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Le monde régresse-t-il ?
A reculons, comme une écrevisse :
Guerres chaudes et populisme médiatique, Umberto Eco, Editions Grasset , 422 p., 20,50 euros.
Umberto Eco, auteur de plusieurs romans, dont ?Le Nom de la rose? et ?Le pendule de Foucault?, a donné à son essai un titre à caractère romanesque : ?A reculons, comme une écrevisse?. Mais le sous-titre nous ramène aux dures réalités du monde : ?Guerres chaudes et populisme médiatique?, C?est un recueil d?articles et d?interventions écrits entre 2000 et 2005, période cruciale, selon lui, car on a vu se succéder les angoisses face au nouveau millénaire, le 11 septembre, les deux guerres en Afghanistan et, en Italie, le triomphe du populisme médiatique.
Dans son introduction, Eco explique le choix de son titre. Il était déjà clairement apparu, écrit-il, qu?avec la chute du mur de Berlin on marchait à reculons, au moment où la géographie politique de l?Europe et de l?Asie était radicalement modifiée. Mais, pour Eco, l?histoire des marches à reculons ne s?arrête pas là et ce début du troisième millénaire en a été prodigue : par exemple, après un demi-siècle de guerre froide, nous avons vu avec l?Afghanistan et l?Irak le retour triomphal de la guerre pour de bon, la guerre chaude, ressuscitant une nouvelle saison de croisades? Les fondamentalismes chrétiens, qui semblaient appartenir au 19e siècle, ont refait surface avec la nouvelle polémique anti-darwinienne.
En Italie, un athlète a fait le salut romain (fasciste) et a été applaudi par la foule ! ?Comme si l?Histoire, essoufflée par deux millénaires de progrès, s?enroulait sur elle-même, revenant aux fastes confortables de la Tradition.?
● De la paléoguerre à la néoguerre
Dans la première partie du livre, ?De la guerre, de la paix et d?autres sujets?, Eco examine une transition majeure dans la nature des guerres. Il observe que les guerres traditionnelles, ce qu?il appelle les ?paléoguerres?, créaient un état de déséquilibre transitoire et bilatéral entre deux adversaires et laissaient un certain équilibre à la périphérie des neutres. Selon lui, la guerre froide a provoqué un équilibre forcé, surgelé, au centre des deux premiers mondes, au prix de nombreux déséquilibres transitoires dans toutes les périphéries, secouées de multiples petites paléoguerres. Et la ? néoguerre ? de troisième phase, celle du Golfe, annonce un déséquilibre au centre devenu territoire d?inquiétude quotidienne et d?attentats terroristes permanents.
Ce déséquilibre est contenu par une série de paléoguerres périphériques, dont l?Afghanistan a été le premier exemple.
Et que pense Eco de l?avenir ? ?Aujourd?hui, mon impression est que, puisque la néoguerre n?a ni vainqueurs ni vaincus et que les paléoguerres ne résolvent rien sauf sur le plan de la satisfaction psychologique du vainqueur provisoire, le résultat sera une forme de néoguerre permanente, avec une multitude de paléoguerres périphériques toujours rouvertes et toujours provisoirement refermées.?
Dans ?Sur le populisme médiatique?, inspiré de la situation de l?Italie sous Berlusconi, Eco, fait une réflexion intéressante sur le mot populiste. ?En réalité, le peuple comme expression d?une seule volonté et de sentiments identiques, telle une force quasi naturelle incarnant la morale et l?Histoire, n?existe pas. Il y a des citoyens aux idées multiples, et le régime démocratique consiste à confier le gouvernement d?un pays à ceux qui ont obtenu l?approbation d?une majorité. Non pas l?approbation du peuple, mais d?une majorité, qui dans un système uninominal n?est pas forcément due à un chiffre global, mais à une répartition des voix dans diverses circonscriptions? En appeler au peuple signifie donc construire une fiction : le peuple en tant que tel n?existant pas, le populiste est celui qui se crée une image virtuelle de la volonté populaire. ?On peut aussi créer, dit-il, l?image du consentement en se servant des sondages, ou en évoquant simplement le fantasme d?un peuple?.
Plus loin, Eco fait une distinction, fort utile par les temps qui courent, entre fondamentalisme et intégrisme. Sur le plan historique, écrit-il, le fondamentalisme est lié à l?interprétation littérale d?un livre sacré. En revanche, souligne-t-il, on entend par intégrisme une position religieuse et politique selon laquelle nos propres principes religieux doivent devenir à la fois modèle de vie politique et source des lois de l?Etat. Si le fondamentalisme est en général conservateur, il existe des intégrismes qui se veulent progressistes et révolutionnaires. Il existe des mouvements catholiques intégristes qui ne sont pas fondamentalistes, qui luttent pour une société qui s?inspire des principes religieux, sans exiger une interprétation des Ecritures à la lettre. Mais des formes extrêmes d?intégrisme peuvent se greffer sur le fondamentalisme et donner lieu à des régimes théocratiques comme celui des talibans.
Le livre d?Umberto Eco appelle évidemment certaines réserves. J?en ferai une. Dans ?Guerres saintes, passion et raison?, il rappelle la démarche de l?Académie universelle des cultures ? dont il fait partie ? qui a mis au point des matériaux pour enseigner aux enfants ?comment accepter ceux qui sont différents d?eux?, ceux ?qui ont une couleur de peau différentes, des yeux en amande, les cheveux plus frisés ou plus lisses, qui mangent des choses étranges, qui ne font pas leur première communion?. Et Eco conclut : ?Il faut donc dire aux enfants que les êtres humains sont très différents entre eux, et bien expliquer en quoi, pour leur montrer ensuite que ces différences peuvent être une source de richesse.? On retrouve là l?obsession du multiculturalisme de mettre d?abord l?accent sur les différences pour souligner ensuite leurs ?richesses?. Et si on disait aux enfants que leurs voisins et camarades sont comme eux, qu?ils ont une peau, une paire d?yeux, des cheveux, qu?ils mangent grâce à leur unique bouche, qu?ils viennent au monde de la même façon ? Et que la couleur de la peau ou la nature des cheveux est secondaire ? Si on ne tient pas enfin un tel langage, auquel nous invitent les guerres, les catastrophes naturelles et l?exploration du génome humain, je crains qu?on ne contribue à la marche à reculons du monde?
par
Issa ASGARALLY
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