ranjit Jokhoo explique que la réussite de Raddhoa repose sur plusieurs facteurs. Un travail acharné (il ne connaissait pas le week-end et les jours fériés) et une présence obligatoire sur les lieux du crime. «Il ne renvoyait jamais à plus tard ou à demain ce qu?on devait faire, ou des vérifications. Il tenait toujours à être sur les lieux du crime. Il nous demandait de toujours prendre des renseignements de première main.» L?ex-caporal Siddick Farreedun, aujourd?hui retraité, confirme cette stratégie de travail, qu?il estime être une des marques de fabrique de la méthode Raddhoa. «Etre toujours sur les lieux du crime, bien observer les lieux, essayer de se figurer comment le criminel a agi, essayer de voir ou de deviner le mode opératoire du criminel, était devenu une routine», explique Siddick Farreedun.

Selon Ranjit Jokhoo, l?utilisation efficiente des informateurs, une écoute quasi permanente du public et des membres de l?équipe des enquêteurs, une réévaluation permanente de la situation sont encore des ingrédients de la recette Raddhoa. «On a appris de lui. Sa méthode survivra», dit Ranjit Jokhoo.

QUESTIONS À REX STEPHEN

<B> «La recherche des résultats pousse quelquefois à des dérives brutales » </B>

● <B>Vous avez été magistrat pendant 5 ans avant de revenir au barreau. Quel regard portez-vous sur les méthodes d?investigation policière ? </B>

En ce qui concerne les moyens scientifiques couramment utilisés ailleurs, on a très peu évolué et j?ai le sentiment que nos enquêteurs travaillent toujours avec les moyens des temps coloniaux. Vous savez quelle est la situation en ce qui concerne les empreintes génétiques, les tests ADN. Il n?y a pas que cela. Nous manquons cruellement de compétences pour recueillir les indices sur le lieu du crime. Il n?y a pas que les empreintes digitales qu?on relève aujourd?hui. Il y a tout un arsenal de moyens scientifiques que la police mauricienne ne peut utiliser faute d?équipements et de compétences. Quand on a les équipements on n?a pas les compétences, quand on a les compétences, on n?a pas les équipements.

● <B> Cette situation serait-elle la cause de nombre de crimes non-élucidés aujourd?hui ? </B>

Forcément. Cette absence de moyens scientifiques pour aider les enquêteurs peut aussi donner lieu à des dérives. Il y a l?opinion publique qui est très sensible à la question de law and order. La forte médiatisation des enquêtes pousse certains enquêteurs à donner des résultats par tous les moyens. C?est alors la dérive. La brutalité pour arracher des aveux. Combien d?affaires sont élucidés à travers des aveux, et non des preuves et des témoignages ? Heureusement, il n?y a qu?une minorité d?enquêteurs qui se laissent gagner par cette dérive consistant à donner par tous les moyens des résultats, à obtenir des aveux à travers les méthodes que vous devinez.

● <B> Faut-il revoir tout ce système d?aveu ? </B>

Oui. Des aveux obtenus sous contrainte posent deux dangers. On risque de faire condamner des innocents et on risque de faire annuler le procès pour cause de brutalité. Le coupable n?est alors pas condamné. On ne peut plus continuer à prendre les aveux des suspects de cette façon. En Inde cela se fait en présence d?un magistrat. En Grande-Bretagne en présence de caméra vidéo.

● <B>Nous avons bien un laboratoire médico-légal ? </B>

Oui. Je ne suis pas en train de dire que le personnel de ce laboratoire est incompétent. Je dis qu?il y a dans ce laboratoire, des compétences qu?il faut améliorer et perfectionner. Il y a urgence et les têtes pensantes doivent agir vite car la société évolue et des délits de nouveaux types apparaissent.

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