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Éviter le massacre
La polémique, autour du projet touristique sur l?îlot Gabriel, prend chaque jour des proportions plus grandes. Elle a ramené sur le devant de la scène les agissements de certains promoteurs peu soucieux du respect de l?environnement. On l?a bien vu sur l?îlot Gabriel, les promoteurs auraient abattu « par erreur » des plantes endémiques avant de se confondre en excuses et d?offrir des garanties peu convaincantes face au tollé soulevé dans l?opinion publique.
Cet exemple démontre on ne peut mieux l?ignorance de certains promoteurs touristiques en matière de protection de l?environnement. Il est donc plus que jamais nécessaire de situer tant les responsabilités des promoteurs que des autorités concernées, dans l?élaboration d?un projet touristique intégrant l?aspect environnemental.
Sur ce plan, l?île-aux-Aigrettes est un bon exemple. Le nombre de plantes endémiques, dont une forêt de bois d?ébène qui s?étale sur 15 % des 26 hectares de l?île, a augmenté grâce au travail de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF). C?est le dernier vestige d?une forêt côtière de basse altitude, jadis abondante à Maurice. Ceci a été rendu possible grâce à l?éradication manuelle des plantes envahissantes. L?Organisation non gouvernementale (ONG) y a mené parallèlement un programme de dissémination de plantes indigènes et a réintroduit des espèces endémiques sur l?île.
Aujourd?hui, l?île-aux-Aigrettes figure sur la carte de nombreux visiteurs et touristes. « Les revenus que nous percevons nous permettent de poursuivre le travail de conservation. Mais il reste encore beaucoup à faire », souligne-t-on à la MWF.
Pour de nombreux pays comme le Kenya, l?Équateur ou encore le Népal, l?écotourisme est un moyen de générer non seulement d?importants revenus, mais aussi d?assurer une protection plus efficace de leur patrimoine végétal et animal. Car l?Etat, comme souvent, ne dispose pas de l?argent nécessaire pour assurer à lui seul la protection et la conservation de ses réserves naturelles. Il s?associe donc à des ONG ou au secteur privé qui parviennent, avec une gestion draconienne, à développer une industrie écotouristique viable.
Ce modèle économique, qui a plus d?une fois fait ses preuves, a été appliqué avec un certain succès à Maurice : la vallée de Ferney, aujourd?hui ouverte aux visiteurs et l?île-aux- Aigrettes, citée plus haut, sont des modèles à suivre en matière d?écotourisme. Nous avons tenté d?identifier quelques pratiques auxquelles devrait se conformer tout promoteur désireux d?entreprendre un projet touristique respectueux de la nature.
ÎLOT GABRIEL : PROTEGER A TOUT PRIX
En 2001, le gouvernement décidait de mettre en place, sous la présidence du directeur de l?Environnement, un task force pour évaluer l?ampleur des dégradations des îlots qui entourent Maurice. Le but était de proposer des mesures pour la restauration et la protection de ces derniers. Les recommandations du Forestry Service en ce qui concerne les 16 îlots décrétés réserves naturelles, dont fait partie l?îlot Gabriel sont claires.
« The Forestry Service recommends that the existing islet nature reserves maintain their present status as they deserve the highest status in the hierarchy of protected areas as established in the classification of protected areas by the Union internationale pour la conservation de la nature. »
LE STATUT DES ILES
Le statut des 49 îles qui nous entourent est comme suit :
● 16 sont désignées comme des parcs nationaux (dont l?îlot Gabriel),
● 21 sont louées par l?État,
● 9 sont non engagées,
● Une est déclarée plage publique,
● Une appartient à un particulier.
L?ILOT GABRIEL EN CHIFFRES
42,20. C?est le nombre d?hectares que comporte l?île. Elle se trouve à 500 mètres au sud-est de l?île Plate.
60 % des plantes présentes sur l?île sont endémiques. C?est l?île où l?on retrouve le plus grand pourcentage d?espèces indigènes.
200 à 300 touristes, voyageant à bord de catamarans, visitent l?île quotidiennement.
9 espèces d?oiseaux sont présentes sur l?île, et l?on y trouve aussi trois types de lézard.
■ RECHERCHER L?AVIS DES EXPERTS
S?entourer d?une équipe de consultants au C.V. bien garni : c?est la première chose que devrait faire tout promoteur qui souhaite s?engager sur le sentier de l?écotourisme. Car ces consultants font partie intégrante du projet. Ils seront présents du début à la fin de ce dernier, c?est-à-dire depuis la réalisation des plans jusqu?à la fin des travaux. Ils devront, par exemple, choisir les matériaux à utiliser, vérifier s?ils sont écologiques. Ils veilleront aussi au bon déroulement des travaux de construction et s?assureront que la logistique mise en place n?affecte pas la faune et la flore.
On pourrait citer ici l?exemple de la vallée de Ferney, où le groupe Ciel s?est entouré d?experts pour mener à bien son projet. Les visiteurs peuvent aujourd?hui profiter de cette vallée sauvée du bitume et aller à la découverte d?une végétation luxuriante et d?espèces endémiques. « Peu de gens le savent, mais ils constituent un maillon important de toute l?organisation qui entoure la réalisation d?un projet touristique », fait ressortir un écologiste de la première heure. Et de déplorer que certains promoteurs, qui se préoccupent davantage de leur porte-monnaie, estiment ne pas avoir besoin de ces professionnels « qui leur éviteraient de faire bien des conneries ». « Si l?on prend l?exemple de l?îlot Gabriel, c?est un patrimoine national que le gouvernement gère au nom de la population. C?est donc à lui de s?assurer que le promoteur n?endommage en aucune manière les lieux », explique, pour sa part, Philippe La Hausse de La Louvière, de Friends in Hope. L?État, estime-t-il, devrait de ce fait s?assurer que les projets soumis par les promoteurs ont été réalisés avec l?aide de consultants renommés et qu?ils répondent effectivement aux impératifs écologiques.
■ MISER SUR LE LONG TERME
Un projet, quel qu?il soit, se doit d?encourager le développement durable, en fournissant des emplois aux populations locales.
« Ainsi, chaque projet d?écotourisme devra prendre en compte les personnes et les communautés qui gagnaient auparavant leur vie sur un site identifié pour un projet d?écotourisme », souligne un membre de la Mauritius Wildlife Foundation.
Les promoteurs tendent trop souvent à oublier que leur business dépend du produit qu?ils vendent à leurs clients. Ceux qui ciblent une clientèle sensible aux enjeux environnementaux doivent s?assurer que le message qu?ils veulent faire passer correspond à la réalité. Faute de quoi, ce sera la fin de leur business.
L?exemple à ne pas suivre est certainement l?attraction Dolphin Watch, au large de Tamarin. Ces dizaines de bateaux qui perturbent plusieurs fois par jour ces animaux d?une extrême sensibilité font plus de mal qu?autre chose. Ces dauphins, à force d?être dérangés, se rendront tôt ou tard dans ces eaux plus calmes, à l?abri des promoteurs sans scrupule. Plus de dauphins, équivaudrait pour ces dizaines de plaisanciers, au chômage forcé. Et tout ça parce qu?ils n?auront pas su miser sur le long terme.
« Contrairement à ce que l?on pourrait croire, écotourisme ne veut pas seulement dire protéger la nature, mais aussi permettre à la population locale d?en vivre », explique un membre d?une organisation ?uvrant pour la protection de l?environnement. L?objectif étant de définir les schémas viables en conciliant les aspects économiques, sociaux et environnementaux des activités humaines. L?aspect économique correspond à la performance financière, mais aussi à la capacité à contribuer au développement économique de la zone identifiée.
Les conséquences sociales de l?activité doivent aussi être prises en compte. Les employés, les visiteurs, les collectivités locales et la société en général ont leur mot à dire. Il faut aussi qu?il y ait compatibilité entre le projet d?écotourisme, l?activité sociale et le maintien de la biodiversité. Le facteur environnemental est nécessaire aux deux autres. Il comprend une analyse des impacts du développement social, du projet et de ses produits en termes de flux, de consommation de ressources et de production de déchets.
■ ÉTABLIR UN VERITABLE PLAN DE CONSERVATION
Identifier le site idéal pour implanter son projet est une chose. Savoir s?il pourra effectivement accueillir ce dernier en est une autre.
Il faut encore découvrir si le projet ne mettra pas en péril tout l?écosystème. D?où l?importance d?un relevé scientifique et détaillé de toutes les espèces animales et végétales effectué avec l?aide d?experts internationaux comme l?Union internationale pour la conservation de la nature. « Cet exercice peut durer parfois quelques années.
Et c?est en se basant sur les résultats que l?on pourra établir un plan de gestion », explique l?océanographe et ingénieur en environnement, Vassen Kauppaymuthoo.
Et à la suite de cette étude, trois conclusions sont possibles. Premièrement, il se peut que le lieu soit si riche en biodiversité qu?il mérite d?être préservé à tout prix. Aucun développement ne saurait être toléré. Il est aussi possible que certaines zones dudit lieu doivent absolument être protégées. « On dessinera alors des sentiers et on limitera l?accès à certaines parties de l?endroit qui méritent d?être préservées. » En troisième lieu, la zone identifiée peut ne pas comporter de richesse, ce qui remet en question le projet d?écotourisme en lui-même.
L?écotourisme, selon Vassen Kauppay-muthoo, est incompatible avec les gains financiers. « Il y aura toujours conflits entre les impératifs de la préservation et les gains. C?est pour cette raison que je dis que ce type d?activité doit être géré par le gouvernement ou une ONG. » Une opinion que ne partagent pas d?autres écologistes, à l?instar de Philippe La Hausse de La Louvière, de Friends in Hope, qui estime que tourisme et écologie sont tout à fait compatibles, à condition de définir un cadre d?opération strict.
■ FAIRE DU DONNANT DONNANT
Rien ne s?acquiert sans contrepartie. Cela est encore plus vrai en ce qui concerne l?écotourisme. Il ne suffit pas seulement de s?engager à ne pas détériorer la faune et la flore environnantes, mais aussi de s?atteler à la développer. Cela peut se traduire par des campagnes de reboisement ou par la réintroduction d?animaux spécifiques au lieu. On citera ici l?exemple de la Wild Life Foundation qui s?efforce de replanter des arbres endémiques. Ces initiatives ne devraient pas se limiter aux ONG. Elles devraient être étendues aux promoteurs qui initient des projets dans des lieux à l?écosystème fragile. « Il est possible de concilier tourisme et développement économique. Encore faut-il qu?on veuille bien s?en donner la peine », laisse entendre un promoteur touristique, qui affirme pour sa part tout mettre en ?uvre pour ne pas dénaturer l?environnement. Et d?ajouter : « Si on fait de l?écotourisme, notre business dépend de la nature. On ne peut donc pas la détruire, c?est notre gagne-pain. »
« Le gouvernement n?a pas les moyens de gérer tous les îlots »
Le ministre de l?Agro-industrie, Arvin Boolell, estime que la polémique créée autour du projet de l?îlot Gabriel est injustifiée. « C?est un problème entre le promoteur et les plaisanciers », résume-t-il, tout en concédant qu?il y a eu quelques problèmes. « Il est vrai que des plantes endémiques ont été détruites, mais le promoteur s?est engagé à ce que cela n?arrive plus », fait ressortir le ministre qui explique, par ailleurs, qu?un rapport détaillé a été réalisé sur les dommages causés à l?environnement sur l?île.
De plus, déclare-t-il, le détenteur du bail a donné l?assurance qu?il replantera des plantes endémiques afin de restaurer les lieux. « Le gouvernement n?a pas les moyens de gérer tous les îlots. Il faut donc trouver des partenaires qui les géreront dans un cadre défini avec, bien entendu, un soutien financier », explique Arvin Boolell. Et d?ajouter qu?une proposition avait été faite à l?organisation écologique, Nature Watch, concernant la gestion et la réhabilitation d?un îlot. Mais les responsables de cette ONG avaient dû décliner l?offre, expliquant qu?ils n?avaient pas les moyens nécessaires pour mener à bien un tel projet. « Cela dit, si un promoteur ne respecte pas les conditions de son bail, le gouvernement est tout à fait habilité à reprendre le terrain », soutient-il.
ÉCOTOURISME A L?ILOT GABRIEL : UN PROJET CONTROVERSE
Un îlot meurtri dans l?âme, transformé en poule aux ?ufs d?or pour promoteurs touristiques. L?îlot Gabriel est devenu un eldorado pour les hommes d?affaires de la compagnie Ocean Blue Island Co. Ltd. Peu sensibilisés à la protection de l?environnement, encore moins aux questions de conservation et d?écotourisme, ils n?ont pas lésiné sur les moyens pour le « nettoyage » de l?îlot en vue d?accueillir une clientèle touristique. S?ils ont outrepassé les conditions de respect de l?environnement imposées dans leur bail, se pose aussi en toile de fond la question de l?accès à l?îlot et du litige opposant les plaisanciers et les promoteurs.
Jeudi. 11 heures. Ambiance crispée sur l?îlot Gabriel. Quelques membres des forces de l?ordre sont sur la plage. Leur présence est dissuasive, nous assure-t-on. Elle permet d?empêcher tout dérapage entre les plaisanciers et le promoteur. Celui-ci a réuni un groupe de partisans. À 300 m de la plage, à bord de leurs catamarans, les plaisanciers expliquent devant une quarantaine de touristes, qu?ils ne pourront pas fouler la plage de l?îlot Gabriel puisqu?il a été « accaparé » et que le promoteur « vend l?accès sur l?île ». Du côté du promoteur et de son personnel, on se prévaut du « droit » du bail en ajoutant que l?accès est payant pour les touristes, même s?ils assurent, qu?il est gratuit aux Mauriciens. « On investit », s?indigne Achee Leung, manager d?Ocean Blue, en rappelant que les touristes paieront Rs 400 soit Rs 115 pour l?accès et Rs 285 pour la restauration. Interrogés quant aux pourparlers avec les plaisanciers, les promoteurs affirment avoir déjà discuté.
« Je ne comprends pas que les plaisanciers refusent de travailler avec nous », commente Lindsay Veerapen, un proche d?Achee Leung, en se demandant « eski touriste-là li pou la guerre pou nou mauriciens ! »
Si l?îlot Gabriel est un espace sanctuarisé, le promoteur affirme haut et fort son ambition « de mett prop » pour transformer « son aspect sauvage en un endroit luxuriant ». Ainsi, dans le cadre du « nettoyage », des « tonnes de coraux » ont été enlevées et réaménagées sur la plage en vue de créer des « dunes ». À un observateur en environnement d?expliquer qu?il y aurait « des risques que cette plage artificielle soit emportée par temps de cyclones ou de raz-de-marée ».
Si le contrat de location de l?îlot Gabriel comprend le développement d?un projet d?écotourisme et de conservation de l?environnement, rien n?indique que les promoteurs disposent des compétences nécessaires et d?expertise réelle pour assurer la conservation environnementale de l?îlot. À une question sur l?expertise environnementale nécessaire, la réplique des préposés du projet est plus que cinglante : « Rome n?a pas été construite en un jour. » Et de dénoncer le fait que « si c?était un grand promoteur, on aurait fermé les yeux ».
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