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La destinée de Baudelaire vue par Jean-Paul Sartre
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La destinée de Baudelaire vue par Jean-Paul Sartre
Ce texte se veut une réaction constructive à une idée précise d?Emma-nuel Richon, exprimée lors de sa conférence sur Baudelaire, dans le cadre du 150e anniversaire de la publication des ?Fleurs du mal?, et rapportée dans l?express culture du lundi 17 septembre 2007 dans l?expression suivante : ?contredisant Sartre qui a vu dans le destin de Baudelaire, un échec patent ??
Parler de l?analyse sartrienne de Baudelaire, c?est inévitablement faire référence à l?ouvrage de Sartre publié en 1947 sous le titre de Baudelaire. Il est important que le public prenne connaissance de l?objectif de cet ouvrage et de la critique dont il a été l?objet de la part de son auteur lui-même, avant d?accepter toute autre contradiction. Car, comme l?écrit Jean-François Louette, ?réfléchir sur la lecture sartrienne de Baudelaire, c?est entrer dans un labyrinthe obscur, formé de jugements en miroirs?.
Il faut d?abord voir dans cette intervention du philosophe dans la poésie baudelairienne une tentative de revivre la vie du ?poète maudit? par l?intérieur, à partir de ses confidences, pour reconstituer son expérience et dégager enfin ?de ce qui est connu du personnage Baudelaire sa signification?, selon l?expression même de Michel Leiris dans sa préface à l??uvre. Baudelaire, selon Sartre, nous a légué l?image d?un être accablé par la malchance faute d?avoir eu la vie qu?il méritait. Il a pratiqué un dédoublement poétique qui lui a permis de se regarder à distance pour devenir ?l?homme qui a choisi de se voir comme s?il était autre?. D?une part, cette attitude stoïcienne a fait de lui à la fois un bourreau et une victime dans sa poésie. D?autre part, solitaire, il a vu dans son isolement une destinée et s?y est conformé passivement. C?est en ce sens que sa destinée est un échec et ?sa vie l?histoire de cet échec?.
?D?une part, cette attitude stoïcienne a fait de lui à la fois un bourreau et une victime dans sa poésie. D?autre part, solitaire, il a vu dans son isolement une destinée et s?y est conformé passivement.?
Ce n?est pas Sartre qui a découvert dans la destinée de Baudelaire un échec. C?est le poète lui-même qui, ayant perdu la foi et pratiqué avec passion un athéisme, a refusé de croire que sa destinée pouvait être entre les mains de Dieu. Ne lit-on pas sous sa plume, ?je désire de tout mon c?ur? croire qu?un être extérieur et invisible s?intéresse à ma destinée. Mais comment faire pour le croire?? Il a, selon Sartre, choisi alors de vivre en optant pour le Mal, en refusant d?être naturel comme tout le monde, et à cause de cela, il s?est senti coupable jusqu?à la fin de sa vie. A chaque instant, il a vécu de l?autre côté de la tombe tout en taquinant l?idée du suicide. Il a choisi ?le suicide symbolique?, sous la forme duquel lui est apparue la création poétique qui a engendré ?le mal baudelairien?. Nul doute, con-cernant l?échec de sa destinée, ce n?est pas Sartre qu?il faut contredire mais Baude-laire lui-même.
Quant à la méthode sartrienne, certes, elle est sévère, comme l?écrit l?auteur : ?rappelons-nous, si nous voulons entrevoir les paysages lunaires de cette âme désolée, qu?un homme n?est jamais qu?une imposture.? Bien sûr, il n?a pas été à l?abri des contestations. Parmi figure le reproche de sa tentative culottée de rationaliser l?ambivalence d?une poésie née d?une vie déstructurée. Mais certains y ont vu le courage d?aborder sans balbutiement le génie d?un Baudelaire réservé jusque-là au domaine de la poésie et interdit au rationalisme. On lui a également reproché son manquement par rapport au ?fait poétique? du poète. Mais d?autres l?ont interprété comme une manière de défier tous ceux qui jugeaient inutile ?toute recherche qui ne parviendrait pas à nous rapprocher du fait poétique baudelairien?.
On peut ainsi s?amuser à l?infini à contredire la méthode sartrienne sur Baudelaire. Mais, d?abord et certainement l?essentiel, il ne faut pas oublier qu?il a avoué lui-même ne pas avoir expliqué l?homme à partir des faits de son histoire puisqu?il n?avait pas encore compris la part de l?historicité chez l?individu. Il a donc signalé lui-même les insuffisances de sa méthode. Il ne faut pas oublier également que c?est ni la vie d?un poète victime ni celle d?un saint qui est retracée mais l?aventure d?une liberté tout simplement. De là la célèbre phrase conclusive que ?le choix libre que l?homme fait de soi-même s?identifie avec ce qu?on appelle sa destinée?. Et quoi de plus naturel pour un penseur qui a choisi de créer une philosophie de la liberté !
Enfin, il ne faut surtout pas oublier que ces mêmes erreurs qu?on peut si facilement revoir avec tant de recul (27ans après sa mort !), on ne les aurait pas vues si Sartre lui-même ne nous les avait pas indiquées au préalable.
N?a-t-il pas confirmé lui-même, dans un entretien publié dans le ?Nouvel Observateur?, que sa méthode sur Baudelaire est ?très insuffisante, extrêmement mauvaise même? ? Quoi qu?il en soit, la liste pourrait être très longue mais on finira toujours par montrer, comme l?a affirmé Bernard Kouchner, qu?en fin de compte, ?ses erreurs furent les nôtres?.
Cela dit, gardons-nous de crier du haut du toit qu?on peut aisément le contredire, quand en réalité on n?aura inventé un rien que Sartre n?ait lui-même découvert concernant ses méthodes lacunaires. Il faut rendre à César ce qui est à César. Et comme il le disait si bien, si ses analyses sont quelque part un échec, ?cela pourrait donner à d?autres l?idée de recommencer et de faire mieux??
Vèle PUTCHAY
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