Publicité

La langue est-elle une invention des linguistes ?

13 août 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

<B>Par Issa Asgarally</B>

Essais de linguistique, Louis-Jean Calvet, Editions Plon , 250 p., 20 euros.

Le sous-titre de ?Essais de linguistique?, l?un des livres les plus importants écrits par Louis-Jean Calvet(LJC), est on ne peut plus explicite : la langue est-elle une invention des linguistes ?

Après une riche carrière d?enseignant à la Sorbonne, LJC pose un regard critique sur les fondements de la linguistique, sur ce qu?il a contribué à enseigner et à diffuser dans le monde. Certes, depuis la publication de ?Linguistique et colonialisme? en 1970, il ne cesse de prendre ses distances des ?maîtres? et de questionner la ?vulgate?. Mais jamais jusqu?à ?Essais de linguistique?, il n?a autant ?vendu la mèche?, comme on le disait de Pierre Bourdieu qui a eu l?heureuse idée de faire ?la sociologie des sociologues?.

Au retour d?un voyage en avion, survolant la montagne Sainte-Geneviève, que Cézanne a peinte de 1876 à 1906, mais toujours vue de l?ouest, Calvet se demande : Et si la langue était la montagne de Cézanne, toujours vue et décrite dans la même perspective ? LJC est bien sûr conscient des limites de sa comparaison : la montagne est bien réelle, mais ce n?est qu?une métaphore.

Les ?maîtres? en prennent pour leur grade. A commencer par Saussure, dont les Cours de linguistique générale ont été édités chez Payot en 1980(...) avec la collaboration de LJC! Il est vrai que dans ?Pour et contre Saussure?, paru en 1975, LJC reprochait déjà à Saussure de ne pas avoir donné suite à sa belle profession de foi que ?la linguistique est un fait social?. LJC est aujourd?hui plus ?contre? que ?pour?. Jugez-en : il inverse le postulat de Saussure selon lequel il n?existe pas de parole sans langue. Pour LJC, il n?y a pas de langue sans parole ! Il remet en question la définition de base que Saussure proposait du signe, c?est-à-dire l?arbitraire, l?indissociabilité et la linéarité, et s?interroge sur sa fameuse métaphore que le signe est comme une feuille de papier dont une face symbolise le signifiant (l?image acoustique, c?est-à-dire ce qu?on entend lorsqu?on dit ?maison?) et l?autre le signifié ( le concept, c?est-à-dire l?idée de ?maison?).

Le traducteur en français de ?Language and Mind? (?Le langage et la pensée? , 1980 ) de Noam Chomsky sonne également la charge contre les OLNI, les ?objets linguistiques non identifiés? . LJC conteste le corpus sur lequel travaillent le linguiste et ses disciples, leur vision monolithique de la langue et leur refus de tenir compte de la variation. Exemples à l?appui, LJC souligne l?artificialité des ensembles ( corpus) de phrases analysées par les générativistes(...).

L?ancien professeur de linguistique de LJC à la Sorbonne, André Martinet, n?est nullement épargné. L?auteur met l?accent sur le manque de représentativité de l?étude fondatrice de Martinet (...) Mais au-delà de Martinet, ce sont les phonéticiens de l?Ecole de Prague qui sont dans la ligne de mire.

Pour LJC, il est permis de s?interroger sur l?existence des phonèmes (...)

?une modélisation permettant de présenter le fonctionnement de sons du langage?. LJC se demande si les phonéticiens ?n?enfoncent pas des portes ouvertes? puisque bien avant la phonologie structurale, les virelangues (?Les chaussettes de l?archiduchesse sont-elles sèches, archi-sèches? ou ?Six fûts six caisses, la main entre les caisses et le doigt dans le trou du fût ?) dénotaient une conscience des points et des modes d?articulation.

Pour une ?reconstruction de la linguistique?

?Essais de linguistique? n?est pas une démolition en règle de la linguistique. Du passé, LJC ne fait pas table rase (...), il veut ?remettre sur ses pieds? la linguistique(...). Pour ce faire ? c?est l?idée qui traverse ?Essais de linguistique? ? ne plus se limiter au digital, à des unités, discrètes, discontinues, mais passer de l?analogique, du continu, au digital(...) Pour ce qui est des travaux de Chomsky et de ses disciples, ?ne pas jeter le bébé avec l?eau du bain?, mais y intégrer les travaux de Labov dans un ?véritable partage des tâches?, les premiers se préoccupant de ce qui est invariant et lui de ce qui varie. Mais encore faut-il que les générativistes revoient leur conception de la langue et décident de décrire la langue comme code et communication?

Dans le domaine de la phonologie en particulier, considérer la nature sociale du phonème, comme l?a fait Labov (...) En d?autres mots, sortir des impasses de la phonologie et de la sémantique telles qu?elles sont révélées par l?analyse de la subliminalité, c?est-à-dire la ?manifestation phonique de l?inconscient?, dans la chanson . Comme l?écrit LJC : ?Si l?on peut entendre dans la Non-demande en mariage de George Brassens le chiffre deux renvoyant au couple, ou dans Né quelque part de Maxime Le Forestier le nom du père, cela ne signifie pas que les auteurs les y ont mis volontairement.?

Somme toute, Essais de linguistique semble atteindre les deux objectifs fixés dans l?Introduction : donner une perspective générale à ce que l?auteur a écrit jusqu?ici et qui pourrait paraître disparate, discontinu, et élaborer une critique épistémologique de certains courants dominants de la linguistique. Mais c?est surtout une nouvelle illustration du principe du ?faillibilisme? selon lequel la science ? même une science sociale ? progresse en se corrigeant continuellement elle-même, par trial and error, en admettant ses propres fautes. Comme Stephen Hawking qui décide d?apparaître devant une commission de scientifiques pour proposer les corrections qui s?imposent à sa théorie des trous noirs qu?il avait énoncée dans les années 60.

Publicité