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Tout est une question communale

24 septembre 2007, 00:00

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A chaque élection, les partis entrent dans d?intenses tractations. L?objectif avoué: réunir autour d?un programme électoral. L?objectif caché : ratisser le plus large en termes de représentativité ethnique. Les partis s?organisent en conséquence. Les grands partis que sont le MMM, le MSM et le PTr constituent un grand centre que courtisent les petits partis qui, eux-mêmes, reposent sur les seules épaules d?un leader qui a un rayonnement fondé sur des caractéristiques précises, soit un nom dynastique ou une adhésion ethnique à la personne du leader. On n?y échappe pas. Dans tous les cas de figure, les partis jouent d?une organisation foncièrement sectaire. Et cela ne date pas d?hier.

?Déjà, avant l?indépendance, les négociations avaient lieu sur la base des droits des communautés à préserver. La Constitution du pays a été rédigée dans cet esprit. Tout juste après les élections de 1967, on a eu la première grande mésalliance entre le PTr et le parti des minorités, le PMSD. Depuis, les alliances portent en elles les germes de la cassure?, explique d?emblée Jack Bizlall, animateur syndical et politique.

Dès l?introduction du suffrage universel en 1959, confirme Raj Mathur, professeur en sciences politiques à l?université de Maurice, Maurice a été dirigée par une alliance électorale. ?Cela a toujours été le cas, sauf pour une courte période entre 1998 à 2000 lorsque le PTr s?est plus ou moins retrouvé seul au pouvoir?, précise-t-il avant d?ajouter qu?on a toujours eu besoin d?une alliance pour avoir une majorité de sièges sauf pour les élections de 1976 lorsque le MMM, seul, devançait les autres partis. ?Nous demeurons donc dans une logique bipolaire. Une alliance est constituée pour ?ratisser large?. Les petits partis aussi ont besoin d?une alliance afin de pouvoir se faire représenter au Parlement par un ou deux élus dont surtout le leader?, assure Raj Mathur.

?Chacun veut aller dans une direction. Les intérêts, surtout ceux des leader divergent. Chacun veille à sa survie politique et à ses intérêts financiers. Et une fois ces intérêts menacés, place à la loi du plus fort.?

Si l?enjeu était l?indépendance dans les années 1960, les choses vont évoluer à partir des années 1970 avec l?émergence du MMM. ?On enregistrera un changement complet des comportements des uns et des autres. Les alliances vont dès lors se faire et se défaire à partir d?une question de pouvoir et non d?enjeux ethniques. Le PTr, pour sa part, établira sa stratégie uniquement pour rester au pouvoir. Mais il faut aussi savoir qu?en 1976 déjà, le MMM allait contracter une alliance avec l?Independent Forward Bloc. Sir Anerood Jugnauth devait lancer les négociations mais il ne l?a jamais fait?, raconte Jack Bizlall.

Si la recherche d?une alliance tournait autour de certaines idées jusqu?en 1982, la suite de l?histoire électorale et politique sera complètement différente. Interviendra l?élément ethnique. Les partis vont systématiquement rechercher la caution ethnique et la représentativité la plus élargie possible. C?est ainsi qu?apparaît une multiplicité de partis à partir de 1983 suite à la cassure du gouvernement de 60-0 de 1982. ?On retrouve, depuis, une logique de grands partis et de petits partis qui se nourrissent des équations clientélistes. Désormais, ce sont les familles qui contrôlent les partis, les religions, les activités économiques, les groupes socioculturels? qui vont contrôler la politique?, fait ressortir Jack Bizlall.

Le pervertissement de l?action politique se renforce du jeu des alliances. Les alliances ne se font plus sur une base programmatique. ?Ou même sur la base d?un programme gouvernemental car on va retrouver des gouvernements élus avec un programme de gauche et menant une politique de droite par la suite?, précise l?avocat et ancien MMM, Jean-Claude Bibi. ?Le programme gouvernemental n?est qu?un prétexte à une alliance électorale qui a une dimension purement communale?, ajoute-t-il. Cela explique aussi le fait que les alliances résistent mal aux premières secousses car les réalités de la gestion n?obéissent pas aux seuls impératifs du sectarisme.

?Au départ, pour conquérir le pouvoir, c?est comme l?histoire du paralytique qui a besoin de l?aveugle pour traverser la rivière. Mais une fois la rivière traversée, les choses se compliquent. Chacun veut aller dans une direction. Les intérêts, surtout ceux des leaders, divergent. Chacun veille à sa survie politique et à ses intérêts financiers. Et une fois ces intérêts menacés, place à la loi du plus fort?, analysait déjà Harish Boodhoo dans les colonnes de l?express en date du 6 juin 2004. Depuis, les choses n?ont pas évolué.

?Le problème vient du fait que les partis refusent de voir les électeurs comme des citoyens mauriciens. Ils se les représentent comme des stéréotypes ethniques qu?il faut rassurer. Au lieu de tenter de changer l?électeur pour en faire un citoyen avec des aspirations politiques, sociales et économiques, on le maintient dans le statut d?électeur-sectaire?, soutient Jean-Claude Bibi. C?est un système que l?on perpétue à travers une série de pratiques à caractère communal dont le fameux système de best-loser, le choix des ministres, la nomination des ambassadeurs et la désignation de présidents et directeurs au sein des organismes parapublics?

Pour Raj Mathur, les alliances électorales ne sont pas une mauvaise chose en soi. ?On a un système d?ethnic politics et de bipolarisation qui fait que les grands partis font de la place aux petits, assurant du coup une représentativité ethnique de la population à travers les différentes formations se retrouvant au gouvernement. Dans une société plurielle et multiraciale, cela garantit une certaine forme d?équilibre. La symbolique du partage du pouvoir est importante pour sécuriser les différents groupes d?électeurs?, estime le professeur d?université.

Qu?est-ce qui se trame dans l?optique des prochaines législatives, prévues pour 2010 ? Nos interlocuteurs refusent de se prononcer, même s?ils sont unanimes à affirmer qu?on n?échappera pas à la fatalité des alliances. ?Valeur du jour, il faudrait renforcer l?opposition car le gouvernement, lui, est déjà fort. Dans une démocratie parlementaire, il est bon d?avoir un gouvernement numériquement fort mais encore faut-il que l?opposition soit homogène?, explique Raj Mathur.

Le départ du PMSD du gouvernement remet effectivement cette question sur le tapis. Avant toute nouvelle alliance entre les partis de l?opposition, le défi majeur demeure une cohérence de l?action de ces partis en tant que groupes parlementaires minoritaires.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

L?histoire politique mauricienne rime avec les alliances électorales. Alliance électorale davantage qu?alliance politique car les regroupements se font uniquement pour accéder au pouvoir. Les choses commencent dès les élections de 1967, avec un référendum pour savoir si le pays accéderait au statut d?Etat indépendant. Ainsi, sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) regroupera autour du Parti travailliste (PTr), l?Independent Forward Bloc des frères Bissoondoyal et le Comité d?action musulmane de sir Razack Mohamed sous la bannière de Parti de l?Indépendance. En face, sir Gaëtan Duval menera le Parti mauricien sociale-démocrate (PMSD) qui, même s?il n?entrera dans une aucune alliance, obtiendra le soutien de quelques petits partis dont le Tamil United Party et la Muslim Democratic League. En 1976, c?est une lutte à trois, opposant le MMM au Parti de l?Indépendance et au PMSD. Hormis cette joute électorale et celle de 1983 où le MMM se présentera à nouveau seul, toutes les élections verront des alliances s?affronter. Celle de 1983 verra justement le triomphe de l?alliance MSM-PTr-PMSD alors que les précédentes législatives de 1982 consacrèrent l?alliance MMM-PSM de Harish Boodhoo face au Parti de l?Alliance nationale dirigé par SSR et au PMSD qui faisait, lui, cavalier seul. Pour les élections de 1987, le MMM s?adjoindra le Mouvement Travallistes Démocrates d?Anil Bachoo et le FTS les Verts de Sylvio Michel mais chutera face à l?alliance de 1983. En 1991, l?alliance MSM?MMM vint à bout de l?alliance PTr?PMSD. On interchangeait de partenaires en 1995 avec PTr?MMM affrontant le MSM?RMM alors que le Parti Gaëtan Duval se présenta seul. En 2000, l?alliance MSM?MMM devança nettement celle du PTr?PMXD. Enfin en 2005, l?Alliance sociale dirigée par le PTr de Navin Ramgoolam parvint à réunir sur la même plate-forme le MMSM de Madan Dulloo, le MTD d?Anil Bachoo, le PMXD de Xavier Duval, le Mouvement républicain de Rama Valayden et les Verts Fraternels de Sylvio Michel pour vaincre l?alliance MSM?MMM?PMSD. Il ressort clairement de l?histoire politique contemporaine que pratiquement tous les partis se sont, à un moment ou à un autre, retrouvés au sein d?une même alliance. Et que depuis 1983 le MMM, le PTr et le MSM constituent les trois partis les plus importants autour desquels gravitent les petites formations.

QUESTIONS A ... JOCELYN CHAN LOW

Responsable du département Histoire et sciences politiques, université de Maurice

?UNE RACE D?EXPERTS EN ALLIANCE A EMERGE...?

● Le phénomène des alliances électorales fait-il irrémédiablement partie de notre tradition politique ?

Les alliances font, en effet, partie de notre culture politique. Il faut savoir que notre système de parti date des années 1950. De la même manière, les Britanniques avaient exigé qu?il y ait une coalition pour la formation du gouvernement. Ils visaient plus de sérénité politique et voulaient que personne ne se sente exclu. Depuis, et tenant compte de la complexité du tissu social mauricien, on a toujours eu un système multipartite sur fond d?une formule électorale à majorité simple (le système First-Past-the-Post). Dès la période pré-indépendance, les idéologies politiques associées à une lutte de personnalités ont fait qu?une bipolarisation s?est installée. Le réflexe politico-électoral s?est ainsi construit sur les clivages. Clivages de castes, ethniques voire de régions. Les alliances permettent, en ce sens, de réconcilier des intérêts divergents.

Mais une fois le pouvoir atteint, les conflits irrésistiblement surgissent?

La logique même des partis repose sur les dissensions. Car les partis s?organisent autour de leurs leaders qui ne tolèrent pas la contestation. Une fois au pouvoir, après avoir affronté un adversaire dressé comme un ennemi, il est inévitable que les différences refont surface. Avec des partis qui représentent des idées voire simplement une personnalité, comme c?est le cas pour le Parti Mauricien Xavier Duval, l?éclatement des alliances est programmé. Et le fait que les partis ne cessent de s?accroître en nombre laisse augurer plus de conflits et de dissension à l?avenir. Les alliances n?étant pas ordinairement solides, dès qu?il y a problème, on cherche ailleurs. Le fait qu?on parle souvent de ?meilleur deal? prouve d?ailleurs que les alliances ne sont pas basées sur la convergence d?idées. On a ainsi une race d?experts en alliance qui a émergé.

N?est-ce pas l?électorat qui encourage ce foisonnement ?

Avec l?abandon des idéologies vers la fin de 1970, le paysage politique mauricien s?articule autour d?un grand centre avec quelques extrêmes. Ceux qui lancent un parti jouent de cette organisation en essayant de se construire une base à la périphérie de ce grand centre. En fin de compte, il n?y a pas de divergence programmatique. Les partis finalement représentent les intérêts des classes ethniques et croient reprendre les aspirations de l?électorat.

Cela suffit-il pour expliquer ces alliances qui se constituent dans le seul but de parvenir à une représentativité ethnique élargie ?

La Constitution prévoit des circonscriptions à trois élus dans le cadre d?une élection à majorité simple. Cela explique que les alliances tentent de proposer des listes qui sont représentatives de la composition ethnique des circonscriptions. Les alliances se font en ce sens. C?est ce qui explique que les trois grands partis ne s?allient pas seulement entre eux mais cherchent aussi le soutien mineur des petits partis. Lorsqu?on constitue des alliances uniquement pour prendre le pouvoir, on n?a que des alliances de circonstance.

On est condamné à avoir des alliances ?

Ce qui a compliqué les choses, c?est que le plus important parti du pays, le MMM, a un leader qui, pour des raisons ethniques, ne peut pas se présenter comme Premier ministre. Ce qui est vrai aussi, c?est qu?aucun des partis ne peut prétendre à plus de 50 % de l?électorat.

Que prévoir pour 2010 ?

Hormis celle de 2000-2005, toutes les alliances ont des problèmes. L?Alliance sociale tient toujours aujourd?hui parce que l?opposition est divisée. Autrement, des composantes de cette alliance seraient tentées, à un moment ou à un autre, de quitter le gouvernement. En 2010, on retrouvera probablement l?affrontement entre deux blocs qui voudront être représentatifs des différentes composantes de la population.

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